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Théorie de la substance

De la définition de la substance il suit: i» que la substance est cause d'elle-même^', sans quoi elle existerait par une cause autre qu'elle-même et ne serait plus substance; 2" qu'elle est

1 Éthique, I, Déf. 3: Per suhslanliam intelligo id quod in se est et per se concipitur : hoc est id, ciijus conceptus non indiget conceptu alferius rei, a que formari debeat. — 2 Éth., I, Déf. 4: Per attributum intelligo id quod intellectus de substantia percipit, tanquam ejusdem cssentiam constituens. — '^Eih., J, Déf. 5: Per iiwdum intelligo substanticeaffccliones sivcidquud inalioest, per quod concipitur. — * Éth., I, Prop. 7.

infinie^ (si elle était finie, elle serait en relation avec d'autres substances qui la limiteraient et dont par conséquent elle dépendrait); 3° qu'elle est unique 2; car s'il y avait deux substances, elles s'entre-limiteraient et cesseraient d'être indépendantes, c'est-à-dire des substances. Il n'y a donc qu'une seule substance qui ne dépend de rien et de laquelle tout dépend^. C'est ici que Spinosa s'écarte de la philosophie cartésienne; mais il s'en écarte parce qu'elle-même l'y invite. En effet, Descartes a insinué que, d'après sa définition de la substance, « Dieu seul est substance à proprement parler, et que le mot substance appliqué aux créatures n'a pas le même sens que lorsqu'il se dit de l'Être infini'^;» mais, au lieu de supprimer l'équivoque, il a continué de nommer les choses finies substances, et pour les distinguer de Dieu, substances créées, comme si, en vertu même de sa définition, une substance créée, relative et finie était autre chose qu'une substance qui n'est pas une substance. Il faut donc renoncer à appeler substance ce qui n'existe pas par soi-même, et réserver cette désignation pour l'être qui seul existe et se conçoit par lui-même, c'est-à-dire pour Dieu. Dieu seul est substance et la substance est Dieu.

La substance, étant unique et ne dépendant de rien, est absolument libre en ce sens qu'elle n'est déterminée que par ellemême. Sa liberté est synonyme de nécessité, mais non de contrainte^. Agir nécessairement, c'est se déterminer soi-même; agir par contrainte, c'est être déterminé, malgré soi, par une cause étrangère. Il est aussi nécessaire que Dieu agisse, et agisse comme il le fait, qu'il est nécessaire et naturel au cercle d'avoir des rayons égaux. Le cercle étant le cercle, ses rayons

^ Élh., I, Prop. 8. — ^ I, Prop. 11 et suiv. — 3 Le monolhéisme devient ici monisme. Selon le monothéisme, Dieu est unique eu tant que Dieu, mais il n'est pas l'être unique ; selon le monisme ou yanthéisme, il est unique en tant qu'être et substance, il est le seul être existant {Éth., I, Prop. 14. — Épitre XLI.)— " Principes, I, 51 . — & Éth., I, Prop. 17.

sont égaux entre eux : la substance élant la substance, elle subsiste SOUS des modes; mais elle est libre parce que sa nature seule et nulle cause étrangère ne l'oblige à se modifier. L'absolue liberté exclut à la fois la contrainte et l'arbitraire*.

La substance est éternelle et nécessaire, ou en langage scolastique, son essence implique l'existence. Elle ne saurait être un individu, une personne, comme le Dieu des religions; car, à ce titre, elle serait un être déterminé, et toute détermination est une négation relative'-. Elle est le fond commun de toutes les existences personnelles sans être limitée par aucune d'elles. Elle na ni intellect ni volonté^ : car l'un et l'autre supposent la personnalité. N'étant pas intelligente, elle n'agit pas en vue de causes finales, mais elle produit les choses comme leur cause efficiente. J'avoue, dit Spinosa, que l'opinion qui soumet toutes choses au bon plaisir de Dieu et qui fait tout dépendre de son libre choix (Desoartes, jésuites, scolistes) est moins éloignée de la vérité que celle qui le fait agir en vue du bien {sub ratione boni) ; car d'après cette dernière manière de voir — c'est celle de Platon — il semble y avoir en dehors et au-dessus de Dieu quelque chose de plus divin que lui, un je ne sais quoi dont il dépend, un modèle qu'il imite, un but auquel il tend. Cela ne revient-il pas à soumettre Dieu au Fatum? Or nous avons fait voir que rien n'est plus absurde, et que Dieu est la cause première, unique et absolument libre, de l'essence et de l'existence des choses^.

Tout en appelant Dieu la cause de l'univers, Spinosa prend le mot ((Cause» dans un sens très différent de sa signification habituelle. Son idée de cause se confond avec celle de substance; son idée d'effet, avec celle d'accident, de mode, d'affection. Dieu, selon lui, est la cause de l'univers comme la pomme est cause de sa couleur rouge, comme le lait est cause du blanc,

1 Éth., Scholie. — 2 Voy. d'ailleurs p. 300, 1. 18. — 3 Êth., I, Prop. 32 et Corollaires. — * Ibid., I, Prop. 33, Scholie, 2.

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du doux, du liquide, et non comme le père est la cause de l'existence de l'enfant, ni même comme le soleil est la cause de la chaleur. Le père est la cause extérieure et transitoire de son nis, lequel a une existence distincte de la sienne. De même, la chaleur, bien que liée au soleil, a une existence différente de celle de l'astre qui la produit: elle existe à côté et en dehors du soleil. Il n'en est pas ainsi de Dieu à l'égard du monde; il n'en est pas la cause transcendante et transitoire, mais la cause immanente^', c'est-à-dire, si nous entendons bien Spinosa, que Dieu n'est pas du tout la cause du monde au sens propre et reçu du mot, cause agissant du dehors et le créant une fois pour toutes, mais bien le substratum permanent des choses, la substance même de l'univers 2. Dieu n'est ni le créateur temporaire du monde, comme l'enseignent le dualisme et le christianisme, ni même son père, comme l'admet la spéculation cabalistique et gnostique : il est l'univers mêmey considéré sub specie -ETERNri'ATis, l'univers éternel. Les mots Dieu et univers désignent une seule et même chose: la Nature, qui est à la fois la source de tous les êtres [natura fialurans sive Deus) et la totalité de ces êtres considérés comme ses effets {natura naturala).

Spinosa n'est, en somme, ni acosmiste ni athée, mais cosmothéiste ou panthéiste dans toute la rigueur du terme, c'est-à-dire que son cosmos est Dieu même, et son Dieu, la substance cosmique.

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