HERBART
sont celles de la statique et de la dynamique; la psychologie bien comprise est une véritable mécanique, une application de l'arithmétique, une science exacte ^.
Les allures scientifiques de la philosophie de Herbart et en particulier lapplication qu'il fait des mathématiques à la science de Tâme, tentative originale et hardie, devaient grouper autour de son nom une' école assez nombreuse 2. L'altitude prise par Hegel à l'égard des coryphées de la science moderne avait trop profondément compromis l'idéalisme pour ne pas lui aliéner les penseurs sérieux et les rejeter dans le camp de la métaphysique exacte. On y entrait d'ailleurs à défaut de mieux ; car la philosophie de Herbart, qui prend à tâche d'éliminer de la pensée toute contradiction, est elle-même remplie des contrastes les plus choquants. Tandis que l'ontologie de Herbart déclare l'être réel simple et inétendu, sa psychologie a besoin, pour se construire, de l'hypothèse contraire* Sa théodicée, parfaitement conservatrice, sa téléologie toute spiritualiste, jurent à l'envi avec son paradoxe de l'absolu multiple, qui logiquement aboutit
1 ŒuvreSy VII, p. 129 ss. — * En dehors de l'école herbartienne proprement dite (Drobisch, Harte'nstein , Lazarus, Steinthal, Strûmpell, Thilo, Waitz, Zimmermann, etc.), la philosophie exacte a notablement influencé la psychologie de Fr. Éd. Beneke (1798-1854, professeur extr. à Berlin) et la métaphysique de Hermann Lotze (1817-1881, professeur à Gœttingue et en dernier lieu à Berlin, et auteur de Medizinische Psychologie^ 1852; Microcosmus, 3 vol., 1856-64; Logik^ 1874; Metaphyaik^ 1879). Beneke, dont l'originalité se trouve dans sa théorie des quatre procesms fondamentaux de la vie psychique, rejette d'ailleurs l'atomisme psychologique du maître ainsi que son apphcation des mathématiques à la science du moi. De son côté, Lotze proteste énergiquement contre Tépithète de herbartien et s'inspire en effet, dans ses dernières publications surtout, d'un spiritualisme concret, dominé à la fois par l'idée morale (Kant) et par l'idée moniste (Spinosa). 11 est l'auteur, en psychologie, de l'hypothèse des signée locaïuc. En somme, c'est la science psychologique et pédagogique qui doit le plus à la philosophie de Herbart. — Consulter, sur l'influence de cette philosophie sur la psychologie : Ribot, La psychologie allemande contemporaine ^ Paris, 1879, et surtout le chapitre II : Uécole de Herbart et la psychologie ethnographique.
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au polythéisme, et avec son mécanisme, très voisin des théories matérialistes. Au surplus, sa métaphysique se contredit ellemême de la manière la plus étrange. Uêtre réel, excluant la pluralité des caractères et des propriétés, le changement, le mouvement, exclut tout simplement la vie et, en définitive, la réalité f — et il se trouve que la réalité réelle, la vie, l'activité, est mise pour ainsi dire à la porte des êtres, que les Realen de Herbart, loin d^être des réalités, sont des abstractions sans vie, des entités scolastiques et rien de plus. Sa monadologie partage du reste les inconvénients de la théorie Icibnizienne, qui lui sert de modèle. De même que <t Tunivers pulvérisé 2> dont elle nous gratifie, sa philosophie n'a ni Tunité ni rhomogénéité que nous sommes en droit d'exiger de toute doctrine qui se donne pour une métaphysique. Elle est, à tous les titres, l'antipode de la philosophie hégélienne, et avec une affectation, provoquée d'ailleurs par le logicisme de sa puissante rivale, elle avoue ne rien comprendre à la tendance moniste.
Celle-ci prend sa revanche dans Schopenhauer, dont la philosophie, heureuse alliance de la spéculation et du savoir positir, exerce une influence prépondérante sur la pensée allemande contemporaine.
§ 68. Schopenhauer.
Arthur Schopenhauer, fils d'un banquier de Danzig et de Jeanne Schopenhauer, écrivain bien connue en Allemagne, naquit en 1788, fut l'élève des facultés philosophiques de Gœttiogue (1809—1811) et de Berlin (1811—1813), enseigna dans cette capitale comme privatim docens de 1820 à 1831, renonça dès lors à l'euseignement et passa le reste de sa vie à Francfort où il mourut en 1860. Les écrits qui oni fondé sa réputation sont : 1® Sa dissertation inaugurale : De la quadruple
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racine du principe de la raison suffisante ^ ; 2* Le monde considéré comme volonté et perception 2 ; S"* De la volonté dans la nature * ; 4* Les deux problèmes fondamentaux de la morale ^ (le tout en allemaud^). Auditeur de Schulze^ à Gœttingue et de Fichte à Berlin, il s'applique de préférence à Fétude de Eant, de Platon et de ce que Torientalisme naissant avait révélé à TEurope sur Çakya-Mouni et le bouddhisme. Il doit à Kant, à Fichte et à Schelling sa doctrine capitale, la volonté considérée comme l'absolu, à Platon sa théorie des Idées ou degrés du phénomène volontaire, au bouddhisme sa tendance pessimiste et sa doctrine de la négation de la volonté.
Son ouvrage capital. Die Welt als Wille und Vorstellung, commence par rendre hommage au criticisme. En affirmant, avec Kant, que le monde est ma perception {die Welt ist meine Vorstellung), il ne nie pas la réalité du monde, mais il distingue entre le monde tel qu'il est en soi, abstraction faite de mes sens et de mon intelligence, et le monde tel que je le vois et le conçois, c'est-à-dire le monde phénoménal. C'est le mondephénomène qui est ma perception, mon idée, le produit de mon organisation intellectuelle; si bien que si j'étais autrement organisé, le monde serait autre, ou du moins, m'apparaîtrait autrement, se composerait (pour moi) d'autres phénomènes. En tant que réalité^ il existe indépendamment de moi, mais en tant qu objet de la sensibilité et de l'intelligence, ou en un mot, en tant que phénomène^ il dépend du sujet qui le perçoit et se règle sur son organisation; il est chose toute relative, et c'est
1 1813; 2« éd., 1847; 3% 18(54. — « Leipzig, 1819; 2« éd. en 2 vol., 1844; 3* éd., 1859. — ^ 2« éd., 1854. — * 2» éd., 1860. — ^ Traductions françaises publiées et en préparation. — Voy. sur Schopenhauer : Foucher de Careil, Hegel et Schopenhauer^ Paris,. 1862. — Th. Ribot, La philosophie de Schopenhauer, Paris, 1874. — Gh. Lévôque, La philosophie de Schopenhauer {Journal des Savants, déc. 1874). — Dictionnaire philosophique, 2« éd., article Schopenhauer (de M. E. Caro); etc. — • Voy. § 63.
le moi, ce sont les conditions a priori de la pensée, qui le constituent^.
D*un autre côté, la conscience proclame hautement que derrière ce monde phénoménal, produit de notre organisation, il y a une réalité supérieure qui ne dépend pas de nous, un absolu, une chose en soi. Eant reconnaît la chose en soi et Tadrnet; mais ce qu'il nous accorde d'une main, il le reprend de l'autre, en déniant à l'entendement le droit d'appliquer à cette chose aucune de ses catégories, en déclarant la raison incapable de la connaître, en limitant par conséquent le champ de ce qui peut être connu au monde phénoménal, c'est-à-dire en dernière analyse, au sujet pensant; car le phénomène est îwa pensée, rien que ma pensée. Sans doute, le sujet ne peut pas sortir de lui-même, s'identifier avec ce qui n'est pas lui, s'assimiler les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que l'existence du monde s'impose d'une manière irrésistible; ce qui est vrai ensuite, c'est que la perception que nous avons de nous-mêmes nous donne à tout le moins une image de ce que sont les choses en dehors de nous. Il me serait impossible, sans doute, de rien savoir de l'essence des objets, si j'étais uniquement sujet, mais je suis à la fois le sujet et l'objet de ma pensée, comme je suis l'objet de la pensée des autres. J'ai conscience d'être un objet entre d'autres objets. Ainsi l'abîme creusé par le criticisme entre le sujet pensant et les choses elles-mêmes se comble en partie. La proposition : Je (sujet) suis un objet, j'ai le droit de la retourner et de dire : Très probablement^ — Schopenhauer, élève de Schuize le sceptique, ne prétend pas à la connaissance absolue 2, — l'objet (tous les objets, le monde objectif tout entier) est ce que je suis; son essence est analogue à la mienne.
1 Die Welt als Wille und Vorslellung, t. I, p. 3 ss. — * Ouvrage cité, t. II, p. 733-735.
Cette analogie de tous les êtres, que le dogmatisme a affirmée daos Leibniz, nous devons l'admettre même au point de vue critique; nous avons, même kantiens, le droit de juger des choses diaprés ce que nous trouvons eu nous-mêmes. Seulement il s'agit de bien voir ce qui en nous est véritablemeot essentiel, primitif, fondamental. Selon Descartes, Spinosa, Leibniz, Hegel et tous les rationalistes, cette chose essentielle, c'est la pensée, l'intellect. Leibniz en conclut, vu l'analogie de tout ce qui existe, que tous les êtres perçoivent et jpensent dans une certaine mesure ; mais l'expérience ne confirme pas cette hypothèse. Hegel, de même, fait de la pensée le phénomène-type universel. Selon Schopenhauer, la chose essentielle et fondamentale en nous, c'est la volonté, au lieu que la pensée n'est qu'un phénomène dérivé et secondaire, un accident de la volonté. Or nous avons tout lieu de croire, et l'expérience démontre d'ailleurs avec éclat, que ce qui est essentiel et fondamental en nous, est aussi l'essence, le dernier fond de la nature des autres êtres. Nous sommes essentiellement volonté, et l'univers tout entier, considéré dans son essence, est une volonté qui s'objec^ tive, se donne un corps, yne existence réelle.
Et d'abord, mon corps est le produit de la volonté, c'est ma volonté devenue phénomène, c'est moD désir d'être, devenu visible^. Et tel mon corps, tels les objets que par lui j'aperçois : tous sont les phénomènes, les manifestations, les produits d'une volonté analogue à la mienne. La volonté, principe de tout ce qui existe, est tantôt pure, c'est-à-dire non liée à une intelligence; daos ce cas elle se confond avec VirriiabiUtéy force mystérieuse qui détermine la circulation du sang, la digestion, les sécrétions ; tantôt elle est liée au phénomène intellectuel, elle est consciente, et daos ce cas, elle est ce qu'on appelle vulgairement volonté et libre arbitre. La volonté dans ce sens
i Ouvrage cité, 1. 1, p. 120 ; II, p. 277 ss.
spécial est Tirritabilité agissant sciemment et d'après des motifs, comme, par exemple, lorsque je lève le bras. Parfois aussi nos actes sont à la fois le fait de Tirritabilité et de la volonté motivée : la pupille se contracte quand elle est sollicitée par trop de lumière; c'est un effet de l'irritabilité, un réfleùce; mais elle se contractei aussi volontairement quand nous voulons observer un objet très exigu. La puissance de la volonté consciente est immense. On cite des nègres qui se sont donné la mort en arrêtant leur respiration. Mais, consciente ou inconsciente, irritabilité ou activité libre, et quelque diverses, quelque innombrables que soient ses manifestations dans l'espace et le temps, la volonté en soi est une.
Consciente ou non, la volonté agit en nous sans interruption. Le corps et la pensée se fatiguent et ont besoin de repos : seule la volonté est infatigable; elle agit même pendant le sommeil et cause les rêves. Elle n'agit pas seulement dans le corps quand celui-ci est formé, elle préexiste au corps, et c'est elle qui le forme et l'organise selon ses besoins : c'est la volonté qui, dans l'embryon, transforme une partie de la substance cérébrale en rétine afin de s'approprier les phénomènes optiques. Si la muqueuse du canal thoracique se fait poumon, c'est que le corps veut s'assimiler Toxygène contenu dans l'atmosphère. Si le système capillaire constitue des organes génitaux, c'est que l'individu en voie de formation veut propager l'espèce.
Considérez l'organisation des animaux, et vous la trouverez toujours conforme à leur genre de vie. Il semble, il est vrai, au premier abord, que leur genre de vie, leurs habitudes dépendent de leur organisation : en effet, dans l'ordre chronologique, l'organisation précède le genre de vie. II semble que l'oiseau vole parce qu'il a des ailes, que le taureau éventre parce qu'il .a des cornes. Mais l'observation intelligente constate le contraire. Dans beaucoup d'animaux nous voyons se ma-
nifester la volonté de se servir d'orgaoes qu'ils n'ont pas encore. I^ bouc, le taureau jouent de la tête avant d avoir des cornes ; le sanglier attaque avec les parties du museau où plus tard seront ses défenses, et les dents dont il pourrait se servir pour la lutte, il ne les emploie pas à celte fin. C'est donc la volonté qui est le principe organisateur, le centre d'où émane l'évolution créatrice. Les carnassiers qui veulent déchirer, vivre de rapine et de sang, ont des dents et des griffes formidables, des muscles puissants, des yeux perçants (aigle, condor); ceux au contraire qui d'instinct ne veulent pas combattre, mais chercher le salut dans la fuite, se donnent, au lieu de ces armes, une ouïe fine, des jambes sveltes et agiles (cerf, chevreuil, gazelle). L'oiseau des marais qui veut se nourrir de reptiles, a les jambes, le cou, le bec particulièrement développés (cigogne, pélican) ; le hibou, qui veut voir dans l'obscurité, a la pupille colossale, le duvet mou et soyeux, afin de ne pas réveiller le dormeur dont il veut faire sa proie. Le porc-épic, le hérisson, la tortue, se couvrent d'une cuirasse, parce qu'ils ne veulent pas fuir. La sèche se cache au moyen d'un liquide brunâtre; l'aï, pour se dérober à la vue de l'ennemi, prend l'apparence d'un tronc d'arbre couvert de mousse. En général, et dans le désert en particulier, l'animal se donne la couleur qui le distingue le moins du milieu où il se trouve, parce qu'il veut échapper à la poursuite du chasseur. Dans tous ces cas, c'est la volonté, ou plus exactement, la volonté d'être, le vouloir exister qui est l'acteur principal ^.
Quand tous ces moyens ne sufiisent pas, la volonté se donne une sauvegarde plus efficace encore, la plus efficace de toutes, Yintelligence^, qui, dans l'homme, remplace toutes les autres. L'intelligence est une arme d'autant plus parfaite qu'elle peut déguiser la volonté sous de fausses apparences, tandis que dans
' Voy. la critique de ceUe théorie au § 69. — > 0. c, t. I, p. 179 ss.
ranimai Tintention est toujours évidente et a toujours un caractère déterminé.
La volonté joue le même rôle, bien que d*une manière moins apparente, dans le règne végétal. Là aussi, tout est tendance ^ désir ^ appétition inconsciente. La cîme de l'arbre, qui veut la lumière, tend constamment à s'élever dans le sens vertical, à moins qu'elle ne la trouve dans une autre direction. La racine, qui veut l'humidité, la recherche souvent par les plus grands détours. I^ grain mis en terre pour germer poussera constamment sa tige par le haut, sa racine par le bas, quelle que soit la position qu'on lui donne. Le champignon exécute des tours de force, de vrais prodiges de volonté, forçant les murs, brisant les pierres pour arriver à la lumière. Le tubercule alimentaire de Parmentier, quand il germe en cave, dirige immanquablement sa tige vers le jour. Les plantes grimpantes cherchent des appuis et font de visibles eiforts pour les atteindre et s'y fixer. Ici donc, comme dans le règne animal, tout se ramène à la volonté, à cette volonté élémentaire qu'on appelle irritabilité. Entre l'irritabilité et la faculté d'être déterminé par des motifs, il JDi'y a pas de différence essentielle; car le motif produit également une irritation qui met la volonté enjeu. La plante recherche le soleil par irritation; l'animal de même; seulement, l'animal doué d'intelligence sait quel effet le soleil produit sur le corps.
Considérée dans ses manifestations, la volonté a cela de particulier qu'elle se reconnaît le plus difficilement aux deux extrémités de la création, c'est-à-dire d'un côté dans l'homme, de l'autre dans le règne minéral. Chaque animal, chaque végétal a son caractère déterminé, si bien que d'avance nous savons à quoi nous en tenir à son égard, et qu'ayant affaire à un chien, à un chat, à un renard, nous savons d'emblée que le chien sera fidèle, le chat faux, le renard rusé. Nous prévoyons avec certitude que tel cactus voudra un milieu sec, tel myosotis un terrain humide. Nous savons à quelle époque telle plante pousse ses
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feuilles, k quelle époque elle fleurit et fructifie. Mais dans l'homme et dans le minéral, au sommet et à la base delà création, le caractère est plein de mystères. Nous ne pouvons le découvrir par l'observation directe et nous sommes réduits, pour le connaître, à une expérience prolongée: investigation difficile surtout chez Thomme, qui peut dissimuler son caractère, déguiser la tendance particulière de sa volonté. Néanmoins il y a, dans Thomme, des dispositions, des directions, des penchants nettement accusés, et de son côté le règne minéral a des tendances constantes. L^aiguille magnétique tend invariablement vers le nopd. Toujours le corps tombe dans la direction verticale, et nous appelons cela la loi de la pesanteur ou gravitation. La matière fluide obéit à la même loi en suivant le terrain descendant. Telle substance se dilate régulièrement sous l'influence de la chaleur et se rétrécit sous celle du froid, telle se cristallise sous l'action d'autres substances avec lesquelles elle est en contact. En chimie surtout, ces volontés constantes, ces sympathies, ces antipathies s'observent d'une manière frappante^. Aussi nos langues ont-elles consacré instinctivement, par une série d'expressions caractéristiques, cette vérité que la volonté est au fond de toutes choses. C'est ainsi que nous disons : le feu ne veut pas brûler; la corde tordue tend à se retordre; le fer est avide d'oxygène. Ce ne sont pas là des images, des métaphores ; ce sont autant d'expressions qu'il faut prendre au pied de la lettre 2.
Ce que donc les éléates appellent le Sv xai Ttàv^ Spinosa la substance, Schelling l'absolu, Schopenhauer le précise en l'appelant la volonté. Mais, ainsi que le panthéisme, il nie que ce principe soit une personne. La volonté est pour lui la force inconsciente qui produit les êtres déterminés, les individus
^ On objecte que c'est anthropomorphiser la nature ; mais si c'est la nature qui a produit rhomme, ne l*a-t-elle pas créé à son image? — * Uefccr den Willen der Natur, 2« éd., p. 46 ss.
vivant dans l'espace et le temps; c'est ce qui, n'étant pas, tend à l'être, se donne la vie, s'objective dans les existences individuelles; c'est, en un mot, le vouloir être. En soi, la volonté n'est ni soumise aux lois de Télendue et de la durée, ni susceptible d'être connue. Mais ses manifestations ont lieu dans le temps et dans l'espace, qui constituent ensemble \eprtncipium individuationis. Du moins l'intellect les conçoit-il comme étant à côté et à la suite les unes des autres.
La succession des phénomènes de la volonté universelle dans le temps a lieu d'après des lois constantes et suivant ces types invariables que Platon appelle les Idées. Ces Idées ou formes constantes sous lesquelles la volonté s'objective dans une même espèce, forment une échelle graduée depuis l'être élémentaire jusqu'à l'homme. Elles sont indépendantes du temps et de l'espace, éternelles et immuables comme la volonté elle-même, tandis que les individus deviennent et ne sont jamais. Les Idées inférieures ou degrés élémentaires de la manifestation de la volonté sont: la pesanteur, l'impénétrabilité, la solidité, la fluidité, l'élasticité, l'électricité, le magnétisme, le chimisme. Les degrés supérieurs apparaissent dans le monde organique, et la série s'achève dans l'homme. Chaque degré du phénomène volontaire disputant à l'autre la matière, l'espace et le temps dont il a besoin, il en résulte cette lutte pour l'eooistence qui caractérise la nature. Chaque organisme ne représente l'Idée dont il est la copie que déduction faite de la quantité de force dépensée pour vaincre les Idées inférieures qui lui ont disputé l'existence. Selon que l'organisme réussit plus ou moins à asservir les forces naturelles constituant les degrés inférieurs de la vie, il est l'expression plus ou moins parfaite de l'Idée qu'il représente, et il se rapproche plus ou moins de ce que, dans l'espèce, on appelle la beauté*.
1 Welt aU Wille und Vor^tellunÇy I, p. 199 ss.
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La volonté est un désir perpétuel d'être, d'où procède in samment le monde phénoménal. Aussi longtemps qu'il y ( une volonté, il y aura aussi un univers. Les individus nais et meurent, mais la volonté, le désir qui les engendre est éter ainsi que les types spécifiques suivant lesquels elle les proci Naître et mourir ne concernent pas la volonté, mais uniquen ses manifestations. L'essence de nous-mêmes, la volonté, meurt point. La religion des Hindous, des Grecs, des Rom semble vouloir traduire cette vérité dans les sujets joyeux, fé danses, noces, dont elle orne les sarcophages. La mort n'est un sujet de deuil, au contraire. Ainsi que la naissance, elk ja conséquence de Tordre universel. Mais si le fait que i avons en nous une partie de la volonté générale, un principe ne peut mourir, est consolant d'une part, en nous garantis l'immortalité dans une certaine mesure, il est désolant pour c qui voudraient se délivrer des peines de l'existence au me du suicide. La mort supprimant le phénomène seul, savoi corps et nullement l'âme, c'est-à-dire l'universelle volonté suicide ne me délivre que de mon existence phénoménale nullement de moi-même.
Source intarissable de toute vie, la volonté est aussi la n de tous les maux. Le monde qu'elle enfante, loin d'êlre meilleur des mondes possibles 2>, est le pire de tous. En d des poètes, la nature n'est qu'une ocentre-mangeriei) sans fie pour se convaincre de combien la douleur prime le plaisir, n'a qu'à mettre en balance les souffrances des animaux dév< et les jouissances de ceux qui les dévorent. L'histoire, à tour, n'est qu'une interminable série de meurtres, de rapii d'intrigues, de mensonges, et qui en connaît une page, connaît toutes. Les prétendues vertus humaines, l'amour travail, l'application persévérante, la tempérance, la parcim( ne sont qu'un égoïsme raffiné, splendida vitia. Il n'y a de v digne de ce nom que la pitié ou sympathie, principe de la
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raie bouddhiste et, quoi qu'en pense Spinosa, base de toute vraie morale*. Au fond de toutes les autres se retrouve le vouloir vivre et jouir. Et à quoi bon ce prodigieux effort, cette lutte sans trêve ni merci? Son but, c'est Tétre, et Tétre, c'est la souffrance nécessaire, irrémédiable. Plus d'ailleurs l'être se perfectionne, c'est-k-dire s'élève sur l'échelle de l'intelligence, plus il est malheureux. L'homme capable de concevoir des idéaux souffre infiniment plus que la brute qui en est incapable. Le rire, le pleurer sont des phénomènes exclusivement humains.
Être étant synonyme de souffrir, le bonheur positif est une éternelle utopie. Il n'y a de possible que le bien-être négatif consistant dans la cessation de la souffrance, et l'unique moyen d'y parvenir c'est que la volonté, éclairée par l'intelligence sur l'inanité de la vie et de ses plaisirs, se retourne contre ellemême, se nie elle-même, renonce à être, à vivre, à jouir. Cette doctrine du salut par la négation de la volonté est l'essence commune de l'Évangile et du bouddhisme 2. Selon le christianisme comme selon Bouddha^ Thomme entre coupable dans le monde; il est le fruit de deux passions aveugles, car le mariage, selon l'assertion formelle de saint Paul, n'est qu'une concession faite à ceux dont la volonté n'est pas assez forte pour se vaincre ellemême. La propagation de l'espèce est un mal, — le sentiment de honte qui s'attache à cette sphère en est la preuve^ — et ne pas naître vaudrait mieux que de descendre dans ce monde de la convoitise et de la douleur : tel est, selon Schopenhauer, le sens du dogme de la coulpe originelle et de l'engendrement surnaturel du Sauveur. Reconnaître au moyen de l'intellect que tout dans notre vouloir est vanité, c'est ce que le christianisme appelle l'effet de la grâce, et il en résulte pour nous l'amour de la justice, la charité envers le prochain, le renoncement à nous-
1 Du fondement de la morale^ § 18. — ^ Ouvrage cité, I, p. 318 u.
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mêmes et à nos désirs, en6n, la négation absolue du vouloir (la régénération, la conversion, la sanctification). Jésus est le type de l'homme qui comprend sa destinée. Son corps, qui est laflirmation de sa volonté, il en fait le sacrifice; il étouffe en lui le vouloir être, afin que le Saint-Esprit, c'est-à-dire Tesprit de renoncement et de charité, prenne sa place dans le monde. Au surplus, il faut reconnaître que par le célibat, les vœux, les jeûnes, les aumônes et autres chaînes dont il charge la volonté, le catholicisme est resté plus fidèle que le protestantisme à l'esprit de l'Évangile. Le christianisme est vrai dans les doctrines qu'il emprunte à l'Orient aryen, notamment dans celles du sacrifice de la volonté propre et de la charité universelle; il est erroné dans ce qu'il renferme d'éléments judaïques *, et en particulier, dans son dogme d'un Dieu personnel, créateur du monde. En résumé, conclut Schopenhauer^, ma philosophie ne prétend pas remonter aux causes premières : elle demeure dans les limites des faits d'expérience extérieure et intérieure accessibles à tout le monde, et se contente d'en montrer la liaison, sans se préoccuper de ce qui peut être au delà. Elle s'abstient de toute hypothèse relative à ce qui dépasse l'expérience, elle ne fait qu'expliquer les données de la sensibilité et de la conscience; elle n'aspire qu'à comprendre l'essence immanente du monde. Elle est, sous ce rapport, purement kantienne. Aussi laisse-t-elle bien des questions ouvertes, et avant tout celle de savoir pourquoi les faits sont précisément tels que l'expérience nous les montre. Mais toutes les questions de ce genre sont transcendantes, c'est-à-dire que les formes et les fonctions de l'intelligence ne peuvent servir à les résoudre : l'intelligence est aussi
* L'antipathie de Schopenhauer pour les juifs et le judaïsme n'a d'égale que sa haine de Hegel et des a professeurs de philosophiez EUe est conséquente à son principe bouddhiste du «renoncement» comme dernier mot de la morale. Israël, en effet, semble plus décidé qu'aucune autre race à ne pas renoncer à l'existence : c'est donc, aux yeux de notre philosophe, le plus u immoral n des peuples. «-* * Ouvrage cité, II, chap. 50.
impuissante à leur égard que la sensibilité vis-à-vis des qualités des corps dont le sens nous fait défaut. Fatalement liée à la loi de causalité, elle ne comprend que ce qui est soumis k cett^ loi. Les métaphysiciens dogmatiques et transcendantalistes, en accumulant les pourquoi? les d*oii vient? oublient que pourquoi signifie par quelle cause^ qu'il n'y a de causes et d'effets que dans la succession des moments du temps, que par conséquent, dans le domaine de ce qui échappe à la forme du temps comme de l'espace, dans le domaine du transcendant, le pourquoi n'a plus de sens, puisque là il n'y a plus ni avant, ni après. De tous côtés la pensée se heurte à des problèmes insolubles, comme aux murs d'une prison... L'essence des choses est inaccessible à l'intelligence, et non seulement à la nôtre, mais très probablement à l'intelligence en général : elle est à la fois inintelligible et inintelligente^, et l'intelligence n'en est qu'une forme, un appendice et un accident... Le tV èavlvo nàvy la doctrine de l'unité d'essence de tous les êtres, je la partage avec les éléates, Scot Erigène, Bruno, Spinosa et Schelling; seulement je n*ai garde d'ajouter: xai xo nàv ^eo'ç, en quoi je me distingue essentiellement des panthéistes. Le d-^oç des panthéistes est un X par lequel ils prétendent expliquer le connu; ma <i volonté d, au contraire, est une donnée de l'expérience; je procède, comme toute vraie science doit procéder, du connu à l'inconnu. Ma méthode est expérimentale, analytique, inductive; celle des métaphysiciens panthéistes, synthétique et déductive... Le panthéisme est synonyme d'optimisme; dans mon système, au contraire, le mal dans le monde est franchement avoué et reconnu dans toute sa réalité : il se distingue sous ce rapport de la plupart des philosophies anciennes et modernes, notamment de Spinosa, de Leibniz, de Hegel... Il est à Spinosa ce que le Nouveau Testament esta l'Ancien.
* Nulle diflérence sur ce point entre Schopenhauer et h
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C'est donc une métaphysique expérimentale^ que nous donne Schopenhauer, et c'est appuyé sur Texpérience que pour la première fois il appelle de son vrai nom ce qui «fait le fond de l'être et sa substance^»: la Volonté. C'est là son originalité, son mérite, le secret de ses succès dans TAllemagne contemporaine, rassasiée d'apriorisme. Elle réunit ce qui naguère encore semblait destiné à un antagonisme perpétuel : l'expérience et la spéculation, le réalisme et l'idéalisme, le positivisme et la métaphysique. Elle est spéculative, car elle s'élève à l'universel, et elle est expérimentale, attendu qu'elle s'y élève par induction; elle est une ontologie puisqu'elle a pour objet l'essence et, si nous osons le dire, le fin mot des choses, et elle est positive puisqu'elle s'édifie sur la base solide des faits; elle est réaliste par les concessions, excessives d'ailleurs, qu'elle fait au matérialisme; elle est idéaliste et critique en ce qu'elle nie la réalité intrinsèque du monde phénoménal et le fait dépendre entièrement de notre organisation intellectuelle. Gage de la réconciliation à venir entre la métaphysique et la science, elle s'est fait pardonner par ses disciples sa théorie des Idées, empruntée à Platon et contraire aux principes essentiellement nominalistes de la science naturelle contemporaine, son pessimisme extrême, très supérieur assurément à l'optimisme satisfait de Leibniz, mais basé sur une connaissance imparfaite de la nature humaine et une évidente exagération de la portée de nos expériences personnelles, enfin, l'inqualifiable amertume de ses diatribes contre les Fichte, les Schelling, les Hegel, dont elle emprunte, quoi qu'elle en dise, l'idée moniste, et dont en définitive le principal tort à ses yeux c'est d'avoir été professeurs de philosophie.
Le plus original de ses disciples, Edouard de Hartmann 2,
1 Gh. Secrétan (ï(evue philosophique, VII, 3), Le terme se Irouve, il est vrai, chez ses prédécesseurs, notamment chez Fichte et Schelling, mais c'est Schopenhauer qui lui donne en quelque sorte sa consécration définitive comme tei^me technique. — > Né à Berlin en 1842. Outre la Philosophie de Vin-
a même entrepris, dans sa Philosophie de Vinconscienl, de réconcilier Schopenhauer et Hegel, en doublant la Volonté d'un second principe qui lui sert de guide, Vidée [die Vorstellung). En effet, c'est ainsi qu'il raisonne, la volonté arrive à ses Gns comme si elle était intelligente. Sous le nom d'âme, elle imprime au corps humain les mouvements qu'elle veut, comme si elle avait une connaissance parfaite des moyens nécessaires à cet effet. Dans les animaux et sous le nom d'instinct^ elle agit comme Tintelligence la plus consommée. Sous le nom de vertu curative ou catagmatique de la nature, elle guérit les blessures, les fractures, comme le plus habile des médecins. Elle est donc intelligente mais inconsciente^ elle sait sans savoir qu'elle sait. La distinction entre l'intelligence et l'aperception interne n'est pas nouvelle; elle se trouve dans Leibniz, dans Schelling; mais Hartmann l'a formulée pour la première fois avec une parfaite clarté, en l'appuyant sur une très large base expérimentale. On aurait tort cependant de voir dans la doctrine de l'Idée collaboratrice de la volonté, une différence essentielle entre le disciple et le maître; car Schopenhauer aussi a ses Idées platoniciennes, servant de degrés à l'évolution de la volonté. D'ailleurs Vidée de Hartmann n'a pas pu empêcher l'absolu de vouloir^ c'est-à-
conscient (1869 ; nombreuses éditions ; traduction fr. par M. Nolen, 2 vol., 1877), M. de Hartmann a publié : Fondement critique du réalisme transcendantal (1875) ; Phénoménologie de la conscience morale (1877) ; La conscience religieuse et les étapes de son développement (1882) ; etc. (en allemand). ^ Autres disciples marquants: J. Frauenstaedt (i813-1878, — Lettres sur la philosophie de Schopenhauer, Leipz., 1854, ail. — Nouvelles lettres sur la philosophie de Sch., ibid., 1876, etc. — Frauenstaidt, loin d'être imitateur servile, critique et corrige le maître en plusieui-s points importants. Non seulement il dislingue entre la volonté supérieure ou humaine et la volonté inférieure de Tanimal, au contraire de Schopenhauer, qui les identifie, mais il va jusqu'à substituer à son pessimisme un système intermédiaire entre le ] essimisme et l'optimisme), Bahnsen {Contributions à la charac^ térologicy Berlin, 18C7, ail. ; etc.), Mainlaender {Philosophie de la rédemption^ Berlin, 1876, ail.), Deussen {^Éléments de métaphysique^ Aix-la-Chapelle, 1877, ail.); etc.
SCnOPENHAUER 533
dire de se réaliser dans un monde où le nnal l'emporte nécessairement el infmiment sur le bien, et auquel, bien qu'il soit le meilleur des mondes possiblesy le néant serait préférable. Tout ce qu'elle peut, c'est de (iiriger l'évolution cosmique et d'amener l'absolu, par le sentiment de plus en plus profond de l'universelle misère el l'intelligence de plus en plus complète du secret des choses (en un mot, par le développenoent même de la conscience), à ne plus vouloir être : ce qui sera la fin du monde. Ici encore la différence entre le disciple et le maître est plus apparente que réelle. Selon Hartmann comme suivant Schopenhauer, l'existence du monde est un mal, puisqu'elle est synonyme de peine, de douleur, d'angoisse, et d'une peine, d'une douleur, d'une angoisse qui se répètent, à des degrés divers, dans des myriades de créatures sensibles ; mais selon Schopënhauer le mal est irréparable, le monde et par conséquent les peines sont éternelles, et il n'y a de rédemption relative que pour les individus qui meurent; selon Hartmann au contraire, qui se base sur ce principe : point de développement sans commence^ ment ni fin pour admettre une création et une fin du monde, le mal est réparable et il y a rédemption finale pour l'absolu même, rédemption universelle *. Seulement cette rédemption n'est pas définitive, car rien ne garantit que l'état latent où retournera la volonté soit définitif, qu'elle ne se réveille plus, qu'il n'y ait pas un monde nouveau, c'est-à-dire un nouvel enfer. Le hasard a produit l'univers actuel, le môme hasard peut produire dans l'avenir un nombre indéfini de mondes, c'est-à-dire d'enfers. Et nous voici de nouveau en pleine doctrine de Schopënhauer. Pour concilier réellement le volontisme et l'idéalisme, il faudrait réformer la notion même de volonté qui est à la base du
^ Hartmann appelle ceci son optimisme évolutionniste par opposition au pessimisme absolu de Schopënhauer, c'est-à-dire que pour lui révolution historique aboutit au moins au bonheur négatif du néant, tandis que Schopenliauer ne connaît en réalité ni histoire, ni évolution, ni progrès d'aucune sorte.
système pessimiste. L'erreur commune au maître et au disciple, ce n'est pas de mettre la volonté au sommet des choses, — elle y est en effet, — c'est de la faire radicalement et irrémédiablement immorale en lui assignant pour but final l'être en tant qu'être, l'existence toute nue et à tout prix. Or Texislence ne donne à la volonté la satisfaction suprême qu'elle réclame, qu'à la condition d'être vouée à son tour à une fin supérieure. Elle n'est donc pas la fin absolue de la volonté créatrice, et celle-ci n'est pas le vouloir-vivre {der Wi'lle zum Leben), mais la volonté qui tend au bien moyennant la vie, ou selon le cas, moyennant le sacrifice {der Wille zum Guten mittels des Lebens). Le bien consiste pour le pessimisme à défaire ce que la volonté a fait, et en définitive, — car le fait même de vouloir est une folie*, — à ne pas vouloir du tout : il consiste selon nous à le parfaire, à l'organiser, à l'accomplir par la moralité'^.
§ 69. Darwin et le Monisme contemporain 3.
A ce point de son évolution,, la philosophie allemande touche à son tour au système de Hobbes et de la Mettrie. Le lien qui rattache le système de Schopenhauer au spiritualisme n'est plus qu'un fil. Schopenhauer reproche à la phrénologie d'avoir établi une connexité entre la volonté et une partie déterminée de l'encéphale, la volonté étant productrice et non produit, mère et non fille de l'organisation, la chose primitive, préexistant à l'organisation physique et, par suite, indépendante des fonctions
^ La « folie » de vouloir exister, c'est en définitive Dieu même qui Ta commise, et à ce titre, elle est a plus sage encore que la sagesse humaine » (saint Paul) : felix culpa (saint Augustin). — ^ Voy. d'ailleurs nos Préfaces. — 3 Outre les deux ouvrages capitaux de Darwin (Origine des espèces ei Ongine de Vhomme), voyez surtout Strauss, La vieille et la nouvelle foi. — Hseckel, Histoire naturelle de la création, — Oscar Schmidt, La descendance, de l'homme et le darwinisme, — L. Noire, La pensée monistef 1875. Apho» ^nsmes de la philosophie moniste, 1877 (en ail.).
du cerveau. Mais s'il refuse au matérialisme la volonté, il lui abandonne Tinlelligence, qu'il déclare résulter de la vie cérébrale, tout en affirmant d'ailleurs, avec Kant, que le monde phénoménal et, par suite, le cerveau lui-même qui en fait partie, n'existe pas indépendamment de rintellect. Le cerveau et Tintelligence se conditionnent réciproquement; l'un n'est pas sans l'autre. Seule la volonté ne dépend, en aucune façon, de la matière organisée. Toutefois, cette volonté tendant exclusivement à l'être ne se distingue, ni en principe ni en fait^ de la a force» des matérialistes. D'autre part, les Realen de Herbart ressemblent à s'y méprendre aux oc atomes d. Les monades de Leibniz perçoivent par elles-mêmes; la «perception» de Herbart résulte de la pénétration mutuelle des Realen et ne leur est pas inhérente : par eux-mêmes ils sont aussi peu intelligents que les centres de force de l'atomisme. Pour Herbart comme pour le matérialisme, l'intelligence est un résultat, non un principe. De même ce que Hegel appelle l'Idée créatrice n'est pas l'intelligence consciente d'elle-même; c'est un principe qui devient intelligence consciente quand il est servi par l'organisme cérébral. Où donc est la différence essentielle entre un principe inconscient et ce que le matérialisme appelle la force-matière? D'ailleurs Hegel, comme Schopenhauer, Spinosa, Bruno, est d'accord avec le matérialisme pour rejeter lé dogme de la création et du gouvernement du monde par une volonté supracosmique, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre, c'est-à-dire les doctrines essentielles du spiritualisme. La conception hégélienne des choses et la philosophie matérialiste sont identiques au fond, quelque opposées qu'elles soient dans la forme : c'est de part et d'autre le naturalisme ou monisme substitué au théisme et au dualisme. Hégéliens, renonçons aux termes ambigus! Désignons les choses par leur nom véritable! Appelons la substance qui préexiste à l'intelligence, non plus V/dée^ mais la matièrel Ce qui nous sépare des matérialistes, c'est en définitive
la méthode; or la nôtre est manifestement erronée, la leur évidemment la bonne; donc tendons-leur la main! Tel ne tarda pas à être le langage de la gauche hégélienne, en particulier de Louis Feuerbach ^, renommé par ses études sur VEssence du christianisme^ et de la religion^, à qui se joignit plus lard Thégélien David Strauss ^
C'est ainsi que le matérialisme, renforcé par les épigones de rhégélianisme et popularisé par le talent littéraire des Molescholt^, des Buchner^, des Cari Vogt^, des Ernest Haeckel^ est devenu, au delà du Rhin, ce qu'il a été en deçà dès le dixhuitième siècle : une puissance intellectuelle de premier ordre, fortement assise sur le terrain des faits, ayant pour elle le double prestige d'une clarté parfaite et d'un savoir étendu et solide. Favorisé d'ailleurs par l'opinion, grâce à sa connivence avec le radicalisme politique et religieux, il s'appuie sur une série de découvertes et de théories scientifiques récentes. Il en appelle à la théorie transformiste de Lamarck ^ et de Darwin*^, contre la création-miracle; à l'étude anatomique des singes anthropoïdes, contre l'opinion qui voit un abîme infranchissable entre l'animal et l'homme, la matière et l'esprit^*; aux progrès de la synthèse
1 Fils du jurisconsulte Anselme Feuerbach; 1804-1872; ses Œuvres complètes ont été publiées à Leipzig, 1846-66. — * Leipzig, 1841 ; « Le secret de la théologie, c'est l'anthropologie. Dieu, c'est l'homme s'adorant lui-môme. La Trinité, c'est la famille humaine divinisée. » — ^ Leipzig, 1845. — * Auteur de la Vie de Jésus (1835) ; 1808-1874. — La vieille et la nouvelle foi, Leipzig, 1872 (traduit). — ^ La circulation de la vie, Mayence, 1852. Plusieurs éditions et traductions. — Unité de la vie, Giessen, 1864. — • Force et maiièrey Francfort, 1855. Nombreuses éditions et traductions. — Nature et esprit^ ibid,^ 1857. — Leçons sur Darwin, 1868; etc. — ^ Lettres physiologiques, Stuttgart, 1845-47. — Kœhlerglaube und Wissenschaft, Giessen, lfô4. — Leçons sur l'homme, etc., ibid,, 1863. — ^ Morphologie générale, Beslin, 1866 ss. — Histoire naturelle de la création, ibid., 1868, etc. — * Lamarck, Philosophie zoologique, Paris, 1809. — *^ On the origin of spedes by means of natural sélection, 1859, trad. par Mad. Clémence Royer, 3« éd., 1870. — 1^ Huxley, De la place de Vhomme dans la nature, trad. E. Daily, 1868. — G, Vogt, Leçons sur Vhomme et sa place dans.la création et dans rhistoire de la terre, trad. Mouliiiié, 1865.
chimique, contre le fantôme du principe vital ^; à la Ihéor Téquivalence et de la transformation des forces ^ et aux de vertes électrologiques*, contre l'hypothèse d'une force se] pour expliquer la pensée; à la théorie géologique des évolu lentes et des transformations insensibles ^, contre la théorie cataclysmes •'^, derrière laquelle s'abrite, selon lui y la croj aux interventions capricieuses d'un pouvoir surnaturel; e aux expériences nombreuses et concluantes qui ont mis ho doute le rapport existant entre le cerveau et la pensée, coni distinction spiritualiste de l'âme et du corps.
De toutes ces nouveautés, celle que le matérialisme s'est milée le plus rapidement et à laquelle il doit l'appoint le important, c'est la théorie darwinienne, qui répond à question capitale demeurée sans solution jusqu'à Darwin : ( ment la finalité qui se manifeste dans la construction et la position de nos organes, a-t-elle pu se produire sans l'ii vention d'une cause créatrice intelligente et par l'action { ment mécanique de forces inconscientes? ou encore : comi expliquer la finalité sans les causes finales^? Le darwini en fournissant au matérialisme une réponse péremptoire à jection capitale du spiritualisme théiste, est devenu par ce
^ Virchow , Le viialisme ancien et moderne (Archives anatamiq\ physiologiques, IX, 1-2). — * Sir Humphry Davy. — Faraday. — 1 Mayer, Traité de la chaleur, 1842. — Helmholtz, Mémoire sur la ce vation de la force^ précédé d'un Exposé élémentaire de la transform des forces naturelles^ trad. L. Pérard. — Hirn, Esquisse de la théorie i nique de la chaleur, 1864, — John TyndaU, La chaleur considérée d un mode de mouvement, trad. par Tabbé Moigno, 1864. -— Même aulet matière et la force, trad. Moigno, 1867. — Combes, Exposition de laii mécanique de la chaleur, — Dupuy, Transformation des forces, — C Corrélation des forces physiques, trad. par Tabbé Moigoo sur la 3« é( glaise, 1868. — ^ Du Bois-Reymond, Recherches sur Vélectricité ani trad. par Moulinié, Paris, 1868. — * Lyell, Principes de géologie, trai Mad. Tullia Meulien. — ^ Georges Cuvier, Discours sur les révolutions surface du globe (^Introduction à ses Recherches sur les ossements fos — * Hteckel, Histoire naturelle de la création, 4« éd., ^jage 284.
son allié indispensable, et telle est rintimité de cette alliance que darwinisme et matérialisme sont considérés comme des termes synonymes.
Deux systèmes se trouvent en présence dès le dix-huitième siècle^: suivant le premier, qui se fonde sur la prétendue immutabilité des espèces, chaque espèce animale et végétale a été créée indépendamment de toutes ses congénères {créationisme de Linné et de Cuvier) ; suivant le second, dont Diderot et Robinet ont formulé les principes, les espèces ne sont que des variétés mieux marquées et plus fixes que ce qu on désigne vulgairement par ce mot, et descendent les unes des autres généra tivement {transformisme ou évolutionnisme). Au dogme de rimmutabilité des espèces le transformisme oppose le fait de leur variabilité. Entre l'être générateur et son rejeton, il y a toujours similitude, jamais identité. C'est-à-dire qu'il y a, entre l'un et l'autre, des différences. De plus, et c'est l'important, ces différences peuvent se transmettre par hérédité. Mais celte variation incessante et la métamorphose progressive des espèces qui s'ensuit, comment et à quelles causes ont-elles lieu? Comment et à quelles causes une même souche a-t-elle pu produire le tigre et la gazelle, la souris et l'éléphant? Selon Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, c'est grâce à l'influence du milieu sur l'organisme et à l'adaptation progressive de cet organisme aux conditions d'existence qui lui sont faites. Cette explication, qui suffisait pour tin certain nombre de cas, mais en laissait un nombre plus grand encore inexpliqués, fut complétée par Charles Darwin, le plus célèbre des naturalistes de ce siècle (1809-1882), dans son livre monumental: On ihe origin of species by means ofnatural sélection^. I^ cause efficiente de la transformation des êtres organisés et de la diversification de leurs types spécifiques, c'est, selon Darwin, la concurrence qui
> Voy. §60.-2 Voy. p. 536, note 10.
/'Goosli
se fait naturellement entre eux, la lutte pour l'existence {struggle for lifé) : concurrence dont l'effet est celui d'une sélection de tout point semblable h la sélection artificielle au moyen de laquelle Thorticulleur et 1 éleveur obtiennent leurs variétés. Que fait l'éleveur de pigeons par exemple*? Il remarque dans l'un de ses pigeons la particularité que sa queue a une penne de plus que les autres; il tâche de se procurer une femelle offrant la même particularité, et il obtient de ce couple des rejetons ayant la queue garnie de deux, trois, quatre pennes de plus que leurs ascendants: le pigeon-paon; il obtient, par un procédé semblable, le pigeon grosse-gorge, le pigeon cravate, le pigeon hirondelle, le pigeon carme et autres variétés. Même procédé chez les éleveurs de chevaux, de chiens, de bêtes à cornes, et chez les horticulteurs: en assortissant leurs couples ou leurs graines d'après certaines données, ces artistes arrivent à diversifier les types à l'infini. Ils y arrivent par un artifice de l'intelligence et avec intention : la nature obtient le même résultat (diversification des types) sans artifice ni intention quelconque, au moyen de la concurrence ou lutte pour la vie. Cette lutte, en effet, opère entre les êtres un triage, une sorte de choix (selectio) : les uns, c'est-à-dire les plus forts ou les plus adroits ou les plus propres, pour une cause quelconque, à échapper à la destruction, arrivent à se reproduire; les autres périssent; ceux-ci sont les réprouvés^ ceux-là les élus de la nature, les selecti de la concurrence, qui n'est pas seulement le principe de tout progrès social, mais aussi la cause première de tout développement dans la nature. Supposons, dit Strauss commentant Darwin 2, un troupeau de bœufs à l'époque où ces animaux ne sont pas encore munis de cornes. Ce troupeau est attaqué par des carnassiers. Il est évident que, dans la lutte
ï De VorigUw des espèces y trad. Royer, 3« éd., p. 29 ss. — ^ La vieille et la nouvelle foi, 2« éd., p. 190 ss.
540 PHILOSOPfflE MODERNE
pour l'existence qui s'ensuit, ceux qui ont le front le plus fort auront plus de chances que les autres de se tirer d'affaire, et il est évident aussi que s'il se trouve, dans le troupeau attaqué, un individu qui a au front un rudiment de cornes, il aura pour lui plus de chances de salut que le reste du troupeau. Celui-ci succombera en grande partie, mais quant à lui, il en réchappera; il arrivera à se reproduire, et (ce qui est ici l'important) il transmettra à ses descendants la particularité qui lui a valu de vivre et de pouvoir se reproduire : son rudiment de défenses frontales. Ses descendants seront plus ou moins pourvus de cette particularité. Plus ils le seront, plus ils auront de chances de vaincre dans la lutte qui se renouvellera pour eux, et de transmettre à leur tour l'organe protecteur aux générations suivantes. Et ainsi cet organe, qui n'a été, chez son premier porteur, qu'un simple caprice de la nature, et qui, sans la concurrence, aurait disparu avec? ce porteur sans Jaisser de trace dans l'espèce bovine, va se développant et se perfectionnant de génération en génération; ce qui n'était d'abord qu'un caractère purement individuel devient un caractère générique, grâce à cette lutte toujçurs renaissante et aux effets accumulés de cette sélection sans cesse renouvelée.
Dans l'exemple précité, c'est un avantage positif, un surplus, qui a déterminé la sélection, mais il est des cas où un manque peut avoir le même effet, où un défaut peut être un avantage et une cause de sélection. Supposons, avec Heeckel ^, que dans une île en plein Océan, un essaim d'insectes ailés s'élève dans les airs et que, surpris par une tourmente, il soit entraîné vers la haute mer et y périsse ; supposons encore que l'un de ces insectes manque d'ailes : il ne pourra suivre l'essaim dans les profondeurs de l'air, mais c'est précisément à ce défaut qu'il devra son salut, et, survivant à ses congénères ailés, il trans-
1 Ouvrage cité, p. 256 ss.
DAliWIN ET LE MOMSME CONTEMl»ORAIN 541
meltra son défaut à Tun ou à Feutre de ses descendaDts, qui lui devra le même avantage (celui d'être «élu»); et ainsi de suite, jusqu'à ce que, de sélection en sélection, les ailes disparaissent complètement dans l'espèce comme caractère générique. Dans ce cas, sans doute, le processus qui s'opère par sélection naturelle est en réalité un recul, car il s'agit d'une déformation, d'un étiolement progressif; mais l'évolution, dans la nature, est aussi souvent recul que progrès.
La sélection par la concurrence vitale est Texplication suffisante de tout ce qu'il y a de propriété finale dans les organismes : elle explique jusqu'à la manière dont se sont formés les organes des sens, l'œil, l'oreille, si admirables d'art et qui, par cela même, ont toujours fourni aux doctrines finalistes et créationistes leur plus précieux appui. Le premier œil qui s'est produit dans l'évolution du règne animal n'était, comme la première corne dans celle de l'espèce bovine, qu'un simple rudiment, d'où il y avait aussi loin à l'œil des espèces supérieures actuelles que de la nageoire du poisson et de Taile de l'oiseau au bras de l'homme; mais en réfractant déjà la lumière d'une certaine manière et en provoquant une sensation lumineuse, si faible fût-elle, il constituait, pour l'individu qui en était nanti, un avantage immense dans la concurrence, vitale et en faisait l'a élu de la nature », autour duquel disparaissaient forcément ses congénères aveugles, pour le laisser lui seul conserver l'espèce et transmettre son organe visuel, plus accentué encore peut-être, à ses descendants. Les mêmes causes ne cessant d'agir et d'accumuler leurs effets de génération en génération, l'œil finit, apràs des milliers de siècles d'une évolution progressive, par arriver à sa perfection actuelle, défiant l'art le plus consommé et les plus savantes combinaisons de l'intelligence: et il y arrive, non parle fait d'une intervention intelligente, mais joar la force des choses^.
1 De Vorigine des espèces, p. 229 ss.
C'est, nous l'avons dit, en raison de cette explication mécanique de la finalité, — explication qui, chez Darwin, n'exclut pas ridée de création, — que le matérialisme contemporain s'est approprié d'emblée et d'enthousiasme la Ihéorie de la sélection naturelle. Ce que Ton attribue à la «sagesse de la Providences ou à la ce bonté de la mère Natures, apparaît, dans l'hypothèse darwinienne, comme l'œuvre de la concurrence naturelle des êtres et de la sélection qu'elle détermine. Si les animaux qui peuvent vivre nus dans les climats chauds se trouvent munis, dans les régions boréales, de chaudes fourrures ; si les habitants du désert ont pour la plupart un pelage dont la nuance ressemble à celle du milieu oii ils vivent et qui les protège, en les dissimulant aux regards de leurs ennemis; si enfin l'existence de tout être vivant se trouve «assurée» à un certain degré, il n'y a là ni intention charitable ni dispensation surnaturelle et providentielle. Ce n'est pas à fin^ de n'avoir pas froid que les animaux du nord ont leurs fourrures, c'est parce quih sont revêtus de fourrures qu'ils ne souffrent pas du froid, et ils ont des fourrures parce que leurs ascendants, qu'un caprice de la nature a revêtus d'une peau plus épaisse, ont, par cela même, mieux soutenu la lutte pou-r l'existence que leurs congénères qui en étaient privés, et ont pu, grâce à cette sélection naturelle, se reproduire et reproduire en même temps leur particularité protectrice, tandis que les autres ont succombé et que leur type a disparu. Il en est de même des animaux du désert et de tous les animaux et végétaux jouissant d'un privilège quelconque d'apparence cause-finalière^.
Le principe de la sélection ne s'applique pas seulement à l'anatomie et à la physiologie, mais aussi à la zoo-psychologie. Les instincts des araignées, des fourmis, des abeilles, des cas-
^ C'est avec intention que nous écrivons en deux mots. vrage cité, XI® leçon.
DAIiWIN ET LE MONISME CONTEMPOKAIN
tors, des oiseaux, que Hartmann lui-même croit encon voir expliquer qu'au moyen d'un deus ex machina (Vlnc né sont autre chose, selon Darwin, que des habitude taires, devenues seconde nature par Teffet de la coi vitale et de la sélection naturelle. Ce qui est inné au: tions d'aujourd'hui ne Tétait pas à leurs premiers ani Tart merveilleux qui se manifeste dans les instincts d animaux n'est que le deraier mot d'une évolution mille laire et d'un perfectionnement graduel remontant k la origine de ces espèces artistes. Nos habitudes inte n'ont pas d'autre origine. Les idées que le spiritualisi dère comme innées et qui, selon Kant, tiennent à la co même de l'intelligence, font partie sans doute de notr sation mentale actuelle, mais n'étaient pas innées à nos progéniteurs. Ceux-ci les ont acquises par l'expérienci l'hérédité aidée de la sélection qui> en nous les Ira comme des habitudes ou dispositions intellectuelles, i leur donner le caractère de l'innéité.
Un corollaire inévitable du principe transformiste tionniste, c'est l'origine simienne de l'homme. Aussi l'afTirme-t-il dans son second ouvrage capital : On t of man (1871). L'homme est issu d'une variété de si douée que toutes les autres. La fausse honte qui nous de souscrire à cette thèse provient de ce que le sin allures comiques, qui lui donnent l'air d'un crétin, d d'une caricature de l'homme. Nous ne l'éprouverions i si l'on nous faisait descendre du lion ou du rosier, l'éprouvons même pas, chose étonnante, en présence biblique, qui fait sortir notre espèce d'une motte de te gine bien plus humiliante encore, vu l'énorme disi sépare une motte de terre d'un être organisé, et d'un sation aussi élevée que celle du singe. On objecte qu'i un Kant, un Goethe ne sauraient descendre d'un anic
est entre e\x\ et le singe une distance infranchissable. Mais cette objection ,tombe si l'on tient compte, d'une part, des chaînons intermédiaires entre Thomme-singe et César (le Papou, le Néo-Zélandais, le Cafre, etc.) et d'autre part, du prodigieux espace de temps qu'il a fallu à la nature, c'est-à-dire à la concurrence et à la sélection, pour effectuer son évolution de rhomme-singe à César et à Gœthe. A la vérité, les six mille années d'âge que la Bible donne au mçnde n'y auraient pu suffire. Mais les découvertes paléontologiques de ce siècle (constructions lacustres, silex taillés, homme des cavernes, kjôkken-môddings des côtes danoises, etc.) démontrent sans réplique que le genre humain est beaucoup plus vieux, et que la civilisation égyptienne elle-même, si prodigieusement ancienne, est relativement moderne^. Des pas infiniment petits et des périodes infiniment longues, tels sont, dit Strauss 2, les deux passe-partout qui ouvrent les portes accessibles naguère au seul miracle. Eh quoi! Le christianisme n'enseigne-t-^il pas que Dieu est devenu homme? Pourquoi donc l'animal ne pourrait-il pas le devenir? Les religions non chrétiennes ne le tiennent pas pour impossible, témoin la métempsycose que professent l'ancienne Egypte, le brahmanisme et le bouddhisme. En fait, il n'y a pas d'abime entre l'homme et l'animal. On ne peut refuser à ce dernier ni la sensibilité, ni la mémoire, ni l'intelligence. Les faits quj le démontrent remplissent des volumes. Le sens moral ne lui est pas étranger, et. ajoute Strauss*, si chez le chien c'est le bâton qui le fait naître, n'est-ce pas aussi le cas chez beaucoup d'hommes? L'animal connaît l'amour maternel, l'attachement, le dévouement. En toutes choses, il n'y a entre lui et nous qu'une différence de degré : spn <c âme » est à la nôtre ce que le bourgeon est à la fleur et au fruit.
Nous n'insisterons pas sur ces développements de la pensée
1 Strauss, ouvrage cité, p. 202. — 2 ibid. — 9 lbid,y p. 207.
matérialiste contemporaine, qui n^ajoutent rien d'essentiellement nouveau aux doctrines du dix-huitième siècle. Ce qui la distingue, ce n'est pas son explication mécanique du monde ni sa négation absolue des causes finales, — sur ce point comme sur tous les autres, les principes matérialistes n'ont guère varié depuis Démocrite, — c'est uniquement d'avoir trouvé, grâce à Darwin, une réponse péremptoire, selon ses adhérents, à cette objection des cause-finaliers, toujours renouvelée et jamais réfutée : Toute œuvre adaptée à une fin suppose un ouvrier, une intelligence, une intention, et la plus admirable de toutes les constructions, la plus parfaite des chambres obscures, l'œil humain n'en supposerait pas !
Au reste, le matérialisme contemporain ne se trouve pas seulement d'accord avec le matérialisme du dix-huitième siècle et le matérialisme grec, mais aussi avec les doctrines essentielles de l'idéalisme allemand et du panthéisme spinosiste : l'Univers ou le Un-Tout substitué à Dieu, la consubstantiaiité des êtres, le déterminisme absolu. C'est pour marquer cet accord que le matérialisme germanique a adopté, de nos jours, la désignation de monisme.
La différence qui subsiste entre le monisme matérialiste et le monisme idéaliste des Fichte, des Schelling et des Hegel, c'est que le premier nie résolument toute finalité, tandis que ces derniers, s'inspirant de la Critique du jugement de Kant, reconnaissent dans la nature, sinon les intentions d'un créateur transcendant, du moins une finalité immanente. L'Idée de Hegel est la fin suprême de la nature se réalisant par une évolution à la fois physique et logique : physique en tant qu'elle est inconsciente, logique en tant qu'elle exclut le hasard. Elle s'identifie ainsi, de fait, avec ce que Schelling et surtout Schopenhauer appellent de son vrai nom : la Volonté.
Or on peut se demander si le principe darwinien dont le ma-* térialisme se réclame avec une si entière assurance, loin d'écarter
l'hypothèse de la finalité immaneDte^ D*est pas plutôt de nature à la corroborer. Est-il bien vrai que la concurrence vitale {stmggle for life) soit une cause première et exclusivement mécanique? La lutte pour la vie ne suppose- t-el le pas à son tour le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté ou Vefforty sans lequel, selon la parole profonde de Leibniz, il n'y a pas de substance^? Ne suppose-t-elle pas, par conséquent, une cause antérieure, supérieure et immatérielle? Que peut signifier cette formule : lutte pour 4'existence, sinon : lutte à fin d'exister? Or ceci nous ramène en pleine téléologie. On ne peut nier d'ailleurs que la terminologie darwinienne ne soit empruntée tout entière au finalisme : les termes de sélection^ de choix, de triage, introduisent évidemment dans la nature un élément intellectuel. Ce sont là, dit-on, des images; c'est un langage figuré. Fort bien. Mais l'impossibilité même de les éviter ne prouve-t-elle pas précisément l'impossibilité d'expliquer la nature par le pur mécanisme?
§ 70. Positivisme et Néo-criticisme.
Tous les matérialistes, il faut l'ajouter, ne sont pas également affirmatifs et dogmatiques. En regard d'un LœwenthaP, qui accuse de modérantisme l'auteur de Force et matière luimême, il y a, en Allemagne, en France, en Angleterre, un nombre considérable de penseurs, moralistes et physiciens, historiens et physiologistes, plus sympathiques au matérialisme qu'à toute autre philosophie, mais se maintenant, par conviction ou par tactique, dans les limites assignées à la spéculation par
' Haeckel lui-même dit en propres termes : En dernière analyse, les mobiles qui déterminent (hedingen^ conditionnent) la lutte et ses formes diverses, ne sont autres que ceux de la conservation propre {Selbsterhaltung), Voy. son Histoire nctturelle de la création, p. 233. C'est là, non plus du matérialisme, mais du pur volontisme. — * D^ Éd. Lœwenthal, Système et histoire du naturalisme f 5« éd., Leipzig, 1868 (en ail.).
POSITIVISME ET NEO-CRITICISxME
la critique de Locke, de Hume et de Kant. ëq France, c systématiquement hostile k la métaphysique et décidé à placer par la science, se groupe, depuis trente ans, aul nom de Comte, comme école positiviste.
Auguste Comte naquit à Montpellier en 1789. El Técole polytechnique, puis répétiteur et examinateur dai école, où se continuaient, sous la Restauration, les tradit dix-huitième siècle, il prit rang parmi les penseurs origii notre temps par son Cours de philosophie positive^. Emile en France, John Stuart Mill ^, en Angleterre, ont été 1 marquants parmi ses adhérents. Il est décédé à Paris er
Le positivisme n'est pas une simple négation, — à ce n'eût pas fait école, — c'est bien un système, dont la c centrale, la théorie sur l'histoire de la pensée, est coi contre-partie réaliste de la philosophie de l'esprit de Heg
Il y a, selon Comte, trois modes de penser ou de philo que l'esprit humain traverse successivement: le mode
* A. Comte, Cours de philosophie positive^ 6 vol., Paris, 1839-45 lion, augmentée d'une Préface par Lillré, Paris, 4864. — Voy., sur Sophie de Ck)mte, les ouvrages de Llttré et de J. Stuart Mill, cités — * 1801-1881. — Analyse raisonnée du cours de philosophie pc M. A. Comte, Paris, 1845. — Application de la philosophie poi gouvernement des sociétés, 1849. — Conservation , révolution et pos 1852. — Paroles de philosophie positive, 1859. — Auguste Con philosophie positive, 1863, 2« éd., 1864. — Fragments de philosopl tive et de sociologie contemporaine, 1876. — Littré est, en outre, J teur de la Revue positive (1867-83). C'est d'ailleura le Dictionnai\ langue française qui est son principal titre de gloire. — ^ J. Stuari Littré récusent du reste toute connivence avec les utopies socialist guste Comte, dont les doctrines politiques procèdent de Saint-Simi ces positivistes proprement dils il faut ajouter, comme représentant i tinction la tendance positive, deux mathématiciens de génie : Sophie G qui prélude au système de Comte par ses Considérations gétiérales s des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culi M. Cournot, auteur d'un Essai sur les fondements de nos connaiss sur les caractères de la critique philosophique (1851) et d'un Traité chainement des idées fondamentales dans les sciences et dans Vhistoir dont les conclusions sont sensiblement les mêmes que celles de GomI
giqucj qui est élémentaire et enfantin, le mode métaphysique et le mode positif.
Au point de vue Ihéologique ou anthroporaorphique, les phénomènes cosmiques sont gouvernés, non par des lois invariables, mais par des volontés semblables à la nôtre. Cette forme primordiale de la pensée a trois degrés : Ton considère d'abord les objets eux-mêmes comme animés, vivants, intelligents (fétichisme). Au degré suivant, Ton se figure des êtres invisibles dont chacun préside à un certain groupe d'objets ou d'événements (polythéisme). A un degré supérieur enfin, toutes ces divinités particulières s'absorbent dans l'idée d'un Dieu unique, qui, après avoir créé le monde, le gouverne soit directement, soit par l'intermédiaire d'agents surnaturels de second ordre (monothéisme).
La pensée métaphysique explique les phénomènes, non plus par des volontés conscientes, mais par des abstractions considérées comme des êtres réels. Ce n'est plus un Dieu anthropomorphe qui dirige la nature, c'est une force, une puissance, un principe. On renonce aux divinités dont on a peuplé la nature, mais pour les remplacer par des âmes^ des essences mystérieuses. On prétend expliquer les faits par les tendances de la nature, dont on fait une sorte d'être intelligent bien qu'impersonnel. On lui attribue la tendance à la perfection, Yhorreur du vide, des vertus curatives, des qualités occultes. L'erreur du point de vue métaphysique est de prendre des abstractions pour des réalités.
Le règne de la métaphysique plus ou moins pénétrée de l'esprit théologique a duré jusqu'à la fin du moyen âge, où la controverse entre les nominaux et les réaux, première lutte de la pensée moderne pour s'affranchir des abstractions verbales, inaugure l'époque positive (Descartes, Bacon, Hobbes, Galilée, Gassendi, Newton). Depuis cette époque, l'explication positive des faits se substitue, pas à pas, à l'explication théologique et
à Texplication métaphysique, à mesure que le progrès des recherches met en lumière un nombre croissant de lois invariables.
Ainsi que la philosophie en général, chaque science particulière passe par ces trois états successifs : l'état théologique, Félat métaphysique, Tétat pQsitif. Or les diiïérenles branches du savoir humain se sont développées d'une manière inégale et n*ont pas pu elTecluer simultanément leur passage d'une phase à l'autre. L'ordre de succession suivant lequel elles sont entrées dans la phase métaphysique et dans la phase positive est indiqué par l'ordre logique dans lequel elles tiennent les unes aux autres. C'est ainsi qu'en recherchant l'ordre suivant lequel les sciences spéciales ont opéré leur passage d'une phase de la pensée à l'autre, Comte est amené à sa remarquable classifi^ cation des sciences.
En parcourant les différentes sciences, il remarque qu'elles se classent naturellement dans un ordre où la complexité augmente à mesure que la généralité diniinue: de sorte que chacune dépend des vérités de toutes les sciences gui la précèdent , aug^ mentées de celles qui lui appartiennent en propre.
La science du nombre {arithmétique et algèbre) est celle qui s'occupe des phénomènes les plus simples et en même temps les plus généraux : les vérités qu'elle formule sont vraies de toutes choses et ne dépendent que d'elles-mêmes; on peut l'étudier indépendamment de toute autre science; elle est donc la science fondamentale et, en quelque sorte, la philosophie première. Vient ensuite la géométrie^ qui présuppose les lois du nombre et qu*on peut étudier sans avoir besoin de connaître préalablement aucune autre science, excepté l'arithmétique. Vient, en troisième lieu, la mécanique rationnelle, qui dépend de la science du nombre et de la géométrie, auxquelles elle ajoute les lois de l'équilibre et du mouvement. Les vérités de l'algèbre et de la géométrie seraient vraies alors que celles de la mécanique seraient autres qu'elles ne sont en réalité; l'arith-
métique, Talgèbre, la géométrie ne dépendent donc nullement de la mécanique, tandis que celle-ci relève essentiellement de la science du nombre et de l'étendue. La science du nombre (arithmétique et algèbre), la géométrie et la mécanique rationnelle constituent ensemble la science mathématique, science universelle et base unique de toute philosophie naturelle^.
Aux mathématiques se rattache immédiatement Vastronomie, dont les vérités dépendent des vérités arithmétiques, géométriques et mécaniques, sur lesquelles elle n'exerce aucune influence, mais auxquelles elle ajoute un groupe de faits nouveaux : ceux de la gravitation 2.
A l'astronomie succède la physique, qui relève non seulement des sciences mathématiques, mais aussi de l'astronomie, les phénomènes terrestres étant influencés par les mouvements de la terre et des corps célestes ; elle comprend la barologie ou science de la pesanteur, transition entre l'astronomie et la physique, la thermologie ou science de la chaleur, Vacoustique, Voptique et Vélectrologie, trait d'union entre la physique et la science qui la suit immédiatement dans l'échelle de nos connaissances: la chimie.
Aux lois de la physique^ notamment à celles de la thermologie et de Télectrologie, dont elle dépend essentiellement, la chimie ajoute les siennes propres ^.
La biologie (physiologie) augmente les lois des sciences précédentes d'un groupe de lois qui lui est spécial.
Enfin, au sommet de l'échelle se constitue la physique sociale ou sociologie^, qui, à son tour, dépend de toutes les sciences précédentes, tout en y ajoutant des données nouvelles : en eflet, les lois de la vie organique et animale, aussi bien que celles de la nature inorganique influencent la société humaine, soit en
K Cours de philosophie positive, t. I. — Comp. Pylhagore, Platon, Descartes. — 2 Ouvrage cité, t. II. — 3 j^d,^ t. III. — * Ibid,, t. IV-V.
agissant directement sur la vie, soit en déterminant les conditions physiques dans lesquelles la société se développe.
Aux sciences que Comte appelle abstraite^ se rattachent les sciences concrètes respectives: à la physique et à la chimie, sciences abstraites, la minéralogie, science concrète; à la physiologie, science abstraite, la zoologie et la botanique, sciences concrètes. Celles-ci se rapportent aux êtres et aux objets existants; celles-là, aux lois générales des événements. Les sciences concrètes avancent nécessairement avec plus de lenteur que les sciences abstraites, puisqu'elles en dépendent. Aussi n'existentdles guère encore qu'à Tétat descriptif.
Quant aux sciences abstraites (mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie), c'est en proportion de leur simplicité qu'elles passent de l'état théologique à la phase métaphysique et à la phase positive. En effet, plus une science est complexe, plus elle offre de difficultés à vaincre pour l'esprit humain en général comme pour l'individu en particulier. C'est ainsi que les mathématiques, la plus simple des sciences, sont depuis des milliers d'années presque toutes positives. Â vrai dire, elles n'ont jamais été théologiques, en ce sens qu'il ne s'est jamais trouvé personne de bon sens qui ait prié la Divinité de faire que trois fois trois fassent dix ou que la somme des angles d'un triangle dépasse celle de deux droits. On a compris dès le principe qu'en cette matière il n'y a pas intervention possible d'une liberté quelconque.
Il n'en a pas été de même de l'astronomie. Elle a eu sa phase théologique, oii l'on considérait les astres soit comme des divinités, soit comme mus par des volontés divines, multiples ou non, selon qu'on était polythéiste ou monothéiste, — à cette phase appartient le miracle de Josué; — elle a eu son époque métaphysique, oii l'on expliquait le mouvement régulier des corps célestes par leur tendance à la perfection. Aristote est encore presque théologien en astronomie; Copernic et Kepler même sont
encore métaphysiciens, et ce n'est qu'avec Newton que cette science atteint sa phase positive. Aujourd'hui Tastronomie positive est même entrée dans la conscience populaire au point qu'on demande encore à Dieu la pluie et le beau temps, mais qu'on ne le prie plus ni d'arrêler la marche apparente du soleil ni de changer les orbites célestes. On est encore théologien en météorologie, puisque sur ce terrain l'uniformité des phénomènes est moins frappante et que leur apparente irrégularité, jointe à notre ignorance des vraies lois, favorise le préjugé qui les croit dirigés par une volonté libre : on a cessé de l'être eo astronomie.
Plus longtemps que la science des corps célestes, la physique et la chimie ont été des sciences Ihéologico- métaphysiques, oà se prélassaient les qualités occultes, les horreurs, les sympathies et autres abstractions réalisées. La chimie, après avoir été aUhimie jusque vers le dix-huitième siècle, n'est devenue positive que par Lavoisier. La physiologie a mis plus de temps encore à atteindre le seuil de la positivité. Hier encore (aninoisme de Stahl, vitalisme, Schelling, Oken) elle était en pleine métaphysique, et ce n'est guère que de Bichat que date la biotogie positive. Enfin, la sociologie (sciences morales et politiques) n'a pas encore franchi la limite qui sépare le métaphysicisme et le positivisme. Elle n'a pas même dépassé, chez bien des penseurs, le point de vue théologique (De Maislre, De Bonald, école théologique ^). 11 est vrai que des tentatives de positivisme politique ont été faites par Hobbes et par Spinosa, qui traitent de l'homme absolument ce comme s'il s'agissait de lignes, de plans, de corps»; mais leurs efforts sont demeurés sans écho. Le dix-
1 L'école ihéologiquey représentée principalement par De Bonald (1754- 1840) et Joseph de Maibtre (1753-1821) oppose à la raison individuelle la («raison universelle», à la philosophie humaine Ja « philosophie divine» telle qu'elle se formule dans le dogme révélé, aux théories du libéralisme politique et religieux, le système théocratique appelé de nos jours ultramontanisme.
POSITIVISME ET NÉO-CRITiaSME 553
huitième siècle et la révolution ont préparé la science sociale positive, sans toutefois la constituer: le positivisme prétend la foncier.
Les idées politiques et sociales se suivent d'après une loi déterminée. Une fois cette loi connue, Thisloire cesse d'être un chaos et devient une science^ au même titre que la physique et l'astronomie. Les faits historiques se suivent et s'enchaînent avec la même nécessité que les phénomènes biologiques. Autrefois l'on pouvait croire que les crimes et les délits devaient considérablement varier d'une année à l'autre, qu'en cela plus qu'en toute autre chose intervenaient le hasard et le libre arbitre. Mais les statistiques publiées par les gouvernements ont prouvé le contraire. Il faut donc insister sur cette notion essentielle, que les événements historiques, c'est-à-dire les phénomènes sociaux, sont soumis, comme tout le reste, à des lois déterminées, et que les interventions surnaturelles n'entrent pour rien dans le développement des sociétés.
Quand la morale sociale sera élevée au rang de science positive, c'est-à-dire de science, — car il n'y a de science réelle que la science positive, — la totalité des sciences, c'està-dire la philosophie, sera devenue positive. La philosophie positive n'est plus une science à part, elle est la synthèse, la coordination systématique du savoir humain. Émanée des sciences, elle n'a d'autre méthode que les sciences, c'est-à-dire l'expérience aidée de l'induction et de la déduction. Elle est d'ailleurs une philosophie au vrai sens du mot, puisqu'elle a pour objet l'ensemble des phénomènes, l'univers. Opérer sur cet ensemble, coordonner la totalité du savoir humain de manière à en tenir à la fois tous les fils, rendre les sciences philosophiques et la philosophie scientifique, donner à celles-là l'unité qui jusqu'ici leur a fait défaut, à celle-ci le prestige que ses récentes imprudences lui ont fait perdre, telle est l'œuvre du positivisme.
Le règne de la métaphysique touche à sa fin; et si les pen-
seurs sérieux s*en détournent aujourd'hui, c'est qu'en effet elle n'a jamais été une science et n'a consisté, dans l'antiquité comnoe dans les temps modernes, qu'en une perpétuelle pro- jj duction d'hypothèses dénuées de tout caractère de stabilité. Les [ systèmes qu'elle a enfantés sont en lutte sur' les bases mêmes de leurs conceptions. L'histoire des sciences est un progrès continu, où ce qui est acquis une fois, Test pour toujours; en naétaphysique, au contraire, tout est agitation perpétuelle, révolution sans terme. La métaphysique a eu, sans doute, sa mission historique, dont elle s'est acquittée avec honneur. Elle a démoli les religions et préparé le terrain à la science positive. En Grèce, elle a ruiné la foi polythéiste et y a substitué le monothéisme; dans le monde chrétien, elle a été la mère des hérésies qui ont ébranlé peu à peu et désorganisé le système catholique. Mais ce rôle, essentiellement négatif et critique, est aujourd'hui rempli, et l'inanité de ses tentatives vingt fois séculaires, comparée aux progrès rapides et continus des sciences, démontre avec évidence qu'elle n'est qu'une forme de transition dans l'histoire de l'esprit humain*.
Les lignes qu'on vient de lire résument la philosophie de Comte et de Littré, à l'exclusion toutefois des doctrines politiques et sociologiques du système comtien. Mélange de positivisme mathématique et d'idéalisme humanitaire, elle continue, en les exagérant, les tendances représentées, au dix-huitième siècle, par l'Encyclopédie et spécialement par les d'Alembert, les Turgot, les Condorcet. Le positivisme de John Stuart MilP et
^ Ouvrage cité, t. VI, p. 645 ss. — Littré, Analyse raisonnce, p. 55 ss. — 2 J. Stuart Mill (1806-1873) est Tauteur du Système de logique déductive et indtfctive, trad. par Louis Peisse, 2 \ol., Paris, 1866-67 : ouvrage capital qui a pour but de faire jour Tinduction ce qu*Aristote a fait pour le raisonnement déductif, c'est-à-dire de ramener le procédé induclif {inference) à des règles précises et à un critérium scientifique. On lui doit en outre La philosophie de Hamilton, trad. par le D^ Gazelles ; Auguste Comte et le positivisme, trad. par le Df Clemenceau, etc.
de Herbert Spencer^, qui se rattache à Hume, à Locke et à Bacon, tout en s*inclinant devant les mérites d'Auguste Comte, est bien moins téméraire et s'abslient notamment des rêveries socialistes du philosophe français. Au point de vue ontologique, il tient le juste milieu entre un spiritualisme trivial et un matérialisme populacier. Se maintenant d'ailleurs, plus strictement que les positivistes de France, dans les limites assignées à la spéculation par la critique de Hume et de Kant, il évite avec soin toute philosophie de Vabsolu comme contradictoire aux principes positivistes et ne prend parti, d'une manière absolue , ni pour le matérialisme ni pour le spiritualisme, qui, à titre de systèmes métaphysiques, outrepassent Tun et l'autre les bornes de ce qui peut être connu. Pour ce positivisme modéré, pratique, en un mot anglais, le déterminisme même n'a rien d'absolu. C'est, à ses yeux, une hypothèse dont les sciences ne peuvent se passer, et qui chaque jour les conduit à de nouveaux progrès, mais une hypothèse et rien de plus. L'expérience nous montre des faits qui se suivent dans un ordre constant, mais comme elle n'opère que dans un coin du monde et dans un laps de temps restreint, nous ne pouvons savoir si Tordre en question est absolument constant, et si la succession du fait antécédent que
* Herbert Spencer (né en 1806) a développé son système, dont l*idée maîtresse est Vévolution (voy. § 69), dans ses Premiers principes^ 1862; Principes de biologie^ 1865; Principes de psychologie, 2« éd., 1871-72; Principes de sociologie; Principes de la morale, etc. (traductions françaises). Les principes « premiers o auxquels il ramène toutes choses, la substance, le mouvement, la force, ne sont pour lui<que t des symboles servant à désigner une réalité transcendante et à jamais inconnaissable. Les matérialistes TappeUent la matière, les spiritualistes, Vesprit ; mais leur querelle n'est qu'une querelle de mots, et ils ont tort de part et d'autre, puisque les uns et les autres s'imaginent comprendre l'incompréhensible. » {Premiers principes, conclusion). -— Pour le positivisme anglais, représenté, outre les noms cités, par les Bain, les Bailey, les Lewes, les Buckle, etc., voy. H. Taine, Le positivisme anglais, étude sur J, Stuart Mill {Bibliothèque de philosophie contemporaine), Paris, 1864, et Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, 2» éd., Paris, 1875.
nous appelons la cause et du fait conséquent que nous nommoos l'effet, est nécessaire au sens métaphysique. Il se pourrait même, selon Mill, qu'.en certaines régions stellaires il y eût absence complète de toute loi de succession, indéterminisme absolu pour les phénomènes. On peut, d'après Te même penseur, et sans être infidèle aux principes du positivisme, admettre un créateur intelligent et libre. L'absolu, en toutes choses, nous échappe, le relatif seul nous appartient. Nous procédons, en conséquence, comme si la loi constatée par l'observation et l'induction était immuable, comme si l'ordre des faits était constant, comme si le déterminisme des faits était universel et absolu, c'est-à-dire que nous procédons en tout point comme les sciences positives et expérimentales, qui n'ont nul besoin de s'inquiéter de l'absolu et des causes premières ; nous ne voulons être autre chose que la science positive substituée à la métaphysique, préférant à une science qui se dit absolue et qui en réalité est creuse et stérile, une science qui se sait relative, mais qui soumet de plus en plus la nature à l'homme et à son industrie, une science utile et mère de tous les progrès.
Au positivisme français et anglais qui s'inspire de Hume et de Condillac, correspond, en Allemagne, le néo-kantisme ou néocriticisme^. Kant, qui n'avait cessé d'avoir des disciples à
^ En Allemagne aussi, d'ailleurs, le positivisme a ses représentanis. L'on peut considérer comme tels ; M. Eugène Dûhring(De iempore, spatio, ccsutaliiaief etc, Berlin, 1865 ; Histoire critique de la philosophie, 3« éd., Lcipz., 4878, ail.; Cours de philosophie scientifique, 1875, ail.; Logique et théorie de la scietice, 1878, ail., etc.); J. H. de Kirchmanu, 1802-1884, auteur d'un système qu*il appelle réalisme et qu'il expose dans une série d'écrits (« la pensée et Tétre ont même contenu, mais diffèrent quant à la forme »); Ernest Laas (1836-1885. — Idéalisme et positivisme. 3 t., Berlin, 1879-18^, ail.), etc. Le positivisme ou réalisme allemand se distingue du néo-criticisme en ce qu'il admet la réalité objective de Tespace, du temps, de la matière, et qu'il n'incline pas, comme plusieurs néo-kantiens, au pessimisme de Schopenhauer, Duhring surtout, le « philosophe de la réalité » {WirklichkeitsphilO' soph), est à la fois dogmatique (par opposition à Albert Lange, Liebroann, etc.) et optimiste (par opposition à Éd. de Hartmann).
TétraDger^, était négligé claos son pays et presque mis au rebut. C'est depuis 1860 environ que le «retour à Kant» est devenu, en Allemagne, le mot d ordre d'une nouvelle école, dont le chef principal est Albert Lange, Féminent auteur de l'Histoire du matérialisme^. Lange se déclare d'accord avec le matérialisme aussi longtemps que celui-ci n'a pas la prétention d'être un système de métaphysique et se contente d'être une méthode scientifique. Le matérialisme, en d'autres termes, est fondé s'il signifie mécanisme, négation absolue des causes finales. Mais, ajoutet-il, le matérialisme est une illusion et une erreur sitôt qu'il prétend être une solution du problème ontologique, une explication de l'essence dernière des choses. Qu'est-ce, en effet, que la matière? Une idée et ribn de plus, une représentation de l'esprit {Vorstellungsbild) que nous supposons correspondre à une réalité objective, à un ens in se. Mais entre cette idée et cette réalité il y a un abîme que rien, absolument rien ne saurait combler. Il y a plus. Pour autant que nous ne connaissons la matière que comme une idée (qui est en nous), c'est l'idéalisme qui est vrai et non le matérialisme. L'idéalisme a d'ailleurs sa raison d'être indéniable dans le fait qu'il est indispensable à la vie humaine et au bonheur de l'homme. L'idéal et la métaphysique conservent tous leurs droits, mais, ainsi que la religion et l'art, à côté de la science, non dans la science même. La science — Kant l'a démontré victorieusement et pour toujours — ne saurait atteindre à la chose en soi, k l'absolu. Que la philosophie renonce donc franchement et définitivement à la métaphysique,
^ Le plus méritant de ces disciples est M. Charles Renouvier^ auteur de Manuels de philosophie ancienne et moderne (p. 10, note 8) d* Essais de critique générale, 4 vol., Paris, 1854-64, de Science de la morale, 2 vol., Saint- Gloud, 1869, etc., et directeur, de 1872 à 1889, de la Critique philosophique, politique^ scientifique, littéraire, digne émule de la Revue philosophique de M. Rlbot. Â rinverse du néo-criticisme allemand, qui n'attache à la morale du mattre qu'une importance secondaire, M. Renouvier y voit la clef de voûte du système kantien. — ^ 1828-1875. Professeur à Marbourg.
558 PHILOSOPHIE MODEaNË
et s'en tienne au domaine du connaissable, c'est-à-dire des faits! A cette condition seulement elle redeviendra science, ce qu'elle a cessé d'être entre les mains des successeurs de Eant.
Le néo-cri ticisme^ on le voit, n'est que la moitié du kantisme. C'est le kantisme de la Critique de la raison pure, le kantisme moins l'impératif catégorique et les postulés de la raison pratique, c'est-à-dire le scepticisme en matière de métaphysique, ou, comme on dit en France, le positivisme.
C'est au positivisme, dégagé des idées particulières de Comte, et au néo-criticisme, que se rallient la plupart des illustrations scientifiques et littéraires de ce temps : les Claude Bernard*, les du Bois-Reymond 2, les Helmholtz^, les Virchow^ les Wundt^ les Taine^ les Renan ^, les Schérer^. Leur philosophie, qu'on peut appeler le positivisme des savants ^, est réaliste, en tant
ï 1813-1878. — a Ueher die Grenzen der Naturerkenntniss, 1872. — L'auteur a pour devise; Ignoramus et ignorabitnus, — ^ Voy. p. 519, note 11. * Grundzûge der physxoîogischen Psychologie^ Leipzig, 1874 ; 3« éd. refondue, 2 voL, 1887 (trad. française dans la coUection Alcan). — Logik, 2 voL, ibid. 1880-83; Essaya, iSSo-^Ethik, 1886; System der Philosophie, 1889. — Dans ce dernier ouvrage, un des plus importants qui aient paru ces dernières années, Wilhelm Wundt se montre sous un jour nouveau et assez inattendu en ce qu'il reconnaît à la métaphysique sa raison d'être et le rang qui lui est dû dans la hiérarchie des sciences, à condition qu'elle soit expérimentale et positive. Son système n'est pas d'ailleurs une de ces nouveautés qui prétendent s'édiûer sur les ruines du passé, mais une vaste synthèse scientifique et un heureux essai de conciliation entre les doctrines rivales de la spéculation moderne, le tout conçu dans cet esprit éljevé et tout ensemble modéré, conciliant, impersonnel en quelque sorte, qui est le véritable esprit philosophique. Ajoutons que le psychologue de Leipzig est volontiste convaincu (voy. § 71, dernières notes). — ^ De Vintelligence, 2 vol., 1870; 2« éd., 1882. — «la réforme intellectuelle et morale, 2« éd., Paris, 1872. — Philosophie de TaK, 2« éd., 1872. — Dialogues et fragments philosophiques, Paris, 1876. — 7 1815-1889. — Voy. surtout Vlntroduction aux Mélanges d'histoire religieuse, 2» éd., Paris, 1865. — ^ Elle a pour organes : la Revue philosophique de M. Th. Ribot (le distingué psychologue et auteur de La psychologie anglaise contemporaine, 1875, La psychologie allemande contemporaine,iS19, Vhérédité psychologique, 2^ éd., 1882, etc.); la Zeitschrift fur lowsenschaftliche Philosophie d'Ayensnixis; la Rivista difilosofia scientifica; Mind, aquaterly review of psychology ; etc.
qu'elle se base uniquement sur la réalité, sur les fails, sur Tobservalion et rexpérience; idéaliste, en tant qu'elle reconnaît que la réalité accessible à la connaissance humaine n'est, en dernière analyse, que phénoménale, que les faits ne sont après tout que nos idées, considérées comme les signes ou symboles d'une réalité inconnaissable en elle-même.
§ 71. Conclusion.
Si le monisme positiviste est le trait dominant de la philosophie du dix-neuxième siècle, ce n'est pas que le spiritualisme n'ait lutté vaillamment, depuis Reid, pour conserver ses positions. Kant, qui l'exécute sans pitié dans sa Critique de la raison pure, le ressuscite dans les postulés de sa morale et lui rend, en définitive, de signalés services. F. H. Jacobi ^, que nous avons vu au nombre des adversaires de la Critique, le défend contre le panthéisme de Spinosa, de Schelling et de Hegel, au nom du sens intime. Le théologien philosophe Schleiermacher 2, quoique spinosiste enthousiaste, le sert d'une manière indirecte par son appel au sentiment religieux {dos fromme Gefiihl) et le « réveil » qu'il contribue à provoquer^. C. Chr. F. Krause^, penseur de
* Voy. § 63. — * 1768-1834. Disciple de Spinosa^ mais disciple original à la manière de Herder, Schleiermacher prend à tâche, dans sa morale surtout, de concilier le monisme du maître avec le principe de la spontanéité individuelle, en substituant à Tidée abstraite d'unité le principe concret de Vharmonte. Sa théorie de la connaissance, exposée dans la première partie de sa Dialectique^ est, de môme, un heureux essai de conciliation entre le nihil in inlellectu des purs sensualistes et le nihil in sensu de Fichte et de Hegel. — 3 L'essence de la religion est, selon lui, le sentiment de notre dépendance absolue à Tégard de Tinfini. — * 1781-1832. Fondement du droit naturel (ail.), léna, 1803. — Esquisse du système de la philosophie (ail.), 1^ partie {Philosophie généj^ale et introduction à la philosophie de la nature), léna, 1804. — Système de la movale, Leipzig, 1810 (ail.), etc. — Krause a un vocabulaire à lui, trop souvent inintelligible et qui a fait tort au succès de sa philosophie. Il a eu pour adhérents : TAllemand Âhrcns (mort à Leipzig en 1874), auteur d'un Cours de philosophie, Paris, 1836-38, d'un Cours de droit naturel ou philosophie du droit, Paris, 1838, d'un Cours de philosophie de
grand mérite et trop peu apprécié dans sa patrie, substitue au panthéisme le panerUhéisme ou la doctrine de TimmaneDce des choses en Dieu, considéré comme une personne à la fois transcendante et substantiellement unie à la créature. Chr. H. WeisseS
Emmanuel Hermann Fichle^, fils de Téminent philosophe, Hermann Ulrici, J. U. Wirth, Maurice Carrière*'*, H. M. Chalybaîus^, lui opposent le théisme spéculatif. Ad. Trendelenburg^, s'inspirant de la téléologie d'Aristote, professe une métaphysique dont ridée centrale est celle du mouvement, essence commune de la pensée et de l'être. Schelling, dans sa dernière manière^ Christophe-Jacques Bostrôm^, à Upsal, Hermann Lotze^, Gustave Fechner^, Charles Secrétan*, Ernest Naville^^, et, au sein
Vhistoire^ Bruxelles, 1840 ; le Belge Tiberghien, auteur d'un Essai théoHque et pratique sur la génération des cotinaissances humaines, Paris et Leipz., 1844, d'une Esquisse de philosophie morale, Bruxelles, 1854, d*une Logique^ Paris, 1865;- le Français Bouchitté, auteur de Tarticle Krause, dans le Dietionnaire des sciences philosophiques ; l'Espagnol J. S. del Rio, qui a traduit plusieurs de ses ouvrages ; etc. C'est en Espagne que Krause compte aujoui^ d'hui le plus de disciples.
1 1801-1866. — De Vidée de Dieu, Dresde, 1833 (ail.). — Esquisse de la métaphysique, Hambourg, 1835 (ail.), etc. — ^ 1797-1879. — Théologie spéculative, Heidelberg, 1846-47 (ail.). — Système de la morale, Leipz., 1864 (ail.), etc. — ^ Co-fondateurs, avec Weisse et Fichte fils, de la Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, et auteurs justement renommés. — * Système de la morale spéculative, 2 vol., Leipz., 1850 (ail.); etc. — ^ 1802-1872. Prof, à Berlin et auteur de Recherches logiques, 2 vol., 3« éd., Berlin, 1870 (ail.), etc. — * Voy. sur Boslrôm et la philosophie Scandinave, la notice de M. K. R. Geier dans Ueberweg, Histoire de la philosophie moderne, 5« éd., p. 422 ss. — 7 Voy. p. 517. — » 1801-1887. Créateur de la psychophysique ou science des rapports mathématiques du physique et du moral ; auteur de : Du souverain bien, Leipz., 1846 (ail.). — Nana, 1848 (ail).
— Zendavesta, 3 vol., 1851 (ail.). — Éléments de psychophysique, 1860 (ail.).
— Du triple fondement de la foi, 1863 (ail.). — Die Tagesansicht gegenûber der Nachtansicht, 1879 ; etc. — » Philosophie de la liberté, 2« éd., 1872. — Recherche de la méthode. — Précis de philosophie, etc. — La Philosophie de la liberté est la tentative la plus hardie et la plus originale qui ait été faite, depuis Schelling, d'une construction spéculative du dogme de la liberté mo» raie. — ^^ Éditeur des œuvres posthumes de Maine de Biran et auteur de: La vie éternelle, Genève, 1861; Le problème du mal, 1868; Le devoir^ 1868, etc.
du catholicisme, Franz Baader*, Lamennais 2, Bautain*, Gratry^, Rosmini^, Gioberli^, Frohschammer^, d'autres encore, tentent de concilier la foi spiritualiste et Tinstinct moniste de la raison, dans des synthèses assez semblables au panentbéisme de Erause.
Dans les chaires de l'Université de France, oîi Condillac règne encore à l'époque impériale^, le spiritualisme cartésien
1 1765-1841. — Professeur à Munich; disciple de Bœhme, dont il révèle la théosophie à son ami et collègue Schelling. Ses Œuvres complètes ont été publiées par son zélé adhérent, Franz Hoffmann, en 16 volumes, Leipzig, 1851-60. - * \182'i^^, — Esquisse d'une philosophie,^ y ol, Paris, 1841-46. Dans ce chef-d'œuvre de théologie spéculative, l'abbé de Lamennais, s'inspirant de Fémanatisme néoplatonicien et schellingien, présente la création comme le déploiement, dans l'espace et dans le temps, de l'unité divine et de son infini contenu. Elle est, de la part de l'être absolu, un acte éternel d'immolation et de sacrifice, par lequel Dieu, qui est force ou puissance, forme ou intelligence et vie ou amour, donne sa substance même aux créatures, suivant une progression où la complexité et l'unité vont croissant, depuis l'élher formant les nébuleuses jusqu'à l'être intelligent et libre. Et de même que la vie divine est un perpétuel sacrifice, chaque créature meurt pour transmettre la vie à d'autres créatures. Chacune se nourrit de toutes et toutes se nourrissent de Dieu. — Déjà Heraclite {§ 8) avait dit : «Les mortels vivent de la vie des dieux, et les dieux, de la vie des mortels. » — ^ 1796-1867. — Professeur et chanoine à Strasbourg, et depuis 1849 vicaire général du diocèse de Paris. — Son système est exposé dans: La philosophie du christianisme^ 2 vol., Strasb., 1833; La philosophie morale, 2 vol., Paris, 1852, et L'esprit hu' main et ses facultés, 2 vol., Paris, 1859. A l'inverse de Lamennais, l'abbé Bautain, libéral d'abord, se soumet sans restriction au dogme de l'Église. — * 1805-1872. — Prof, à la Sorbonne. — Logique, Paris, 1856. — La morale et la loi de l'histoire, Paris, 1868, etc. — ^ 1797-1855. — Nuovo saggio sulV origine délie idée, Rome, 1830 et Turin, 1855. — Principie délia scienza morale, Milan, 1831-37; Rome, 1868. — Teosofia, vol. 1 à 5 des Œuvres posthumes de R., Turin, 1859-74; etc. — « 1801-1852. — Introduzione allô studio délia filoso fia, Bruxelles, 1840. — Filosofia délia rivelazione, Turin, 1856. — Protologia, Turin, 1857; etc. — Sur Rosmini et Gioberti, voy. Ad. Franck, La philosophie italienne, Journal des Savants, 1871 et 72. — ^ D,g Phantasie als Grundprinzip, etc., Munich, 1877. — ^ Les principaux représentants de sa philosophie sont à cette époque : Cabanis (§ 60), Volncy (1757- 1820. — Œuvres complètes, 2« éd., Paris, 1836), Destutt de Tracy (1754- 1836. — Éléments d'idéologie, Paris, 1801-15. — Commentaire sur VEsprit des lois de Montesquieu, Paris, 1819), Laromiguière {Leçons de philosophie
reprend faveur à partir de 1815, et trouve de brillants interprètes dans les Royer-Collard *, les Maine de Biran^, les Victor Cousin^, les Théodore Jouffroy^. L'école spiritualiste, qui ^'inspire de Descartes, de Leibniz et plus encore de Reid, fonde la philosophie sur la psychologie, et la psychologie sur l'observation intérieure. Sans compter les beaux travaux dont elle a
ou essai sur les facultés de Vâme^ Paris, 1815*18). Ce dernier prélude à la réaction spiritualiste, en introduisant dans la psychologie reçue, de concert avec Maine de Biran, le principe de l'attention et de la spontanéité.
1 1763-1845. — » Œuvres publiées par V. Cousin, 4 vol., 1840, et complétées par MM. Naville et Debrit, 3 vol., 1859. — C'est incontestablement le plus profond des chefs de Técole franco-écossaise, au sein de laquelle il représente le courant volontiste et le spiritualisme concret, par opposition à la tendance rationaliste et dualiste de V. Cousin. C'est à M. de Biran qu'il faut rattacher les noms de M. Félix Ravaisson {Essai sur la Métaphysique (TAristote, 2 vol., Paris, 1837 et 1846. — Rapport sur la philosophie française au dix-neuvième siècle^ Paris, 1868 et 1885) et de ses disciples, M. Jules Lacbelier (Du fondement de Vinduction^ cours inédits de psychologie, logique, morale, théodicée, professés à VÉcole normale supérieure) et M. Emile Boutroux {De la contingence des lois dr la nature, Paris, 1874). MM. Ravaisson, Lachelier et Boutroux opposent au « demi-spiritualisme de l'école éclectique • le • spiritualisme véritable, celui qui retrouve jusque dans la matière l'immatériel et qui explique la nature même par l'esprit d {Rapport de M. Ravaisson sur la philosophie française, p. 142). 31792-1867.— Conseiller d'Étal, membre du conseil royal de l'instruction publique, pi'ofesseur à la Sorbonne, membre de l'Institut, directeur de l'École normale, pair de France et, à tous ces titres, modérateur tout-puissant de l'enseignement philosophique dans l'Université sous le règne de Louis-Philippe. — Cours de Vhistoire de la philosophie moderne, 1" série (1815-20) ; 2' série (1828-30). — Fragments philosophiques, 1826; 5« éd., 1866 (5 vol.); etc. — V. Cousin, vivement épris d'abord de la philosophie allemande, ne professe, à vrai dire, le spiritualisme strict que dans sa phase officielle. Voy, sur C. un article étendu dans la 2» éd. du Dictionnaire des sciences philosophiques, et sur ses relations avec l'Allemagne philosophique et surtout avec Hegel, une série d'articles de M. Janet dans la Revue des Deux-Mondes. — * 1796-1842. — Mélanges, 1833; 1842. — Cours de droit naturel, 1835 ; etc. — Jouffroy, l'un des chefs les plus sympathiques de l'école, s'inspire particulièrement de Reid, qu'il a traduit. Parmi ses disciples et continuateurs il faut citer, au premier rang, le chef actuel du spiritualisme français, M. Paul Janet (Le matérialisme contemporain en Allemagne, 1864; La crise philosophique, 1865; Le cerveau et la pensée, 1867; Eléments de morale, 1869 ; Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, 2« éd., 1872; Les causes finales, 2« éd., 1882, etc.).
eoricbi rhistoire de la philosophie*, elle a le mérite d'avoir remis eo lumière, par les fines analyses de Maine de Biran, le rôle capital de la volonté, méconnu par Técole sensuah'ste. Mais, tandis que le spiritualisme allemand a le tort très grave d'ac* corder à la folle du logis une place exagérée dans ses spéculations et d^aller jusqu'à pactiser avec le spiritisme américain, Ion a pu reprocher à l'éclectisme — c'est le nom que V. Cousin a donné au spiritualisme français — de trop sacrifier à la rhétorique et de ne point tenir suffisamment compte de deux facteurs que la philosophie ne saurait négliger impunément : la science positive et son principe moniste 2.
Plusieiirs de ses représentants contemporains, et les meil-* leurs d'entre eux, n'ont pas hésité à reconnaître le bien-fondé de ces critiques. En effet, les progrès de plus en plus marqués de la philosophie positiviste et matérialiste sont dus à son étroite alliance avec les sciences physiques et naturelles. Pour la combattre avec succès, il faut commencer par reconnaître les éléments de vérité qu'elle peut renfermer: il faut se l'assimiler, l'absorber, comme dit Hegel, afin de la dépasser. Or le positivisme est incontestablement dans le vrai quand il déclare clos l'âge de la a métaphysique-roman d, de l'apriorisme et de la fantaisie. En imposant à la philosophie les méthodes scientifiques, il lui enlève un privilège qui, dans l'état actuel du déve^ loppement humain, n'a plus de raison d'être. Ce n'est qu'à condition de procéder scientifiquement que la philosophie, un
^ Aux noms déjà cités il faut ajouter ceux de MM. Francisque Bouillier, Hauréau, Matter, Willin, Rémusat, Damiron, Saissel, Barlholmèss, Jules Simon, Nourrisson, Barthélémy Saint-Hilaire, Ad. Franck, Ch, Waddington, Caro, Alaux, Ferraz, etc. — Pour M. Vacherot, dont l'idéalisme diffère essentiellement des doctrines éclectiques, voy. § 66 (p. 508). — * L'éclectisme est combattu à des points de vue divers et môme opposés, par les BordasDemoulln {Lettre sur Véclectisme et le doctrinarisme, Paris, 1834), les Pierre Leroux {Réfutation de Véclectisme, Paris, 1839), les Taine {Les philosophes classiques y Paris, 1868), les Secrétan {La philosophie de V, Cousin, Paris, 1868), etc.
moment séparée des sciences, reprendra rang parmi les branches du savoir humain comme prima inter pares.
Le tort du positivisme est, selon nous, de réduire la science à un rôle purement utilitaire, de la découronner en quelque sorte, en déniant à Tesprit humain toute connaissance objective et essentielle des choses, toute capacité métaphysique. Oui, sans doute, il faut que la philosophfe s'identifie avec la science dans ses méthodes comme dans son but final. Mais remarquez que toute science digne de ce nom est la recherche d'un système de lois, de principes, de causes, c'est-à^ire d'une généralité, de quelque chose de supérieur au phénomène, d'une réalité supra-sensible, en un mot d'un fxevaq>vo^x6v; toute science sérieuse est donc une métaphysique partielle, et la philosophie est bien réellement la métaphysique générale, la métaphysique de l'univers. Sans doute encore, la connaissance est un rapport, et ce qui est connu n'est jamais la chose en soi (selon le terme consacré par le criticisme); mais ce rapport est évidemment déterminé par la nature même de la chose connue aussi bien que par notre organisation intellectuelle. Sans doute enfin, c'est l'expérience qui, unie à la spéculation, est la base indispensable de tout savoir positif. Mais l'expérieùce, l'étude raisonnée des faits, l'observation extérieure et intérieure, nous ouvrent, sinon des perspectives d'une clarté absolue, du moins des échappées sur l'essence des choses; c'est-à-dire qu*elle arrive par degrés, sinon d'emblée, à des conclusions métaphysiques justifiant ou réfutant les intuitions de la philosophie spéculative.
A rencontre de cette triple vérité, le positivisme professe, à l'égard de toute hypothèse sur les causes premières et finales du monde, un scepticisme absolu, et confond dans une même réprobation deux choses très distinctes : le dualisme, forme transitoire de la pensée humaine, et la métaphysique, son but permanent et légitime. Ne voit-il pas que son arrêt contre la
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métaphysique frappe du même coup les sciences elles-mêmes qu'il prétJBod y substituer? Si cet arrêt était fondé, il faudrait que la physique, la chimie, les sciences naturelles et morales renonçassent à leur tour à former des théories d'ensemble : car toute théorie scientifique est une hypothèse relativement a priori, aussi longtemps qu'il peut se produire des faits nouveaux qui la contredisent, et comme cette possibilité subsiste indéfiniment, la théorie scientifique la mieux établie ne saurait jamais prétendre à la dignité d'un axiome. Quand une théorie se trouve légitimée par les faits pendant une série de siècles, elle acquiert à nos yeux une consistance et un caractère de certitude relative qui équivaut, en pratique, à la certitude absolue. Le positivisme méconnaît ce fait qu'il en est de même en philosophie; il oublie que, si la certitude absolue touchant les causes premières de Tunivers est impossible, du moins nous pouvons atteindre, en ce qui les concerne, à un degré de certitude relative ou de probabilité, équivalant en fait à la certitude absolue.
Une phase de l'histoire de la métaphysique, la période aprioriste, intuitive, poétique^ est passée, et passée sans retour, mais la métaphysique elle-même subsiste, et sa cause, nous venons de le voir, est solidaire de celle de la science ^.
A l'argument que le positivisme emprunte aux incessantes variations de la métaphysique, nous opposons l'histoire tout entière que nous venons d'en tracer. Si quelque chose a varié et varie continuellement, ce sont les hypothèses de la physique, de la chimie, de la physiologie; si quelque chose est demeuré d'accord avec soi pendant plus de deux mille ans, c'est précisément la métaphysique. Les grandes hypothèses de l'unité, de la continuité, de l'immortalité de l'être, sont antérieures à Platon et à Âristote, et sont demeurées comme la substance immuable de la spéculation ancienne et moderne..
» Voy. les Préfaces, p. X-XI.
A rârgument tiré du perpétuel désaccord des philosophes, nous répondons que ce qui Trappe infiniment plus Thistorien de la métaphysique, c'est Taccord avoué où secret qui existe entre les tendances et les écoles rivales, accord que nous avons constaté pour Platon et Démocrite, Descartes et Bacon, Leibniz et Schopenhauer, Herbart et Hegel. Nous avons vu l'idéaliste Platon admettre Téternité du /i?) oV, et le matérialiste Démocrite proclamer le principe que tout dans la nature a sa raison d'être; nous avons trouvé rintelleclualiste Descartes d'accord avec le chef de l'école empiriste pour protester contre les excès de la téléologie appliquée à la physique; nous avons constaté que l'atomiste Herbart admet une cause première et que Hegel, son antipode^ considère latome comme une forme nécessaire de l'être; que Leibniz, l'optimiste, et Schopenhauer, le pessimiste, enseignent de concert que l'a effort» est l'essence des choses.
Cet accord serait même bien plus complet sans les éléments affectifs qui concourent forcément à la formation des systèmes. Qu'on fasse abstraction de ce qui, dans chacun d'eux, se trouve être l'effet des circonstances où il s'est produit, de l'amourpropre du philosophe, de son désir d'originalité, de tout ce que sa nationalité et son caractère individuel y ont mêlé de particulier, d'accidentel, de fortuit; qu'on fasse surtout la part des malentendus sans nombre qu'engendre l'imperfection du langage philosophique : et Ton trouvera, au fond de toutes ces théories, comme un même thème fondamental, une seule et même philosophie, un seul et même édifice à la construction duquel chacun apporte sa pierre.
Alors même que le désaccord entre les ouvriers est réel, il n'est pas absolu. Chez les anciens comme chez les modernes, il porte essentiellement sur les questions suivantes : L'univers a-t-il une cause unique ou multiple, consciente ou inconsciente? Quelle est l'origine de nos connaissances et la vraie méthode philosophique? La métaphysique est-elle possible? Sur ces
questions capitales, ontologique, méthodologique et critique, les philosophes se sont divisés en monistes et en pluralistes, en spirilualistes et en matérialistes, en idéalistes-rationalistes et en sensualistes-ethpiristes, en dogmatiques et en sceptiques. Toutefois aucun de ces systèmes n'a jamais été si radical qu'il n'ait tenu compte, dans une certaine mesure, de la doctrine contraire. Et d'abord, y a-t-il jamais eu un système moniste ou pluraliste au sens absolu du mot? On peut le nier sans crainte d'être démenti par l'histoire. Les systèmes monistes les plus caractérisés sont, dans l'antiquité, l'éléatisme et le néoplatonisme, dans les temps modernes, le spinosisme, la philosophie de Fichte et de Hegel. Eh bien, nous avons vu Parménide obligé par les faits d'accorder tout au moins une pluralité apparente d'êtres individuels; nous avons vu Empédocle décomposer son ce Grand Être 2), d'une part en deux principes rivaux coéternels, l'amour et la discorde, d'autre part en quatre éléments irréductibles; nous avons vu le platonisme reconnaître, à côté de l'Idée, un firi ov coélernel au principe plastique; nous avons vu Spinosa constater dans sa a substance une et indivisible]) deux a attributs ]>, c'està-dire deux choses irréductibles entre elles: l'étendue et la pensée; enfin, les plus radicaux d'entre les modernes monistes, Fichte et Hegel, commencent par proclamer, le premier, l'iden* tité du moi et du non-moi, le second, l'absolu de la raison, et reconnaissent ensuite, bien malgré eux sans doute, 1® que le non-moi demeure pour la raison un obstacle insurmontable; 2"" qu'^ côté de ce qui est rationnel il y a, dans la nature, un élément illogique, fortuit, qui suppose un principe autre que la raison. Donc, chez les monistes les plus décidés, un dualisme relatif.
Réciproquement, nous avons constaté que les systèmes pluralistes les plus caractérisés rendent hommage à la vérité relative du monisme. Démocrite afiirme l'identité qualitative des atomes, et son pluralisme n'est pas autre chose qu'un monisme mul-
liple. Leibniz relie ses monades » sans fenêtres » au moyen de 1*« harmonie préétablie», qui représente dans son système le principe moniste, et en définitive, sa philosophie, elle aussi, n*est qu'un monisme multiple, puisque ses monades ont toutes la même essence : perception et tendance. En insistant sur Tunité de substance dans l'univers, sur Tunité des forces, sur l'unité des lois, l'atomisme contemporain ne trahit-il pas clairement ses préoccupations monistes ou unitaires? Donc, chez les pluralistes les plus rigoureux, un monisme relatif.
Entre le matérialisme, qui ne connaît d'autres réalités invi* sibles que les atomes et l'espace infini, et le spiritualisme, qui superpose à l'univers un ordre de choses transcendant, il y a l'hylozoïsme ionien, qui déclare la substance cosmique elle-même intelligente, sage, raison, harmonie; il y a le péripatétisme, qui affirme à la fois la transcendance et l'immanence de l'absolu ; il y a le stoïcisme et son Dieu-âme du monde; il y a le panthéisme moderne, qui, distinguant entre la pensée et Taperception, reconnaît en Dieu soit la volonté (panlhélisme), soit la raison impersonnelle (panlogisme) qui se manifeste dans le monde et prend conscience d'elle-même dans la personne humaine. Et chose à noter! A quelques rares exceptions près, les coryphées de la philosophie européenne ne se trouvent ni parmi les purs matérialistes, ni dans le camp spiritualiste : c'est dans la région intermédiaire qu'il faut les chercher.
Dans le débat sur l'origine des idées, nous avons vu Leibniz, le défenseur de leur innéité, et Locke, le champion du sensisme, beaucoup plus rapprochés l'un de l'autre qu'ils n'ont l'air de s'en douter, l'un et l'autre n'admettant autre chose, en fait d'éléments innés, que la faculté de former des idées; nous avons vu Kant donner raison à l'un et à l'autre, en constatant que la matière de toutes nos perceptions nous est fournie par les sens, et que leur forme à toutes, sans exception, est le fait du sujet sensible, l'effet de la structure particulière de l'esprit : synthèse
que la physiologie et la psychologie tendent de plus en plus à confirmer *.
En ce qui concerne la question de méthode intimement connexe à la précédente, même connivence secrète et le plus souvent inconsciente entre les affirmations rivales, Aristote, Descartes, Leibniz sont des savants de premier ordre; Bacon, Locke, Hume, d'éminents raisonneurs. Jamais intellectualiste, sans excepter même Fichte, n'a nié sérieusement qu'en fait la spéculation a priori n'ait pour point de départ une donnée empirique; jamais empiriste n'a renoncé par le fait au raisonnement déductif.
Et ce qu'il importe de constater, en terminant ce livre, c'est l'accord qui, depuis les défaites de Thégélianisme, tend à s'établir de plus en plus, entre les esprits compétents, au sujet de la méthode. Cette question n'en sera plus une à l'avenir. La philosophie est placée sous la loi commune. Ses méthodes sont désormais celles des sciences : observation spéculative, déduction sur la base des faits et de l'induction. La distinction encore admise par Hegel, entre les sciences philosophiques et les sciences qui ne le sont pas, n'a plus de sens aujourd'hui. Toute science est nécessairement philosophique, toute philosophie digne de ce nom, nécessairement scientifique. On comprend de nos jours que, comme le dit excellemment F. Bacon, ce qui importe, c'est moins de connaître les opinions abstraites des hommes que la nature des choses. Sous l'empire de cette conviction, la manie des systèmes originaux diminuera de plus en plus. Le progrès en philosophie consistera moins dans la production d*hypothèses nouvelles que dans la démonstration expérimentale des hypo* thèses vraies que la métaphysique européenne nous a léguées, et dans la réfutation, expérimentale aussi, de ses erreurs. La personnalité des philosophes, leurs ambitions, grandes ou pe-
^ Voy. surtout Helmhoitz, Physiologische Optik (p. 453).
tites, leur bon plaisir individuel, toutes choses qui ont joué daos Thisloire de la philosophie, et notamment dans la première moitié du dix-neuvième siècle, un rôle exagéré, se trouveront de plus en plus réduits dans leur influence, et la parole finira par rester aux faits et aux faits seuls. Dès lors la philosophie sera ce que Bacon, Descartes, Locke et Kant ont voulu qu'elle fût: uoe science, et la science par excellence. C'est le mérite du positivisme comtien d'avoir contribué pour une bonne part à ces résultats.
Plus profonde et plus radicale en apparence, l'opposition entre les dogmatiques et les sceptiques n'a rien non plus d'absolu. Tous les systèmes de la Grèce ont une nuance de scepticisme plus ou moins prononcée, et d'autre part, le scepticisme hellénique aboutit à un probabilisme équivalant en fait à un dogmatisme relatif. Dans les temps modernes, nous voyons le type du dogmatisme métaphysique, le système de Leibniz, aboutir à un point d'interrogation: la monade n'ayant point de a fenêtres d, comment la connaissance de ce qui n'est pas elle est-elle possible? Et d'autre part, Tintrépide démolisseur de la métaphysique traditionnelle, Emmanuel Kant, n'a pas plus tôt achevé son œuvre de destruction qu'il écrit ses Prolégomènes à toute métaphysique future, Sà Métaphysique de la nature, sa Métaphysique des mœurs. Le positivisme lui-même, tout en affirmant que la métaphysique est chimérique, est l'intime allié du matérialisme, c'est-à-dire d'un système de métaphysique, et fournit ainsi, malgré lui, la preuve ad hominem de la légitimité, bien plus, de l'inévitable nécessité d'une ontologie, but final et récompense suprême des labeurs du savant *.
Est-ce à dire que le dernier mot de la philosophie européenne et de la science humaine soit le matérialisme? Ce système, il est vrai, a pour lui l'autorité des faits quand il constate
1 Voy. les Préfaces, p. X-XI.
un rapport intime et permanent entre Taperception interne et le fonctionnement régulier du cerveau; il a pour lui l'autorité de la raison quand il proclame l'unité essentielle des choses et le principe de causalité universelle, c'est-à-rdire, en un mot, le monisme; mais il en est de lui comme de l'idéalisme, son contraire. Sous les apparences d'une synthèse universelle, il n'explique, en réalité, que la moitié de ce qu'il prétend expliquer. Nous avons vu les penseurs idéalistes éprouver un invincible embarras pour passer de l'idée à l'être réel. Platon n'y a réussi qu'aux dépens de l'idéalisme absolu et moyennant l'hypothèse d'un non-être coéternel à l'idée; Hegel ne l'a pu qu'en déclarant que l'idée enveloppe l'être, ce qui est également renoncer à l'idéalisme proprement dit : car l'idée qui enveloppe la réalité, la pensée qui implique l'effort, est plus que l'idée, plus que la pensée, et le nom d'idée donné au principe des choses ainsi conçu est inadéquat à la chose exprimée. Le matérialisme éprouve l'embarras inverse : comment Taire dériver le un du multiple, le moi indivisible de l'agrégat d'atomes qui s'appelle le cerveau? Aussi ceux de ses adhérents qui sont vraiment philosophes aiment-ils, nous Tavons constaté, à s'appeler non plus matérialistes, mais monistes. C'est qu'ils comprennent que produire l'intelligence, c'est la contenir an moins virtuellement, que l'être d'où dérive l'idée n'est pas le corps aux trois dimensions, la matière au sens propre, mais Yunilé supérieure d'oii procèdent et la matière et la pensée. Or cette unité au nom de laquelle l'idéalisme et le matérialisme spéculatif aspirent à se tendre la main, n'est pas une simple hypothèse, une entité transcendante et inaccessible, un pur être de raison ; elle est un /atï, et même le fait le plus accessible à l'expérience directe et immédiate d'un chacun : nous voulons parler du fait de la volonté. La science moderne a ramené l'idée de matière à celle de force, et déjà Leibniz a dit excellemment : Point de substance sans effort. Or faire effort, c'est vouloir. Si l'effort est l'essence de la matière, c'est donc la
volonté qui est le fond, la substance et la cause génératrice de la matière. D'autre part, l'effort est aussi la source de la perception, car il n'y a ni perception sans attention, ni attention sans effort. C'est de la volonté que procède la perception et non vice versa^. C'est donc, en définitive, la volonté qui est Vunité supérieure et la cause première de ce que nous appelons la matière et de ce que nous nommons C esprit. La volonté est l'être dans sa plénitude; tout le reste n'est que phénomène. Comparées à X effort qui les produit, les réalise, les constitue, la matière et la pensée ne sont que des accidents : elles n'existent l'une et l'autre que de par la volonté. La volonté est au fond de tout (Ravaisson 2) ; elle n'est pas seulement l'essence de Tânae humaine (Duns Scot, Maine de Biran, Bartholmèss], le phénomène premier de la vie psychique (Wundt), mais le phénomène universel (Schopenhauer), le fond et la substance de l'être (Secrétan^), le seul principe absolu (Schelling^). A ce principe, comme dit Âristote, est suspendu le ciel et toute la nature.
Le matérialisme ne peut expliquer le moi; le spiritualisme bisubstantialiste, qui voit Tessence de l'esprit dans la pensée et l'oppose à l'étendue, essence prétendue de la matière, est incapable d'expliquer la nature; la ce substance* étendue x» et la ce substance pensante» sont des abstractions réalisées: seul le spiritualisme concret, qui considère le vouloir comme le fond de toutes choses et la substance commune des ce deux mondes d, est une métaphysique vraiment universelle, réunissant, pour parler avec Leibniz 5, « ce qu'il y a de bon dans les hypothèses d'Épicure et de Platon, des plus grands matérialistes et des plus grands idéalistes».
1 W. Wundt, Physiologische Psychologie : Kein Bewusstsein ohne Willensthàtiykeit. — Comp. Tliéod. Lipps, Grundthatscushen des Seelenlebens, p. 601 : Bas Streben hildet den eigentlichcn Kern des Seelenlehéns. — * Rapport sur la philosophie française au dix-neuvième siècle. — 3 Revue philosophique j VII, 3, p. 304: — -* Voy. p. 453. — ^ Réplique' aux réflexions de Bayle.
Au surplus, le volontisme contemporain se distingue essentiellement du système de Schopenhauer *. Selon ce philosophe, la volonté tend à Tètre et rien qu'à l'être. Or la nature, ou pour parler le langage de la métaphysique nouvelle, la volonté tend à l'être, sans doute, mais c'est pour atteindre, à travers cette fin relative,» une fin absolue: le bien. Si elle n'avait d'autre fin que l'être, elle trouverait sa satisfaction complète et suprême dans la vie, même sans moralité. Or l'expérience prouve surabondamment que l'homme qui ne vit que pour vivre se blase, et que celui-là seul ignore le dégoût de la vie qui existe pour quelque chose de supérieur à la vie. D'ailleurs une volonté, qui est supposée tendre nécessairement ^ fatalement à l'être, et rien qu'à l'être, ne pourrait se retourner contre elle-même, comme il arrive dans le suicide, et comme Schopenhauer l'y invite luimême par sa doctrine de la négation de la volonté, tout en blâmant d'ailleurs Vavzoxeiçia^ Enfin, si le fond des choses était le vouloir-vivre quand même, on ne comprendrait rien à la mort volontaire d'un Léonidas, d'un Socrate, de tous ceux en qui il a trouvé plus fort que lui. L'on peut refuser, il est vrai, de croire au désintéressement de ces sacrifices, au bien voulu et pratiqué pour lui-même, en un mot au devoir. Mais l'on peut nier également, et avec non moins de raison, la réalité du monde, et traiter d'illusion l'existence elle-même. Il faut bien nous le dire: il n'y a d'autre preuve de l'existence d'un monde distinct de nous que Timpératif des sens, l'évidence avec laquelle il s'impose à notre sensibilité. Or, en fait, le devoir n'est pas moins évident que l'impératif des sens. Les illusions des sens, constatées par la philosophie dès ses premiers pas, n'empêchent pas le monde d'être une réalité, très différente
• Pour la différence entre le volontisme pessimiste et le volontisme mélioriste, voy. les Préfaces, p. XII ss., et nos traités en langue allemande \ Ily a volonté et volonté. Examen de la philosophie de Hartmann^ Strasb., 1882; et Du rôle de la volonté dans le phénomène religieux, Strasb., 1888.
assurément de ce que les seus nous montrent, mais enfin une réalité, et sous ce rapport du moins, les sens sont véridiques; de même la conscience, toute variable et faillible qu'elle soit dans la matière de ses prescriptions, nous oblige, par leur fortne même, à reconnaître un ordre moral, essence et âme de l'univers. Quelle que soit la part de Tanthropomorphisme dans le vocabulaire de la morale kantienne, il faut convenir que cette forme est impérative, qa*au |pnd de notre vouloir-vivre il y a comme un arrière-fond, et par delà notre volonté individuelle, comme une volonté plus haute et plus excellente, qui tendra l'idéal {Wille zum Guten). C'est elle, et non le WiUe zum Leben de Schopenhauer, qui est l'essence véritable et la cause première de l'être, substantia sive Deus.
Dégagé ainsi de l'alliance toute fortuite et passagère qu'il a contractée avec le pessimisme dans le système de Schopenhauer, le monisme de la volonté est la svntbèse où tendent les trois facteurs que nous avons vus coopérer au développement de la philosophie européenne (§ 4) : la raison, qui postule l'unité essentielle des choses (Parménide, Plotin, JSpinosa), Texpérience, qui constate l'universalité de la lutte, de l'effort, du vouloir (Heraclite, Leibniz, Schelling), et la conscience, qui aiBrme l'idéa/ moral, fin dernière de l'effort créateur et de l'universel devenir (Platon, Kant, Fichte).
La Nature est une évolution dont la Perfection infinie est a la fois la force impulsive et le but suprême (Aristote, Descartes, Hegel),