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I. — La physique milésienne

H est diflScile de préciser la signification exacte et la portée du mouvement d'idées qui a eu Heu à Milet au vi® siècle avant notre ère. Des trois philosophes milésiens qui se sont succédé

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dans la cité alors la plus puissante et la plus florissante de l'Asie Mineure grecque, le premier (1), Thaïes (640-562), n'a rien écrit, et il est connu par une tradition qui ne remonte pas au delà d'Aristote ; les deux autres, Anaximandre (né vers 610 et vivant encore en 546) et Anaximène (fin du vi® siècle), dont chacun est l'auteur d'un ouvrage en prose, que l'on a plus tard intitulé De la Nature, ne nous sont guère conjQus cependant que par ce qu'en ont dit Aristote et les écrivains de son école.

Or ce qu' Aristote cherchait avant tout dans leur enseignement, c'était une réponse à cette question : quelle' est la matière dont sont faites les choses ? Cette question, c'est Aristote mii la pose, et il la pose dans le langage de sa propre doctrine; nous n'avons aucune preuve que les Milésiens eux-mêmes se soient préoccupés du problème dont on cherche chez eux la solution. Aussi quand on nous apprend que, selon Thaïes, l'eau est le principe de toutes choses, que, selon Anaximandre, c'est l'infini, et, selon Anaximène, l'air, il faut se garder de voir dans ces formules une réponse au problème de la matière (2).

Pour en pénétrer le sens, il faut chercher, s'il est possible, quels problèmes ils agitaient efi'ectivement. Ik sont, semble-t-il, de deux ordres : d'abord des problèmes de technique sçigntifique ; c'est ainsi qu'Anaximandre passe pour avoir inventé le gnomon et y avoir tracé les hgnes des solstices et de l'oquinoxe ; il aurait aussi dessiné la première carte géographique, et découvert l'obliquité du zodiaque. Mais ce sont avant tout des problèmes concernant la Dature et la cause des roétéores ou phénomènes astronomiques, tremblements de terre, vents, -pluies, éclairs, échpses et aussi des questions générales de géographie sur la forme de la terre et les origines de la vie terrestre.

De ces techniques scientifiques, nos Milésiens ne firemt sans doute que propager en pays grec ce que les ci-'/ilisations mésopotamienne et égyptienne leur transmet taieat. Lee ,13^l{ylcniûens

(!) AniSTOTE, Métaphysique A, 3, 983 b 20. (2) Ibid. A, 3, 983 b 6-11 ; 084 a 2-7.

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étaient observateurs du ciel ; de plus, pour leur cadastre, ils dressaient des plans de villes et de canaux et ils tentèrent même de dessiner la carte du monde (1). Quant aux arts mécaniques, ils présentent dans tous les pays helléniques, du vii^ au v^ siècle, un développement très riche et varié (2) dont les philosophes ioniens sont les témoins plus sans doute que les instigateurs : témoins très sympathiques, qui voyaient la supériorité de l'homme dans son activité technique et dont l'opinion a trouvé sans doute sa plus frappante expression chez un Ionien du v® siècle, Anaxagore ; selon lui, l'homme est A^ * f ^a le plus intelligent des animaux parce qu'il a des mains, la main étant l'outil par excellence et le modèle de tous les outils (3).

L'originahté des Milésiens paraît avoir été le choix des images par lesquelles ils se représentaient le ciel et les météores ; ces^ images ne gardent rien du fantastique des mythes ; elles sont empruntées soit aux arts, soit à l'observation directe : il y a dans toutes les analogies qui constituent leur science, avec une extrême précision imaginative, qui n'admet, comme le mythe, aucun arrière-plan mystérieux, un grand désir de comprendre les phénomènes inaccessibles par leur rapport avec les faits les plus familiers.

Une de ces observations courantes, c'était pour un Milésien, particuUèrement préoccupé de navigation, celle des orages et des tempêtes ; on voyait se former, dans le calme, des nuées épaisses et noires, qui sont subitement déchirées par un éclair, annonciateur de la tourmente de vent qui va suivre. Anaximandre, cherchant à les expliquer, enseignait que le vent, enfermé dans le nuage, l'a rompu par sa violence et que l'éclair et le tonnerre accompagnent cette brusque rupture (4). Or, c'est par analogie avec l'orage qu'il conçoit la nature et la for-

(1) Delaportf-, La Mésopotamie, 1923, p. 260-2CÎ ; sur leurs connaissances mathématiques, cf., entre aiilros, Thureau-Dangin, Revue d'Assyriologie, 1940.

(2) lisPiNAS, Les Origines de la technologie, 1897, p. 75 sq.

(3) ArtisTOTii;, Des parties des animaux, IV 10, 687 a 7.

(4) Attius. Placita, III 6, 1.

mation des astres : il suffit, pour obtenir la conception qu'Anaximandre se faisait du ciel, de remplacer la gaine de nuages épais par une gaine opaque d'air condensé (r« air» ne désignant pour lui autre chose que les vapeurs), le vent intérieur par du feu, les déchirures de la gaine par des sortes d'évents ou tuyaux de soufflet par lesquels le feu fait irrpution. Si l'on suppose que ces gaines sont de forme circulaire et disposées autour de la terre comme les jantes des roues autour du moyeu d'un char, les astres ne seront pour nous que la partie du feu intérieur qui sort par ces évents : par la fermeture momentanée de ces évents s'exphqueront les éclipses et les phases de la lune. Anaximandre admettait qu'il y avait trois de ces gaines circulaires, animées d'un mouvement rotatoire ; au plus loin de la terre, celles du soleil et de la lune, qui n'ont qu'un évent ; au plus bas, celle des étoiles fixes (sans doute la voie lactée) qui a un grand nombre d'évents (1).

Des assimilations de ce genre permettent de formuler d'une manière nouvelle le problème cosmogonique ; la formation du ciel n'est pas foncièrement difi"érente de celle d'un orage ; il s'agit de savoir comment le feu qui, primitivement, encerclait la terre, comme l'écorce fait l'arbre, s'est bri^é et réparti à l'intérieur des trois anneaux circulaires. Or, la cause en jeu, pour Anaximandre, semble bien être celle qui est à l'origine des pluies, des orages et des vents. Ce sont les vapeurs qui, produites sur la mer, par l'evaporation, brisent cette sphère de feu et rengainent en des anneaux (2).

Le phénomène fondamental dans cette physique milésienne est bien l'evaporation de l'eau de la mer sous l'influence de la chaleur. Les produits de cette évaporation (vapeurs, vents, nuages, etc.), sont considérés traditionnellement en Grèce comme

(1) AÉTius, Placila, II, 13, 7 ; 15, 6 ; 20, 1 ; Hippolyte, Réfutations des Hérésies, I, 6, 4-6.

(2) A/-TTtjs, III, 6, 1 (origine du vent), comparé à Aristote, Météorologiques, II, 1, 353 b 5. Cf. BuRNET, L'Aurore de la philosopliie grecque, trad. Rcymond, 1919, p. 07.

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ayant des propriétés vitales (1). Anaxiniandre ne fait donc qu« 8ui\Te une opinion fort ancienne, lorsqu'il admet que le» êtres vivants naissent dans l'humidité chaude évaporée par le soleil. Aussi insiste-t-il sur l'antériorité des formes de la vie marine, des poissons, des êtres enfermés dans une écorce épineuse, qui ont dû modifier leur genre de vie, lorsque, l'écorce éclatant, ils ont été placés sur terre (2).

Ces vues d'Anaximandre nous permettent peut-être de préciser le sens des affirmations sur la substance primitive qu'Aristote considère comme le centre de leur doctrine. Ces affirmations semblent porter non sur la matière des êtres, mais sur la chose d'où est venu le monde. Thaïes, en enseignant que c'est l'eau, ne fait que reproduire un thème cosmogonique extrêmement répandu ; mais, d'après le développement de la pensée rmlésierme, il faut sans doute entendre par cette eau quelque chose comme l'étendue marine avec toute la vie qui s'en dégage. Il enseignait d'ailleurs que la terre est comme un disque plat porté sur l'eau primitive comme un navire sur la mer. Qu'est-ce qui conduisit Anaximandre à remplacer l'eau de Thaïes par ce qu'il appelle l'Infini ? Sur le sens de cette expression on s'accorde fort peu. Est-ce une forme milésienne du mythe hésiodique du Chaos, antérieur aux dieux, à la terre et au ciel, comme la thèse de Thaïes se référait à une ancienne cosmogonie ? L'Infini serait alors la chose qualitativement indéterminée d'où naissent les choses déterminées, feu, eau, etc., ou tout au moins le mélange où sont confondues toutes les choses qui se séparent ensuite pour former le monde. Il semble que l'Infini d'Anaximandre est bien plutôt rilhinité en grandeur, ce qui est sans bornes, par opposition au monde qui est contenu dans les bornes du ciel, puisque cet infini contient les mondes (3).

(1) Plutarque, Défaut des oracles, 18 ; Akistote, De rame, A 5, 410 b, 27.

(2) AÉTius, V, 19, 1.

(3) Théophraste, cité par Simplicius (Diels, Doxographi graeci, 376, 3-G). Cf. BuRNET, Aurore de la philosophie grecque, d 61-66.

Cette interprétation cadre avec la thèse de la pluralité des mondes, une des thèses d'Anaximandre qui sera reprise par Anaximène ; il admet, en effet, l'existence simultanée de plufiieurs mondes qui naissent et périssent au sein de l'infini éternel et sans vieillesse. De cet infini les mondes naissent, nous est-il dit, par un «" mouvement étemel», c'est-à-dîre par un mouvement de génération incessamment reproduit qui a pour effet de séparer Ftin de l'axitre les contraires, le chaud et le froid ; ces contraires a^ssant l'un sur l'autre produisent, on l'a vu, tons les phénom.ènes cosmiques (1),

Anaximène, en prenant l'air comme pnncîpe c'est-à-dire •comme premier commencement, ne s'écarte pas d'Anaximandre. Le mot air ne fait que préciser la nature de l'Infini ; car son principe est un air infini (sans limite), d'où naissent toutes choses ; il est comme l'Infini d'Anaximandre, animé d'un mouvememt étemel. Mais il semble qu' Anaximène B^ît pas cru que ce mouvement pouvait résoudre le problème de l'origine des choses ; un mouvement d'agitation comme celui qu'on imprime à un crible peut bien séparer des choses mélangées, mais non pas les produire. A ce mouvement éternel, Anaximène a donc superposé une antre explication de l'origine des choses ; l'air, par sa raréfaction, donne naissance au feu, et, par ses condensations successives, au vent, au nuage, à l'eau et finalement àla terre et aux pierres. Danis ce dernier ordre de transmutations, il pense sans doute à des phénomènes très concrets et axîcessibles à l'observation r formation des vents dans l'air calme et invisible, puis formation des nuages qui se résolvent en pluies, eae pluies donnant naissance aux fleuves qui déposent des îffluvions. Le procès inverse, celui de la raréfaction, est celui qui donne naissance au feu, c'est-à-dire sans doute à tous les jtnétcores ignés et aux astres (2).

(1) HrppoLYTE. R^Hf'i/ ions des H/^'fsies, 1, 6, 1-2, comparé à Ahistote, Physique, CLI^f 4, 203 h, 25 (cité par Bubjtet, Aurore, p. 66, a. 1). (^) Sêa'P(H;"8*E, RéfntcdioiiS, I, 4=, 1-3.

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La physique des Milésiens est donc une physique de géographes et de météorologistes, mais leur vision d'ensemble de l'univers n'annonce en rien les progrès de l'astronomie que verra le siècle suivant ; la terre est pour Thaïes et Anaximène un disque plat que l'un fait flotter sur l'eau et l'autre sur l'air ; c'est pour Anaximandre une colonne cyhndrique dont le diamètre de base est égal au tiers de la hauteur et dont la partie supérieure, que nous habitons, est légèrement renflée ; elle se tient en équilibre, parce qu'elle est à égale distance des confins de l'univers. Anaximène revient même à une image mythique tout à fait ancienne, s'il est vrai qu'il croit que le soleil après son coucher ne passe pas sous la terre, mais contourne l'horizon où il est caché à la vue par de hautes montagnes, pour revenir à l'Orient. A peine pressent-on dans la détermination qu' Anaximène donne des distances des anneaux célestes à la terre quelque lueur de ce que sera l'astronomie mathématique (1).

D'autre part, à cette physique, où n'interviennent que des images sensibles et familières, se superpose un mode d'explication d'un genre tout difl'érent : la naissance et la destruction des mondes sont réglées selon un certain ordre de justice : « C'est dans les choses dont ils sont venus que les êtres se détruisent selon la nécessité ; ils se payent l'un à l'autre le châtiment et la punition de leur injustice, selon l'ordre du temps.» Ici émerge l'idée d'un ordre naturel de succession qui est en même temps un ordre de justice : image sociale d'un ordre du monde, très répandue dans les civihsations orientales, et qui jouera un rôle de premier plan dans la philosophie grecque. A cette notion de la justice se rattache sans doute le caractère divin que les Milésiens donnent au monde et à la substance primordiale qu'Anaximène appelle immortelle et impérissable (2).

(1) Thaïes, d'après Aristote, Métaphysique, A 3, 983 b, 21 ; Anaximène dans HiPPOLYTE, Réjutalion, I, 7, 4 et 6 ; Anaximandre dans Hippolyte, I, 6^3 et Plutarque, Slromata (Uiels, Doxographi, 579, 11).

(2) Théophraste chez Simplicius (Diels, Doxographi graeci, 476, 8-11). Ci« CoRNFORD, From Religion ta Philosophy, p. 174 etl76.

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