EMPÉDOCLE
théorie, se distinguent entre eux comme Heraclite, Pythagore et Anaximandre, c'est-à-dire que le premier fait du mouvement, le second, de l'Idée {vovç)^ le troisième, de la matière, la clef de voûte de son système.
§ 10. Empédocle.
Empédocle* d'Agrigente en Sicile (450), que son savoir médical, ses guérisons et le prestige dont il aimait à s'entourer tirent passer pour un magicien et un dieu, est l'auteur d'un vaste poème philosophique, dont les fragments semblent lui assigner une place intermédiaire entre les éléates et les ioniens.
Il relève des éléates en niant le devenir au sens d'Heraclite, mais il se rapproche des ioniens en admettant la réalité du mouvement. La matière est immuable dans son essence, mais les corps changent incessamment; leurs éléments constitutifs s'agrègent et se désagrègent dans des proportions diverses. On ne comprendrait pas que le feu, par lui seul, devint de l'air, l'air, de Teau, et ainsi de suite; mais on comprend que ces éléments, en se combinant de mille manières différentes, produisent l'infinie variété des corps. Il faut donc renoncer à l'idée de l'unité élémentaire, il faut cesser de faire dériver l'air de réther, l'eau de Tair, la terre de l'eau et considérer ces quatre éléments comme également primitifs.
Le mouvement dont \esqucUre éléments {avoix^îa) sont affectés leur apparlient-il en propre, ou l'ont-ils reçu d'un principe distinct, d'une force supérieure? Il est diflicile de dégager l'opinion du philosophe de sa phraséologie poétique, surchargée
r Sext. Empir., Adv. Math., VII, 123. — Simplicius, In Phys., f. 24, f. 76. — Plntarque, De pltw. phil. -— Aristole {Met , Phys, et Psychologie), etc. — Fragments d' Empédocle recueillis par Amédée Peyron (Leipzig, 1810), S. Karsten {Reliquiœ phil, vet, gr,, vol. II, Amst., 1838), Th. Bergk (Leipz., 1843), H. Stein (Bonn, 1852), MuUach (p. 1 ss.), Riiter et Preller (p. 105).
d'images et de contradictions. Ce qui semble ressortir de son poème, c'est qu'il n'admet plus l'hylozoïsme, l'éternité du mouvement et la vitalité primitive de la matière au même titre que les physiciens ioniens. Il semble expliquer le mouvement par un principe immatériel, ou plutôt par deux principes immatériels distincts, dont l'un rapproche et dont l'autre éloigne les éléments les uns des autres : l'Amour {cpiUa, (piXovrjç, oioqyi) ou principe d'union, et la Discorde {veîtioç^ ë^iç, fc^^oç)» principe de séparation^. Ces deux causes motrices, dont l'imagination du poète fait des divinités contraires, régnent tour à tour sur les éléments. A l'origine, l'Amour les unissait et en faisait un seul corps sphérique (ayaïçoç). La Discorde survint et les divisa: il en résulta la terre, l'océan, l'atmosphère, l'éther céleste et les astres. A cette période de la création primitive, qui est l'œuvre de la Discorde, succède une époque de lutte entre la Discorde et l'Amour, période qui voit naitre les plantes, les animaux, les hommes. La Discorde, en séparant les éléments, a préparé à chaque classe d'êtres l'habitation qui lui convient, mais elle n'a pu former les organismes eux-mêmes, qui sont un mélange des quatre éléments et par conséquent l'œuvre du principe unificateur, le fruit de l'Amour réagissant contre la domination exclusive de l'Antipathie. Si, dans le siècle présent, les deux principes sont encore en lutte, l'Amour finira néanmoins par vaincre, et les quatre sphères du monde, aujourd'hui séparées, se confondront au dernier jour dans un nouveau chaos. Cette alternance de périodes de séparation et d'union des éléments est une nécessité fatale et se continuera aux siècles des siècles.
Ainsi qu'Anaximandre et Heraclite, Empédocle expose à sa manière l'origine des êtres par voie d'évolution. Leurs organes.
1 Nous dirions en langage moderne: ratlraction et la répulsion. La cosmogonie d'Erapédocle contient le germe de celle de Kant.
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pense-t-il, ont apparu d'abord comme des rudiments grossiers séparés les uns des autres, pour disparaître et reparaître, se disjoindre et se réunir, jusqu'à ce qu'ils s'adaptassent et s'unissent entre eux définitivement. C'est le hasard qui a présidé à leur première formation, mais leur convenance finale lésa conservés, fortifiés, développés*. Du reste, l'existence individuelle semble à notre philosophe un bien douteux, et, précurseur de Darwin, il l'est aussi de Schopenhauer. L'âme, qu'avec Heraclite et Hippase il assimile au principe igné, a été détachée par la Discorde du a(païi)oç où, à l'origine des choses, elle se trouvait confondue avec tous les êtres. Comme tout le reste, elle finira par y retourner. La vie est l'expiation de son désir d'une existence séparée. Tour à tour plante, animal, homme, elle se relève progressivement, et par les abstinences, les jeûnes, la continence, elle finit par redevenir digne de rentrer en Dieu. La propagation de l'espèce humaine est un mal, puisqu'elle perpétue l'état actuel des choses et retarde leur retour à l'unité primitive 2. L'homme est l'image du atpaïqoç» Les quatre éléments radicaux se trouvent représentés en lui : l'élément terreux, par les parties solides du corps, l'eau par ses parties liquides, l'air par le souffle vital, le feu par l'esprit. Il participe de même à l'Amour et k la Discorde. Sa supériorité intellectuelle résulte de cette concentration de tous les éléments cosmiques dans sa personne. Il perçoit tout, parce qu'il est tout : l'élément solide, parce qu'il est terre, le liquide, parce qu'il est eau, et ainsi de suite. C'est une théorie, disons mieux, un essai de théorie de la sensation qu'on pourrait appeler homéopathique par opposition à Tallopathisme d'Anaxagore. Ce dernier fait
* Mullach, p. 315-16. — ^ Anaximandre, parlant de la mort comme d'une expiation; Platon, méprisant le monde des sens et désirant ardemment de retourner dans la sphère de l'idée pure; Plotin de Lycopolis, honteux de son corps et de la manière dont il est entré dans ce monde, se trouvent placés au même point de vue. Les idées religieuses de chute, de péché d'origine, d'expiation, sont familières à l'Europe aryenne comme à l'Asie.
dériver la sensation du choc des contraires; selon Einpédocle, c'est le contact des similaires qui la produit. Le lieu de la sensation et de rame, c'est le sang, dans lequel les quatre éléments se pénètrent de la manière la plus intime. Ce qui le prouve, c'est qu'eQ soutirant au corps tout son sang, nous lui enlevons la sensation, la conscience, la vie, en un mot l'âme. La santé de l'homme dépend de la composition de son sang. On est bien portant et bon, quand on a un sang de composition normale (fitarj xçccolç)^ Le sang est chose sacrée et ne doit pas servir de nourriture... Dans ces doctrines, qui rappellent à la fois l'Egypte, Moïse, Bouddha et Zoroastre, il y a comme des échappées sur les lointains horizons de la physiologie moderne.
Quant au théologien, il abrite son naturalisme sous les formes traditionnelles de la mythologie. Il divinise — mais de nom seulement, et non plus de fait, comme la croyïince populaire — les quatre éléments, qu'il appelle Zeus, Héra, Orcus. Nestis, et les deux principes moteurs: l'Amour et la Discorde. Mais, à côté de cet atomisme théologique et de ce polythéisme naturalisé, il y a, chez Empédocle, le monisme éléate et la tendance à ramener éléments et principes à une unité supérieure, qui est seule vrai Dieu. Le principe des principes, c'est l'Amour, dont les quatre éléments ne sont que les agents et dont la Discorde elle-même est l'indispensable complice: Dieu ineffable, invisible, incorporel, qui parcourt l'univers sur les ailes de la pensée*.
Dégagée de son enveloppe théologique, l'idée maîtresse du système d'Empédocle se retrouve chez l'Ionien Anaxagore, qui crée la physique corpusculaire, tout en préludant, par son hypothèse d'un voig ordonnateur des choses à la théologie de Platon et d'Aristote.
1 Mullach, p. 12, V. 395:
.... <^pYjv Isp^ xai dôeVçato; eirXcTO fxouvov ^pavTtat xoafxov écTcavxa xccraivcouaa OoyJciv.
§ 11. Anaxagore.
Anaxagore^, né à Clazomène en lonie, d'une famille illustre, parait avoir émigré à Athènes vers 460 et avoir été, durant trente ans, le centre de ce nouveau centre intellectuel de la Grèce. Sa liaison intime avec Périclès, Euripide, Protagoras, et son profond mépris de la religion officielle l'obligèrent, sur la tin de ses jours, de se retirer à Lampsaque, où il mourut vers A29, laissant, comme la plupart des grands physiciens de l'antiquité, un livré neçi cpvaeœÇy dont il nous reste quelques fragments.
Anaxagore fait opposition à Heraclite sur deux points essentiels :
1) Au dynamisme il oppose une cosmogonie mécaniste.
2) Au monisme hylozoïste il substitue le dualisme d'une substance inintelligente et inerte et d'un principe intelligent, cause du mouvement.
1. Les matériaux de la cosmogonie. — La matière ne se réduit pas à un élément unique, à une substance homogène, eau, air ou feu, pouvant se transformer en d'autres substances. On ne conçoit pas qu'une substance devienne une autre substance. Il y a donc plusieurs éléments primitifs, et non pas seu- . lement quatre, comme l'enseigne Empédocle; il y en a même une inOnité. Ces germes, des choses {onéq^aTo) existent en quantité innombrable et sont infiniment petits (xçrjfictva aiuiqa xai TiXfj&oç xai Ofii.xç6vr]va)9 incréés, indestructibles, éternellement invariables quant à leur essence. La somme de ces principes premiers est toujours la même : il ne peut rien s'en perdre,
1 Aristote, Met., I, 3; passim. — Simplicius, In Phys., f. 33, 34, 35, 38. — Diog. Laërce. — Fragments recueillis par Schaubach (Leipz., 1827), Schom (Bonn, 1829), Mullach (p. 243 ss.), Hitter et Preller (p. 25 ss.). — Zévort, Dis8ertatio7i sur la vie et la doctrine d' Anaxagore, Paris, 1848.
rien s'y ajouter {ndvia ïaaàeL.. àdndvva ovdèvèXdaoM èoilv 0VV8 TtXeld}) ; ils ne changent ni comme qualité ni au point de vue de la quantité. Il n'y a pour eux ni devenir ni destruction. L'idée qu'on se fait généralement du devenir et de la mort est complètement inexacte. Rien ne s'engendre ex nihilo^ et rien ne se perd; les choses se forment par l'agglomération des germes préexistants et disparaissent par la désagrégation de ces germes, qui d'ailleurs continuent d'exister. Aussi , au lieu de devenir^ dirait-on mieux s agréger^ et au lieu de mourir^ se désagréger^. Il n'y a d'autre changement que le changement de lieu et de groupement, la métamorphose extérieure, le mouvement; l'idée de changement d'essence ou de transsubstantiation est contradictoire.
2. Causes efficiente et finale de la cosmogonie. — Le mouvement générateur et destructeur des choses n'est plus, pour Ânaxagore, un fait primitif, étemel, dérivant de la nature même des éléments. Ceux-ci sont inertes et incapables de se mouvoir par eux-mêmes. Ils ne suffisent donc pas à rendre compte du mouvement dans le monde et de l'ordre qui y préside. Pour expliquer le cosmos, il faut admettre, outre les éléments matériels, inertes et inintelligents, un élément possédant en propre la force et l'intelligence {yovç). Cet élément des éléments est absolument simple et homogène; il n'est pas mêlé aux autres éléments, mais il s'en distingue éternellement. Tandis que ces derniers sont tout passifs, le vovç est doué d'une activité spontanée, parfaitement libre {avioxQavvç)^ source de tout mouvement et de toute vie dans le monde. Les éléments inférieurs n'ont aucune conscience d'eux-mêmes : l'esprit sait toutes choses, passées, présentes et futures; il a tout disposé, tout
1 Simplicius, In Phya,^ 34: To 81 Y^vs^ôai xoi à;r4XXu<jOai oOx ^p6c5ç vofxiÇouotv oî "EXXxjVeç* oxiZh yap XP%* °^^'^ fcveTai où8l àxcôXXutat, àXX' àxo IfJvtwv /^pïjfiàiwv au[jL|xt<jYeTai ts xa\ ôtoxpivexai xa\ oCtwç àv opOwç xoXoîgv xd T£ yive^Oai aujxfJtiOYeaOat, xa\ To obcdXXuoOou StoxpiveaOai.
organisé, avec intention et convenance finale; il est l'éternel ordonnateur de l'univers, plus puissant que tous les autres éléments réunis.
3. Cosmogonie. — Dans le principe, les éléments inertes et inintelligents se trouvaient confondus pêle-mêle {ofiov ndvxa). Dans ce chaos primitif {^iyfia) tout était en tout: or, argent, air, éther, tout ce qui est séparé aujourd'hui, formait une masse indifférente et inerte. Seule, la substance intelligente existait d'une vie distincte. Alors, s'approchant du chaos, elle le débrouilla et en fit le cosmos [êv^-a vooç èXdwv ndvza âiexoOfJirjGe). Les germes, mis en mouvement par l'esprit, se séparèrent et se réagrégèrent selon leurs affinités internes. Du point où le mouvement pénétra dans le chaos, le tourbillon de la vie (dlvoç) s'étenditen spirales successives dans toutes les régions du monde; il continue, comme l'indique la rotation du ciel, et continuera sans interruption jusqu'au débrouillement complet du julyfia. Notre terre est un corps cylindrique et se compose des germes les plus pesants, précipités par l'impulsion créatrice vers le centre du monde. Sur ce noyau solide se déposèrent les corpuscules plus légers qui constituent l'eau; plus haut les germes aériens formèrent l'atmosphère; enfin, dans les régions célestes se réunirent les éléments les plus ténus, l'éther igné. Par une seconde analyse des éléments, le mouvement créateur dégagea de la terre les différents corps solides, minéraux, etc. qui la composent, de l'eau la variété des liquides, et ainsi de suite, jusqu'à ce que notre monde central eût reçu l'aspect qu'il a aujourd'hui. Les astres sont des masses solides, détachées de la terre par le mouvement rotatoire qu'elle partageait dans le principe avec le reste de l'univers, et devenues incandescentes au contact de l'éther céleste. Le soleil est une masse ignée {fjivâçoç duxTivçoç). La lune a des montagnes et des vallées et emprunte sa lumière au soleil.
Si, dans les conceptions que nous venons d'exposer, l'on
retrouve comme le pressentiment des théories cosmogoniques de Buffon, de Kant, de Laplace, Anaxagore prélude, d'autre part, à la physiologie comparée en affirmant le principe de la continuité des êtres, l'unité d'intention dans la variété des types végétaux et animaux. Quoi qu'on en ait dit, il est si peu spiritualiste au sens cartésien, qu'il considère l'animal et la plante elle-même comme participant au vovç. Si l'homme est plus intelligent que les animaux, c'est, pense-t-il, grâce aux organes perfectionnés qu'il peut mettre à la disposition de l'esprit. Tout ce qui vit, sans exception, a part k l'esprit.
De quelle manière les êtres vivants participent-ils à l'esprit? Le principe intelligent d' Anaxagore existe-t-il en dehors de ces êtres? oïl n'est-il que la somme de toutes les intelligences, de toutes les intentions, de tous les mobiles, d'où résulte le mouvement en général? D'une part^ il est certain que le voiçy connaissant toutes choses, passées, présentes et futures, et les connaissant avant que la matière fût organisée, ne ressemble en aucune façon ni à la Substance de Spinosa ni à l'Idée agissante de Hegel; car la Substance de Spinosa et l'Idée de Hegel ne connaissent les choses que par l'intermédiaire du cerveau humain, c'est-à-dire par le moyen de la matière préalablement organisée. Anaxagore admet si bien que le voiç agit librement et avec conscience de son action, que le Fatum {eifiaqfiévr^ est, à ses yeux, un mot vide de sens, et d'ailleurs, le terme même dont il se sert pour désigner le principe moteur signifie sens, intention. Il semble en faire un être transcendant, existant indépendamment des êtres et agissant sur eux d'une façon toute mécanique. Il semble même ne pas considérer ces êtres comme intelligents au vrai sens du mot, mais comme des automates qui paraissent intelligents sans l'être en réalité. D'autre part il parle, d'une manière toute panthéistique, de la présence du vovç dans les êtres vivants. C'est-à-dire que les questions de transcendance et d'immanence, de personnalité et d'iin personnalité,
d'intelligence consciente et d'intelligence inconsciente, n'existent pas pour les penseurs de cette époque reculée, et de même qu'Heraclite a pu parler d'une substance primitive et d'un perpétuel devenir, de même on conçoit Anaxagore affirmant à la fois la transcendance et l'immanence du vovçy sans se douter même qu'il se contredit.
Nous en dirons autant de la question de savoir si le vovç d'Anaxagore n'est qu'une substance moins matérielle que les autres, ou s'il est une entité décidément immatérielle. D'une part sans doute les attributs du vovç ressemblent en tout point à ceux de Yesprit du spiritualisme, et il semble n'avoir de commun avec la matière que la seule existence; mais de l'autre il semble n'y avoir entre le roi;ç et les substances matérielles qu'une différence de degré : le vovç en effet est la chose la plus fine, la plus légère parmi les choses {XenroTazov ndvvtav xç^fJ^ci^(ov)j un synonyme de Vdrç-yjvxr^ d'Anaximène^; il n'est donc que le superlatif de la matière et ne lui est point par conséquent opposé de toute manière comme dans le spiritualisme proprerpent dit. L'idée dualiste est encore si peu accusée chez Anaxagore, elle a tant de peine à se dégager du matérialisme des physiciens, qu'Archélaiis, son disciple, considère le vovç comme le suprême raffinement de la matière, et d'autre part il prend si peu au sérieux l'intelligence de son premier moteur et l'idée de finalité, qu'Aristote a pu lui reprocher de s'en servir comme d'une ficelle pour mettre en mouvement la matière inerte, sauf k s'en passer et à ne plus recourir qu'aux causes physiques et mécaniques, aussitôt qu'il lui a rendu le service de commencer le mouvement créateur 2.
Néanmoins Anaxagore est allé assez avant dans la voie spiri-
^ Aussi Aristote reproche-l-il à Anaxagore d'identifier le vouç et la '('«/»[, tout en se donnant Tair de les distinguer {De animai I, 2). — ^ ^^istote, Met,, 1, 4, 7. Cf. Platon, Phédon, p. 98 B.
lualisle pour provoquer une réaelioo de la part de la physique ionienne, qui, par cette opposition même, devient décidément matérialiste.
§ 12. Diogène d'Apollonie, Archélalls, Leucippe, Démocrite.
1. Diogène d'Apollonie^ rejette à la fois le pluralisme des éléments et le dualisme d'une matière inintelligente et d'une intelligence immatérielle. Disciple d'Ânaximène, il admet un élément primitif unique, l'air, source de toute vie dans la nature et qui se retrouve à la base de tous les corps. L'esprit, dont Anaxagore semble faire un principe à part, est si peu indépendant de l'air, qu'il se retire de l'homme, sitôt qu'on empêche ce dernier de respirer. Ce n'est donc pas l'esprit, c'est-à-dire la pensée, qui fait l'air, c'est au contraire l'air qui produit l'esprit. Sans air, point de vie, de conscience, d'intelligence : donc l'air, c'est-à-dire la matière, est le principe unique. L'intelligence n'est pas une substance distincte, mais un. attribut de l'air. Évidemment, dit Diogène, le principe que nous admettons est chose grande et puissante, éternelle et pleine de science {/léya 7(ai iaxvQov y.at àtâcov te xai a&dvavov xaî Tioilà eiâoç). Pour ce physicien, proche parent spirituel de Mélisse et des éléates, le dualisme est la négation du principe fondamental de la science (^ évoç rà Ttdvva). J'estime, dit-il encore, que tout ce qui est, est identique, et cela me semble évident. Comment, en effet, les prétendus éléments, terre, eau, air, etc., pourraientils s'unir entre eux, si au fond ils n'étaient un ? Comment se serviraient-ils ou se nuiraient-ils réciproquement? Comment la terre produirait-elle des plantes et les plantes des animaux ? Avouons donc avec les anciens physiciens que toutes choses sortent de la même substance et sont destinées à y rentrer^.
* Simplicius, In Phys , 32, 33. — D. L,, IX. — Mullach, p. 252 ss. — 2 Mullach, p. 254.
DIOGÈNE d'aPOLLONIE, ARCHÉLAÛS, LEUCIPPE, ETC. 47
2. Archélaus*. — Archélaûs d'Athènes, ou, selon d'autres, de Milet, disciple d'Aixaxagore, adhère à son atomisme, mais proteste contre l'interprétation dualiste de son système. Le vovç est chose distincte au même titre que l'eau, l'or, le fer. 11 se distingue de ces substances comme ces substances ellesmêmes se distinguent entre elles. L'or n'est pas le fer, mais le fer et l'or sont Tun et l'autre de la matière. De même l'esprit, pour n'être ni de l'or ni du fer, n'en est pas moins matériel; il est ce qu'il y a de plus fin, de plus subtil, de plus impalpable, sans être toutefois chose simple. Une substance non composée est une substance qui ne se compose de rien et n'existe point par conséquent. Matière et substance sont donc des termes synonymes.
3. Les atomistes. — Telle est aussi, en thèse générale, la doctrine de Leucippe et de son disciple Démocrite d'Abdère en Thrace, le plus savant des physiciens ioniens et le chef de l'école matérialiste^ ancienne et moderne (420 avant J.-C). Ses nombreux écrits sont perdus, mais il en reste d'importants fragments, et, à défaut de sources directes, nous avons l'exposition des principes atomistes dans le poème de Lucrèce.
Les doctrines un peu vagues d'Anaximène, de Diogène, d'Anaxagore sur la nature et l'organisation de la matière, se précisent dans Démocrite^. Avec Anaximène et Diogène, il affirme l'homogénéité de tous les corps; mais avec Anexagore, il considère cette matière, indifférente en elle-même, comme divisée en une infinité de molécules infiniment petites, qui, en s'agglutinant et en se séparant tour à tour, déterminent la formation et la destruction des choses. Ces molécules en nombre
1 Diog. L,, II. — Simpl., In Arist, Phys.f f. 6. — ^ Nous disons ma^érialiste et non aiomiste, L'atomisme, en effet, remonte de fait, sinon comme dénomination, à Anaxagore et à sa théorie des ypiffiiaxa obrEtpa xa\ nXrfio^ xai ojitxjxkrjTa. — 3 Aristote, MéL, I, 4. De cœlo, III, 2. De animai I, 2. — Sext. Emp., Adv. math,, VU, 135. — Diog. L., IX. — Lucrèce, De rerum natura, — Clém. d'Alex., Stromates. — Mullach, p. 230 ss. — R. et P., p. 39 ss.
-,j^»wwnyç»iif^i
infini sonl insécables {àvofia), sans être toutefois des points mathématiques, parce qu'une chose inétendue n'est rien. Identiques entre elles par la qualité chimique (ro yévoç éV), elles diffèrent par la dimension {fiéyed^oç) et la forme (o^rfia). Elles sont douées d'un mouvement perpétuel, qu'elles ne reçoivent pas d'un principe transcendant, mais qui tient à leur essence. La force motrice qui les anime agit fatalement (xad^' eifiaQfiévrjv^ in âvdYxr]ç) et non, comme semble l'insinuer Anaxagore, avec intention {vovç) et en vue d'un but final {véloç). Mais si Démocrite rejette toute téléologie, il proscrit aussi le hasard, tout en employant quelquefois le mot tvxtj dans le sens de nécessité {•dvdyxri). ^ ^^^ hasard, selon lui, ne fait qu'exprimer l'ignorance des hommes au sujet des vraies causes des phénomènes. Rien dans la nature ne se fait sans cause, tout a sa raison d'être et sa nécessité^.
Les éléatès ont nié le vide et par cela même le mouvement. Admettre le mouvement, c'est affirmer le vide (ro xevov). Sans le vide les atomes ne se distingueraient même pas les uns des autres, c'est-à-dire n'existeraient pas. Le vide est donc la condition indispensable de leur existence, et comme condition du mouvement, il joue, dans la formation des choses, un rôle non irioins important que le plein (ro nXijçeç) . Le vide est comme un second principe qui vient s'ajouter à la matière du matérialisme et introduire, dans le système de Démocrile, cette nuance dualiste que les philosophies les plus strictement monistes n'ont pu éviter complètement. Ce vide de Démocrite, nous l'avons trouvé sous le nom d'aneiçov chez Py thagore ; ce sera le /li^ ov de Platon, d'Aristote et de Plotin, la négativité de Campanella et de Hegel. C'est, chez Démocrite, la condition du mouvement de la matière ; ce sera, chez les idéalistes, la condition du mouvement dialectique de la pensée.
1 Stobée, Ed. phys., p. 160. — Mullach, p. 365: Où5sv xpr^tjLa [latrjV Y^véTai, àXXà -«via iy. Xô-^otj xai u:;' ovàptr^;.
DIOGÈNE d'aPOLLONIK, AUCClKLAliS, LELCIPPE, ETC. 49
Le mouvement perpétuel {dtdioç xivijaiç) entraîne les a(omes dans un tourbillon (dîvoç) qui a pour effet de les agglomérer suivant leurs affinités extérieures, c'est-à-dire suivant leur grandeur et leur conformation: car, au point de vue chimique, étant tous identiques, ils ne s'attirent ni ne se repoussent. Portés naturellement du haut en bas, les atomes les plus lourds se déposent dans les profondeurs de l'espace, les atomes les plus subtils forment l'air. Il en est dont la surface présente des inégalités, des aspérités, des dards, des crocs, et qui, s'accrochant les uns aux autres, forment les substances acides ou amères, tandis que les atomes à surface polie constituent les substances qui impressionnent agréablement les sens. L'âme se compose des atomes les plus déliés, les plus polis et, par conséquent, les plus mobiles. Isolés ou réunis en petite quantité, les atomes constitutifs de l'âme sont insensibles; accumulés en grandes masses, ils acquièrent la faculté de sentir. Ils sont répandus dans tout le corps, mais concentrés en groupes plus nombreux dans les organes des sens, où se produit la sensation; dans le cerveau, siège de la pensée; dans le .cœur, siège des affections, et dans le foie, siège de l'appétence. La sensation et la perception s'expliquent par des écoulements ou effluves {dn6()(>oiaL) émanant de tous les corps et s'insinuant dans nos organes, où ils déterminent la sensation, et dans le cerveau, où ils produisent les idées ou images des choses {ud(DXa)>
La sensation est la source unique de la connaissance et rien n'est dans la pensée, qui n'ait passé par lecanal des sens. Nos idées expriment nos impressions, c'est-à-dire des relations existant entre nous et le monde extérieur ; elles ne reproduisent pas directement les objets eux-mêmes, dont l'essence intime nous est inaccessible. Nous avons conscience de nous-mêmes aussi longtemps que les atomes constitutifs de l'âme demeurent intégralement dans le corps; le sommeil survient et avec lui l'état inconscient, quand un certain nombre d'atomes se sont échappés; quand la presque totalité s'échappe et qu'il n'en reste qu'un petit nombre, c'est la mort
apparente ; enfin, nous mourons, lorsque tous les atomes psychiques se séparent à la fois du corps. La mort ne saurait détruire ces atomes, puisque l'atome, étant insécable, est indestructible de sa nature; ce qu'elle détruit, c'est leur réunion temporaire dans un corps et, par suite, l'individualité formée par cette réunion. Le sentiment n'étant pas le propre des atomes isolés et ne se produisant que par leur agglomération dans le cerveau et dans les autres organes, la mort supprime le sentiment et avec lui la personne. Les dieux sont des êtres plus puissamment organisés que l'homme, mais leur immortalité n'est pas absolue. Formés d'atomes comme les mortels, ils finissent par subir la loi commune, quoique leur vie dure bien au delà de la vie humaine. Dans l'univers éternel il n*y a de privilège absolu pour personne. 1^' Les dieux étant plus puissants et plus sages que nous, nous
fe devons les vénérer. Nous pouvons admettre des rapports entre
^v eux et nous, dans les songes par exemple ; mais nous devons
U nous libérer de toute crainte superstitieuse à leur égard, et ne
tl pas oublier qu'au-dessus de ces êtres, si puissants qu'ils soient,
il y en a un plus puissant qu'eux : la Nécessité, loi suprême, impersonnelle et impartiale qui régit le ciel et la terre. Cette loi, que la nature impose à tous les êtres, il faut nous y soumettre d'un cœur joyeux. Notre bonheur est à ce prix*.
De même que la philosophie d'Heraclite dans Cratyle et la \ doctrine éléate dans Gorgias, le matérialisme atomiste aboutit \ au scepticisme dans Protagoras d'Abdère : crise féconde d'oii la philosophie grecque, un moment découragée par l'examen qu'elle a fait des ressources dont elle dispose pour connaître la vérité, sortira en réalité fortifiée et grandie, consciente d'elle-même et enrichie de tout un ordre d'études à peine abordé jusqu'alors : le monde intellectuel et moral.
^ Voy. Burchard, Fragments de la morale de Démocrite (a\\,), Minden, 1834. — Pour les analogies entre Démocrile et le Rosilivisme moderne, voyez Arislole, Phys,, VIII, 4, 27.