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II. — La forme littéraire

Le dialogue platonicien ofire, mélangés à divers degrés, trois aspects : il est un drame, il est la plupart du temps une discussion, il contient quelquefois un exposé suivi.

(1) Cicéron, Derniers académiques, I, 15-18; Apulée, Du Dieu de Sacrale; Natorp, Plalos Jdeenlehre, 1903.

D'abord un drame : tantôt, le lieu, l'époque et les circonstances sont marqués avec précision, comme dans le Protagoras (309-a 310 a) ; le dialogue est lui-même souvent, comme dans le Banquet (172-174), inséré dans un récit ; tantôt, au contraire, et cela est plus fréquent, à mesure que Platon avance, le dialogue débute ex abrupto (1). Il est des dialogues dont l'aspect dramatique est particulièrement visible par la vie des caractères et par les péripéties qui tiennent le lecteur en haleine ; il en est d'autres d'où la vie dramatique a à peu près disparu, bien qu'il n'y en ait aucun, même les plus arides, le Philèbe ou le Sophiste par exemple, qui ne renferme quelques traits d'humour et de satire (2). Les personnages, c'est d'abord Socrate, puis ceux avec qui Socrate a été en relation, sophistes ou philosophes étrangers, jeunes gens des nobles familles d'Athènes, hommes , poHtiques de la ville, en tout cas, comme dans les comédies d'Aristophane, des personnages connus de tous, dont plusieurs sont encore vivants, dont beaucoup ont des liens de parenté avec Platon. C'est seulement dans ses dialogues de vieillesse que s'introduisent des personnages fictifs et peu vivants, comme l'étranger du Sophiste et des Lois, ou Philèbe.

On sait avec quelle prédilection il a dépeint Socrate, le Socrate du Protagoras, encore jeune et sans autorité au miheu des sophistes riches et réputés, le Socrate ayant pleine conscience de sa mission morale et sociale dans l'Apologie, celui qui inquiète la conscience d'Alcibiade (Banquet) et qui, dévoilant à Ménon son ignorance, l'engourdit comme ferait une torpille, l'« accoucheur des esprits» du Théétète, enfin le défenseur de la vie philosophique dans le Gorgias et le Ménon. Puis Socrate disparaît, et, avec lui, la vie dramatique du dialogue ; il est peu probable que le jeune Socrate, qui dans le Phédon (97 c sq.), s'instruit en Usant Anaxagore, ou, dans le Parménide (128 e sq.),

(1) D«n» le Théélète (143 b), il fait mCmc la critique du premier procédé.

(2) Philèbe, 15 e sq. ; Sophiste, 241 d.

soumet la doctrine des idées au vieux philosophe d'Élée, soit autre que Platon lui-même.

Autour de Socrate, c'est tout un peuple de sophistes, de rhéteurs, d'exégètes, de poètes, de prophètes, dont la sagesse est passée à l'épreuve par le maître ; Platon les parodie plus ou moins cruellement : c'est Hippias qui se vante d'enseigner et de pratiquer tous les arts ; c'est Protagoras, qui ne sait terminer une discussion sur la possibilité d'enseigner la justice qu'en racontant un m}^he ; Gorgias le rhéteur, dont l'enseignement, qui veut être purement technique, ne se soucie pas de la justice de sa cause ; Ion, l'interprète d'Homère, qui n'obéit qu'à l'inspiration, comme le poète ; Euthjqjhron, le prétendu saint, qui veut éviter la souillure reHgieuse plutôt que l'injustice.

Puis viennent les jeunes gens, depuis Charmide, de naissance noble, cousin de la mère de Platon, type de cette réserve, de cette décence dans l'attitude et les propos, que Ton appelle la sophrosyné, jusqu'au CalHclèe du Gorgias, l'ambitieux de basse naissance, intelligent et cultivé, d'ailleurs, et pkin d'une volonté ardente de s'imposer aux Athéniens.

Enfin, les bourgeois et politiques d'Athènes, Critîas le tyran, parent d« Platon, qui dans Charmide, se montre violent et sans égards pour Socrate ; Lâchés et Nicias, excellents militaires, tout empêtrés dans les discussions stratégiques, alors qu'on leur demande ce que doit apprendre im jeune homme ; l'inquiétante figure d'AjQytos, dans le Mênon, le bourgeois conservateur qui craint la Kberté d'esprit de Socrate et l'accusera devant les juges.

Plusieurs dialogues ont une progression dramatique et présentent des crises à la manière des pièces de théâtre. Tantôt le scénario est emprunté à la vie courante, comme dans le Banquet, où chacun des convives fait, après boire, l'éloge de l'amour, tantôt aux événements dramatiques du procès et de la mort de Socrate ; mais quekpiefois le progrès naît du caractère même des personnages ; ain^i il arrive souvent que le dia-

logue ioit interrompu par l'impatience d'un interlocuteur, qui refuse de se soumettre plus longtemps à l'examen de Socrate ; lorsque Socrate a affaire à un personnage de caractère emporté, comme le Calliclès du Gorgias, le dialogue menace à chaque instant de finir (1). C'est le Gorgias, qui dans son ensemble, nous fournit le plus bel exemple d'un mouvement dramatique : trois épisodes parfaitement enchaînés : les trois conversations de Socrate avec Gorgias, avec Polos et avec Calliclès ; Gorgias ne voyant que le côté technique de l'apprentissage de l'orateur, est incapable de donner à son art une fin morale quelconque ; Polos n'utihsera pas la rhétorique à mauvaise fin ; mais c'est uniquement parce qu'il est timide et respectueux des préjugés ; vienne au contraire un violent comme Calliclès : il trouvera dans l'école de Gorgias non pas un frein, mais au contraire un instrument pour exercer sa violence. Ce sont ainsi toutes les conséquences de l'attitude intellectuelle de Gorgias, qui se déroulent de manière vivante et dramatique.

Devant une telle intensité de vie, on s'est demandé si Platon n'avait pas, sous le couvert d'interlocuteurs de Socrate, pour la plupart morts depuis longtemps, voulu dépeindre des personnes vivantes. Il est certain que Platon n'a pas du tout le souci de la chronologie que l'on attendrait, s'il avait réellement l'intention de peindre des personnages de l'époque de la jeunesse ou de la maturité de Socrate. D'autre part, certains de ces personnages, même dans les dialogues des première et deuxième périodes, nous sont inconnus d'ailleurs, par exemple CaUiclès, ou bien les sophistes Euthydème et Dionysodore, à qui Platon donne les premiers rôles dans le dialogue Euthydème. On n'a nullement le droit pourtant de faire correspondre à chacune de ces figures, connue ou non, des contemporains de Platon. La vérité semble être que la plupart des portraits de Platon sont stylisés ; ils prennent, quoique pal-

(1) Par exemple Gorgias, 497 b ; 503 c d ; 506 d.

pilants de vie, une valeur universelle et Platon a pu ainsi natureUement introduire chez ces personnages les préoccupations de son époque et les siennes propres.

Qu'il s'agisse ou no* de dialogues présentant un intérêt dramatique, la partie permanente et substantielle du dialogue est, sauf exception, la discussion. A une question (par exemple : qu'est-ce que la justice ? la vertu peut-elle s'enseigner ?), le répondant réplique par une formiile : c'est cette formule qui est soumise à l'épreuve de la discussion, selon l'unique règle indiquée dans le Ménon (75 d). « Du côté du répondant, la discussion (ou dialectique) consiste non seulement à donner des réponses vraies, mais des réponses qui découlent de ce qu'il reconnaît savoir. » La discussion suppose donc toute une série de postulats admis ou hypothèses avec lesquels on confronte la formule à discuter, pour voir si elle est ou non d'accord avec eux. La première formule réfutée, le répondant en propose une seconde, puis une troisième, et ainsi de suite, sans aboutir souvent à aucun résultat définitif. Ainsi Charmide, dans le dialogue de ce nom, interrogé par Socrate sur la nature de la sophrosyné, répond qu'elle consiste « à agir avec ordre et lenteur» (159 b), mais comme Charmide reconnaît, d'autre part, que la sophrosyné est parmi les belles choses, et qu'il est plus beau d'agir rapidement que lentement, il s'ensuit qu'il y a désaccord entre sa formiile et ce qu'il reconnaît lui-même comme vrai. Il doit donc l'abandonner et en proposer une autre.

La discussion ou dialectique n'est donc à aucun degré comme dans les joutes des sophistes, la confrontation de deux opinions adverses soutenues chacune par un interlocuteur : le répondant sevU exprime des opinions positives. Socrate, lui, « ne sait rien sinon qu'il ne sait rien » ; il n'a d'autre rôle que d'examiner ou de passer à l'épreuve le répondant, en lui faisant voir s'il est ou non d'accord avec lui-même.

JEn principe, la dialectique platonicienne restera toujours ce qu'elle a été dès l'abord dans les dialogues socratiques ;

ie Théétète examine successivement les diverses opinions de Théétète sur la science, comme VHippias majeur réfute les opinions successives d'Hippias sur le beau. Pourtant, le cadre extérieur et la signification paraissent bien changer peu à peu. Les dialogues socratiques sont, en effet, pour le moins autant un examen des personnes qu'un examen de leurs opinions ; l'intérêt porte même plutôt sur le premier que sur le second. Les concepts de tempérance, de courage, de piété ne sont pas en eux-mêmes et pour eux-mêmes l'objet de la recherche ; on cherche avant tout si ceux qui ont ou pensent avoir ces vertus, les connaissent, en un mot s'ils se connaissent bien euxmêmes. Le bénéfice de la discussion, ce sera la « connaissance de soi-même ».

Il semble bien que, à mesure que Platon s'éloignait de l'influence socratique, son centre d'intérêt se soit déplacé et porté des personnes aux réahtés elles-mêmes. Aussi attache-t-il plus de prix au résultats qu'il obtient. Que Ton compare par exemple le Protagoras au Ménon ; ils portent sur le même sujet : la vertu peut-elle s'enseigner ? Mais dans le premier de ces dialogues, Socrate est content de mettre Protagoras en désaccord avec lui-même, puisqu'il répond d'abord oui et ensuite non ; c'est la prétention de Protagoras, plutôt que le sujet même que l'on examine. Dans le Ménon, au contraire, Platon, devenu sans doute à ce moment le maître de l'académie, indique les méthodes positives de recherche et d'enseignement (1). Bien plus, il arrive, dans les derniers dialogues, que la méthode socratique est entièrement oubUée : dans le Philèhe (11 b), par exemple, la dialectique ne consiste plus dans l'examen du répondant par Socrate ; elle comporte deux thèses opposées qui s'affrontent, et dont l'une est soutenue par Socrate lui-même.

Ainsi, au cours de l'activité Httéraire de Platon, la dialectique perd peu à peu en intérêt dramatique et humain, et a une

(1) Comparer Proiagoras, 361 a-d et Ménon, 86 C, 87 b.

tendance à se transformer en une méthode impersonnelle, qui s'intéresse aux problèmes poiir eux-mêmes.

Cy I ^-^ Le troisième aspect que nous distinguions dans l'œuvre de

Platon, c'est l'exposé suivi. L'exposé suivi, dans les œuvres de la première et de la seconde période, se présente sous deux formes qui ont grande affinité l'une avec l'autre : le discours

(j^AA uOwu qui soutient une thèse, et le mythe qui raconte. Le discours à thèse est mis en général dans la bouche des interlocuteurs de Socrate, et il a bien souvent le caractère d'une parodie ; des sophistes exposent leur opinion en une conférence d'apparat, et Platon s'amuse à imiter la manière de Protagoras, de Prodicus ou de Gorgias (1) ; quelquefois il s'agit de discours qui, sans être à proprement parler des conférences de sophistes, en sont parents ; tels les éloges de l'amour dans le Banquet, où Platon parodie successivement la manière du rhéteur Lysias (discours de Phèdre), de Prodicus (Pausanias), d'Hippias (Eryximaque), de Gorgias (discours d'Agathon) (2) ; tel le discours de CaUiclès dans le Gorgias ; le discours de Lysias dans le Phèdre est destiné à donner un exemple concret des défauts de la technique des orateurs. Mais, dans tous les cas ces discours suivis servent en quelque sorte de repoussoir à la méthode véritablement scientifique de recherche, qui est la dialectique. Socrate, lui, « ne possède pas l'art des longs discours » {Protagoras, 336 b), et si ses interlocuteurs, suivant leur pente naturelle, essayent de se dérober à la discussion en prononçant un discours (comme Protagoras), s'ils sont toujours prêts, comme CaUiclès, à abandonner la partie quand Socrate ne les laisse pas parler, Socrate, inversement, se plaint que Protagoras ne veuille pas distinguer entre « une discussion entre gens qui se réunissent et un discours au peuple ». (Ibid.) C'est que dans un discours il s'agit seulement de persuader l'auditeur en

(1) Protagoras, 320 c-323 a ; 337 bc ; Hipplas, I, 291 d ; Gorgias, 48 c.

(2) Phèdre, Pausanias, Eryximaque, Agathon sont des élèves de chacun de cer rhéteurs ou sophistes.

flattant ses préjugés, mais non pas de reclierclier la vérité et l'accord avec soi-même.

Pourtant Platon, au cours de sa carrière, n'a pas toujours gardé cette attitude hostile à l'art des discours, et il lui a donné, semble-t-il, une place qui va croissant. Les méthodes de persuasion gardent leur importance et leur valeur, lorsqu'il s'agit d'imposer des vues qui n'admettent pas de démonstration rigoureuse. Que l'on compare à cet égard les Lois, œuvre de vieillesse, et la République ; dans les Lois, il n'y a plus de discussion, mais il y a, en revanche, pour chaque catégorie de lois, de longs prologues, destinés à entraîner la conviction plutôt qu'à prouver ; tel, au livre X, le célèbre prologue aux lois concernant la reUgion (1). Cette manière de Platon a eu une immense influence, et nous avons là plus que l'ébauche d'une prédication morale, qui, plus tard, deviendra la philosophie presque entière. Dès le Phèdre (269 c sq.), d'ailleurs, Platon a montré comment une réforme de l'éloquence était possible, et comment on pouvait, en l'associant à la dialectique, donner au discours ordre et consistance. Dans le même dialogue il a donné l'exemple de ce style majestueux et oratoire (245 c sq.), qui fait un tel contraste avec la vivacité maUcieuse des premiers dialogues.

Pour le mythe, û est d'abord une parure dans un discours ; comme tel, il a sa place chez les sophistes ou orateurs que parodie Platon, le mythe de Prométhée chez Protagoras, par exemple (2), ou celui de la naissance d'Eros dans les discours du Banquet. Mais, de très bonne heure, dès le Gorgias, Platon met des mythes dans la bouche de Socrate. Ces mythes ont certains caractères précis qui tranchent sur ceux du mythe pur ornement oratoire. En premier lieu, ils ne sont point des parties d'un discours plus étendu, mais ils sont traités pour eux-mêmes : tels les mythes de la fin du Gorgias (523 a)

(1) Sur l'importance de la persuasion. Lois 903 ah.

(2) Protagoras, 320 c-323 a.

et de la République (X, 614 b) ; dans les deux cas, au moment où commence le mythe, la discussion est épuisée, et le concept de justice est tiré au clair ; ils s'ajoutent à la discussion sans en faire partie. En second lieu ces mythes ne concernent jamais la généalogie des dieux, mais uniquement la destinée de l'âme, ou, d'une manière plus générale, l'histoire humaine. Les mythes concernant la vie future sont naturellement Ués, dès VOdyssêe, à une géographie fantastique décrivant le pays des ombres. Cette sorte de géographie prend, dans le mythe platonicien, une place de plus en plus importante ; tandis que le Gorgias ne dépasse guère les représentations homériques, le Phédon spécule sur les reliefs de la surface terrestre ; surtout la République (616 c-617 b) et le Phèdre (247 c) rehent d'une manière intime l'histoire de l'âme au système astronomique ; le monde entier est comme la scène où évoluent les âmes des hommes et des dieux. On pourrait presque dire que les spéculations astronomiques ne s'introduisent jamais chez Platon qu'à la faveur du mythe de l'âme ; le mécanisme des choses est tel {Lois, X, 904 b) que l'âme est attirée naturellement vers les Ueux où elle doit subir son châtiment ou jouir de sa récompense. C'est que le monde lui-même est un grand être vivant et animé ; le Timêe, qui a la forme d'un récit ou d'un mythe, raconte comment l'âme du monde a été formée et s'est formé à elle-même un corps. Cette astronomie rehgieuse a eu dans la suite une influence considérable.

Le mythe s'oriente aussi parfois, mais bien rarement, vers la légende à forme de récit historique, comme dans un dialogue de vieillesse inachevé, le Critias, où sont décrites l'Athènes préhistorique et l'Atlantide.

Enfin il faut ajouter que, dans le Timêe (61 c à la fin), l'exposé continu du mythe est rehé sans suture à une autre forme d'exposé continu qui est celle d'vm traité physiologique ou médi- «el ; à la fin du dialogue, les sciences expérimentales, telles que les concevaient les Ioniens ou les médecins, font une fugitive et

tardive apparition et r*e trouvent caturellement leur expression en aucune des forxnes littéraires que nous avons citées.

De cette extraordinaire complexité de formes, drame et comédie, dialectique, discours suivis et mythes, formes qui, selon les époques, sont différemment dosées et ont de plus chacune leurs modifications propres, il est impossible de faire abstraction pour juger la philosophie de Platon.

Ce qui fait l'unité de toutes ces formes, ce qui, en quelque sorte, les nécessite, c'est le désir d'étabhr la place du philosophe dans la cité, et sa mission morale et sociale. Dans la Grèce d'alors, le philosophe ne se définit nidlement, par rapport aux autres genres de spéculations, scientifiques ou rehgieuses, mais bien par son rapport et ses différences avec l'orateur, le sophiste, le politique. La philosophie est la découverte d'une nouvelle forme de vie intellectuelle, qui ne peut au reste se séparer de la vie sociale. Les dialogues nous dépeignent cette vie, et, avec elle, tous les drames et comédies qui en sont issus. A certains égards, cette philosophie heurtait des habitudes sohdement implantées en Grèce à cette époque, et il était inévitable qu'il se produisît dej conflits dont la mort de Socrate est la conséquence tragique.

Qu'est le philosophe ? Il y en a chez Platon des portraits multiples. Il est, dans le Phédon (64 e sq.), l'homme qui s'est purifié des souillures du corps, ne vit plus que par l'âme, et ne craint pas la mort, puisque, dès cette vie, son âme est séparée du corps. Dans le Thêétète (172 c-177 c), il est l'homme inhabile et maladroit dans ses rapports avec les hommes, qui ne sera jamais à sa place dans la société humaine et restera sans influence dans la cité. Dans la République, il est le chef de la cité, et c'est bien lui qui, dans les Lois (X, 909 a), est devenu cette sorte d'inquisiteur qui, voulant « le salut de l'âme » des citoyens.

impose aux habitants de la ville la croyance aux dieux de la cité sous menace de la prison perpétuelle. Enfin, c'est l'enthousiaste et l'inspiré du Phèdre (244 a sq.) et du Banquet (210 a). Il y a dans ces portraits successifs deux traits dominants qui semblent se contredire ; d'une part, le philosophe doit « fuir d'ici» (1), se purifier, vivre en contact avec les réahtés qu'ignorent le sophiste ou le poUtique. D'autre part, il doit construire la cité juste où se reflètent, dans les rapports sociaux, les rapports exacts et rigoureux qui sont l'objet de la science. Le philosophe est, d'une part, le savant retiré du monde et, d'autre part, le sage et le juste, le vrai pofitique qui donne des lois à la cité. Platon lui-même n'est-il pas à la fois le fondateur de l'académie, l'ami des mathématiciens et des astronomes, mais aussi, le conseiller de Dion et de Denys le tyran ? De plus si, comme philosophe, il est l'inventeur ou le promoteur d'une logique rigoureuse, il est aussi l'inspiré dont l'esprit resterait stérile sans l'impulsion d'Eros, et qui ne peut engendrer que dans le beau (2) : la discussion raisonnée se double d'une dialectique de l'amour qui se traduit par des efiusions lyriques et des contemplations mystiques (3). Savant et mystique, philosophe et poHtique, ce sont des traits ordinairement séparés, et que, au cours de cette histoire, nous ne rencontrerons plus unis que chez quelques grands réformateurs du xix^ siècle. Aussi importe-t-d de bien comprendre ce qui fait leur Uen.

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