‹ Histoire de la philosophieChapitre 36 sur 65 · XV. — La justice et la tempérance · texte numérisé non relu

XV. — La justice et la tempérance

Avant de se présenter, dans la République^ comme réformateur de la cité, Platon paraît avoir réfléchi sur la justice plutôt en morahste, à la manière de Socrate, qu'en réformateur politique. Il a montré que l'homme devait être juste, c'est-à-dire respectueux des lois, pour être heureux, avant de prouver que le philosophe pouvait seul concevoir et réahser les justes lois. Il est morahste avant d'être pohtique, contrairement aux jeunes ambitieux d'Athènes, immortahsés dans le CaUiclès du Gorgias, qui s'adonnent sans préparation à la pohticnie. De cette morale platonicienne, les deux pôles, pour ainsi dire, sont dans le Gorgias qui soutient la justice contre le banditisme pohtique, et dans le Phêdon, pour qui la vie philosophique consiste à se purifier du corps.

Voyons d'abord le premier des deux thèmes. Dans le Criton, Socrate était représenté comme respectueux des lois jusqu'à en mourir ; l'on connaît la célèbre prosopopée, où les lois

d'Athènes montrent à Socrate tout ce qu'il leur doit (50 a) ; Platon a le sentiment très vif que d'elles dépendent non seulement la sécurité, mais toute culture morale. Mais les lois, objecte Calliclès, ne sont-elles pas de simples conventions que les hommes du vulgaire ont faites entre eux pour se défendre contre l'avidité des puissants ? La justice naturelle ne consiste-t-elle pas dans des rapports de force, et le plus fort ne doit-il pas posséder l'autorité ( Gorgias, 482 5-484 c) ? Qu'est-ce donc que cette force, dont parle Calliclès ? Est-ce la force physique pure et simple ? Alors elle appartient au peuple, s'il a la force d'imposer les lois (488 be). C'est donc la force, accompagnée de sagesse et d'habileté, ou, plus précisément, de la connaissance raisonnée de la poUtique et du courage pour réahser ses desseins (491 ad). Mais le courage, qui donne de l'autorité sur les autres, implique cette .forme intérieure de courage, qui est autorité sur soi-même ou tempérance. Car le bien n'est pas identique au plaisir, et, s'il faut choisir entre les plaisirs ceux qui sont utiles, bons et sains, on n'y arrive que grâce à la tempérance qui introduit un certain ordre dans le corps et dans l'âme, en élaguant les désirs contraires à cet ordre (504 c-505 b). Ce développement sur la tempérance, ou vertu de l'ordre, parent de l'égalité géométrique, est le point culminant du Gorgias (508 a) ; en cette vertu, qu'il avait déjà cherché à définir dans le Charmide, il trouve le fondcmMit de toutes les poutres, de la piété, de la justice, du boahcur. La tempérance est l'activité réglée par l'ordre et elle s'oppose directement à l'activité brutale et sans frein de CaUiclès. Platon entrevoit ici une vérité, qui fait ainsi le fond de sa philosophie, et qu'il développera avec force dans sa vieillesse (1), c'est que cette activité qu'on appelle l'art, qui choisit et agit selon des règles, est antérieure à cette prétendue nature désordonnée et déréglée que veut suivre CaUiclès. Le primat de l'art, au cœur même des choses naturelles et de l'ordre du monde, est un postulat de

(1) Lois, X. 889 e.

BRÉniER I. 10

toute la politique comme de toute la philosophie de Platon. L'ordre n'est pas une conquête humaine sur les forces déréglées il est plutôt le fond du réel, qui nous est révélé par une intui tion intellectuelle.

Si la tempérance, avec la technique qui discerne et ordonn est la vertu fondamentale, l'ascétisme du Phédon et le gouveme- •ment des philosophes dans la République seront deux aspects inséparables de cette vertu ; si elle ne paraît pas occuper dans ces deux dialogues la place centrale qu'elle a dans le Gorgias, l'idée qui l'inspire, celle de la valeur supérieure et dominatrice de l'intelligence, reste le point de départ. Dans le Phédon (82 e sq.) la recherche de la vérité s'accompagne de l'abstinence des plaisirs : l'âme est fixée au corps par le désir, et elle est forcée de regarder à travers le corps- où elle est comme en prison ; mais la philosophie lui enseigne que la vision et les autres sensations sont pleines d'erreurs ; elle lui apprend à ne croire qu'à ellemême et à ses pensées propres ; ainsi eUe détache l'âme du corps, et fait qu'elle s'abstient autant que possible des plaisirs, des désirs et des peines. La véritable vertu consiste à s'aflFranchir de toutes les affections ; aussi bien que la tempérance, la justice, le courage et la prudence sont des purifications (69 a).

Mais d'autre part, la tempérance est aussi une vertu qui prescrit l'ordre;; elle n'a pas moins d'importance comme technique positive que comme règle d'ascétisme. La conclusion du Gorgias est, à cet égard, significative, et elle annonce la République ; les hommes ne seront améUorés que grâce à une technique scientifique que n'ont jamais possédée ni les illustres pohtiques d'Athènes ni les sophistes qui viennent y instrmre la jeunesse (513 c-515 d). En définitive, la justice paraît être maintenant, non plus comme dans le Criton, la simple obéissance de l'individu aux lois de son pays, mais bien l'exigence d'une réforme poUtique complète, sous la conduite des philosophes.

Page 1