CHAPITRE VI
Caractère de la phUosophie laitue. — Lucrèce (95-5S). — Cicéron (106-43) : son éclectisme. — Alors
même que la philosophie grecque, après Aristote, se préoccupe surtout des problèmes de la vie pratique, elle reste spéculative. Les Épicuriens et les Stoïciens se croient encore obligés défaire reposer leur conception de la destinée humaine sur une théorie de Tunivers. Les Romains n'ont pas les mêmes scrupules; de la philosophie, rien ne les intéresse que ce qui peut servir à la conduite de l'individu et au gouvernement des peuples. Ils ne retiennent des enseignements de la Grèce que ce qui convient à leur génie national. La spéculation pure leur parait un exercice d'école, qui n*est point fait pour des hommes d'État. La première apparition de la philosophie à Rome date de Tépoque où Carnéade y fut envoyé comme ambassadeur, en même temps que le stoïcien Diogène de Babylone (455 av. J.-C). Carnéade, dans deux conférences successives, parla pour et contre la justice. Le vieux Caton fit expédier au plus vite ces ambassadeurs. Cinq ans après, un sénatus-consulle expulsait
de Rome tous les philosophes et rhéteurs étrangers. Mais, après la conquête de la Grèce, les vainqueurs et les vaincus mêlent intimement leur existence.
Cétait dans les écoles d^Athènes, de Rhodes, de TAsie Mineure, que les jeunes Romains allaient achever leur éducation, commencée le plus souvent par des précepteurs grecs. 11 y avait à Rome tout un peuple d'émigrés qui trafiquaient des vices et des arts de la Grèce. L'hellénisme était une mode, une affectation d'élégance et de bon goût. Mais en se faisant les disciples des Grecs, les Romains ne perdirent pas leurs qualités natives, leur génie héréditaire. Ils remplirent leurs demeures des statues et des livres de la Grèce ; ils ne lui prirent pas son désintéressement scientifique, son génie spéculatif, ses facultés d'invention dans la philosophie, dans la science et dans l'art. A proprement parler, il n*y a pas de philosophie latine. L'œuvre du peuple romain a été de débarrasser le stoïcisme de ses subtilités et de ses paradoxes, de vulgariser et d'appliquer les principes de Zenon, de faire passer la grande idée de Thumanlté des écoles de philosophie dans les lois et dans les mœurs du monde : ses philosophes sont ses jurisconsultes. Les vrais successeurs d'Alexandre, dit Polybe avec profondeur, ne sont pas les Ptolémées ni les Séleucides, mais les Romains. (Test Rome qui entraîna dans le mouvement de la civilisation hellénique l'Italie, l'Espagne, les Gaules, TAfHque du Nord. La philosophie latine manque d'originalité; elle ne fait que continuer les traditions des écoles delà Grèce, elle est toute pratique; mais avec elle les idées stoïciennes, dégagées de leur appareil logique, traduites en formules claires et en prédications éloquentes, peu à. peu pénètrent dans les esprits et s'insinuent dans les cœurs.
Dans son poème sur la Nature des choses [de Rerum natura), Lucrèce, Tun des premiers, traduisit dans la langue latine les théories de la philosophie grecque. Il expose avec enthousiasme le système d'Épicure, qu'il vénère comme un dieu. Ce qui fait la valeur poétique et philosophique de Lucrèce, c'est son ardeur de conviction, c'est sa passion pour les idées du maître, c'est son fanatisme et aussi son art de dégager toute la poésie que contient la cosmologie matérialiste d'Épicure, sf peu faite, semble-t-il, pour inspirer un poète. Lucrèce est original, sinon par la pensée, qu'il emprunte, du moins par la forme, qui la renouvelle et la vivifie.
Cicéron est Técrivain qui a le plus travaillé à faire connaître aux Romains la philosophie grecque. Il se vante à plusieurs reprises d'avoir le premier fait parler la langue latine à la philosophie, et de résumer dans ses ouvrages tout ce qu'il y a d'utile dans les spéculations de la Grèce. A Athènes et à Rhodes, il avait suivi les leçons de l'épicurien Phèdre, de l'académicien Philon, du stoïcien Posidonius. Posidonius était lui-même le disciple de Panétius, à qui Cicéron reconnaît avoir emprunté le plan du de Officiis.
L'éducation philosophique de Cicéron nous montre quel était alors l'état des écoles de la Grèce. Platon et Aristotc sont délaissés ; trois écoles se disputent les esprits ; les Épicuriens, les Stoïciens, la nouvelle Académie, dont les derniers représentants adoucissent le scepticisme de Caméade et professent une
sorte d*éclectiBine. Cicéron est un Romain ; il ne veut pas eflhrayer ses coach toyens par des discussions subtiles ou sophistiques, dont lui-même necompreod pas riatérêt ; il tient & justifier la philosophie, en prouvant qu'elle est utile. Il parle pour des hommes pratiques, habitués aux affaires. II écarte ce qnil appelle « les broutilles et les épines du stoïcisme » ; il cherche à. persuader plus qu'à convaincre ; en se faisant philosophe il reste orateur, homme d'action. Les grandes vérités morales doivent devenir le patrimoine commun d< l'humanité, se réaliser dans la vie des individus, dans le gouvernement et dans les lois des peuples.
Cicéron est un éclectique. Il adopte la théorie de la connaissance dé la nouvelle Académie. L'habitude de Téloquence le disposait à confondre le vrai avec le vraisemblable. Mais il corrige ce qu'aurait d'inquiétant ce probabilisme sceptique, par un fréquent appel au sens commun. Il désespère d'établir logiquement les principes, il les constate dans la conscience commune des hommes (notiones natura nobis insitx); il croîtles justifier par le consentement unanime des peuples (consensus omnium gentium). Il ne se prononce pas sur les problèmes de la physique, mais il rejette l'atomisme épicurien : son bon sens se refuse k admettre que le hasard ait produit Tordre du monde. 11 repousse les fables de la mythologie et la divination ; mais il ne veut pas renoncer à la croyance en Dieu, à l'immortalité de Tàme. Tous les hommes s'accordent sur ces vérités, parce qu'ils obéissent à une inspiration de leur nature; le consentement unanime des peuples est l'expression d'une loi et d*une vérité naturelles. Cicéron combat longuement la morale épicurienne au nom de la dignité humaine ; il lui oppose les grands exemples de désintéressement et de vertu, toute Thistoire de Rome. La rigueur des Stoïciens lui parait excessive. Les paradoxes de ces logiciens de la vertu choquent son bon sens un peu timide. 11 adopta une théorie moyenne, une morale de sens commun ; il accepte l'idée du devoir, de la volonté raisonnable et droite, mais s'efforce de la concilier avec une recherche modérée du bonheur. Ce qu'il gnrd^ du stoïcisme, ce sont ses thèses sociales ; il les exprime avec une clarté nouvelle, il leur prête la séduction de son éloquence.
«< La vraie loi est la droite raison, conforme à la nature, partout réi)andoe. constante, éternelle. Ni le sénat ni le peuple n'ont le droit de nous en délier; elle n'a pas besoin de commentateur et d'interprète. Elle n'est pas *"^^^ Athènes, autre à Rome, autre aujourd'hui, autre demain. » Cette loi éternoK et immuable est le fondement de tout droit, la règle et la mesure des légfeljtions humaines. Elle établit entre tous les hommes, qui participent de » raison, une société naturelle, société de justice et d'amour. Exprimée par wi orateur et cet homme d'État, la grande idée de l'humanité sort de reucemte étroite des écoles pour entrer dans le monde de la politique et de la vie.
Sénèque (3-65 ap« tl«-C.). — Le stoieisine el le droit
romain. — Les derniers Stoïciens. — Sous les Césars, l'opposition est stoïcienne. La tyrannie des empereurs fit du stoïcisme « une foi ardente, une sorte de religion des grandes âmes, qui eut ses dévots et ses martyrs ». On s'attachait désespérément à cette consolation de sentir que la liberté de la pensée est inviolable. « Je veux commander à tes pensées. — Et qui donc t'a donné ce pouvoir ? Comment peux-tu vaincre les pensées et les volontés d'autrui? — Par la terreur. — Tu ignores alors que c'est lui-même qui se livre et qui s'asservit. Rien ne peut dompter la volonté que la volonté elle-même. .. » (Épictète.) Il y avait dans cette ûère liberté des âmes une limite infranchissable où s'arrêtait la toute-puissance des empereurs. Le philosophe n'est plus un homme d'école, un logicien qui doit prévoir et réfuter les objections d'un adversaire subtil ; il faut qu'il donne force et courage; il a moins besoin d'esprit que de cœur, de logique que d'enthousiasme. La philosophie devient une prédication ; on écoute les entretiens du maître^ comme la voix de sa propre conscience. Le philosophe est « l'envoyé de Dieu » ; il réveille Tâme par ses remontrances, par ses exhortations, il la ranime par ses bonnes paroles, jusqu'à ce qu'il lui ait rendu le sentiment de sa force et de sa dignité. On demandeun philosophe, comme les chrétiens demandent un prêtre. Chaque^ grande maison a son philosophe, comme chez nous on avait au xvu* siècle son confesseur et son directeur de conscience. Après sesadieux à sa famille, Thraséas écoute avec recueillement les paroles du cynique Démétrius sur l'immortalité de l'àme. (Voir Martha,. les Moralistes sous Vempire romain.)
Sénèque est un de ces directeurs de consciences. Précepteur de- Néron, mêlé aux intrigues et même aux crimes de la cour impériale, il sut racheter par une belle mort les faiblesses de sa vie. C'est un médecin de l'àme, psychologue et moraliste, qui traite par correspondance les maladies morales. « Ce n'est pas le temps, dit-il, de s'amuser à des jeux de dialectique ! Philosophe, ce sont des infirmes et des misérables qui te font appeler auprès d'eux. Tu dois porter secours aux naufragés, aux captifs, aux malades, aux indigents, à ceux qui ont déjà la tète sous la hache. Tu l'as promis. » Un jeune capitaine aux gardes est pris de mélancolie, d'un désespoir sans cause : Sénèque lui montre la vanité de ses douleurs fictives. Une femme perd son fils : il lui envoie ses consolations. En même temps, il attaque l'esclavage, les jeux du cirque ; il prêche la tolérance et la charité. « On se trompe, si Ion pense que la servitude descende et pénètre dans Thomme tout entier : la meilleure partie de l'homme
échappe à l'esclavage,, et lorsque le corps est au maître, Tàme esl libre et s'appartient. » Ce sont des criminels qu'on force à combattre et à s'entre-tuer dans le cirque ; « mais vous, malheureux, quel crime avez-vous commis pour être condamnés à la vue de ce spectacle? Vous ne comprenez pas que l'exemple de cruauté que vous donnez peut retomber sur vous. »
Néron, Vespasien et Domitîen chassèrent les philosophes de Rome et de ritalie. Mais peu k peu les idées stoïciennes, à force d'être exprimées, pénétraient tous les esprits. Si^elles ne réussissaient pas à. transformer les mœurs, elles modifiaient Topinion publique. Les déclamateurs et les Sophistes, dans leurs thèses contradictoires, opposaient le droit naturel au droit civil et contribuaient à répandre les principes du stoïcisme. Les grandes idées de la jostke et de la charité, de la cité universelle, du droit commun & tous les hommes, sont devenues banales. Les jurisconsultes de Rome Galus, Paul, Ulpien, Papinien, parlent le langage du stoïcisme. Us ne contestent pas les principes de la philosophie, ils en partent, et ils ne les sacrifient qu'à la nécessité de ne pas liouleverser Tordre établi. « En ce qui concerne le droit naturel, dit Ulpien, tous les hommes naissent libres, tous sont égaux ; » 8*il en est ainsi, « Fassujettisse ment de l'homme par Thomme est une institution du droit des gens contraire k la nature, qui originairement nous a faits tous libres ». Les jurisconsultes n'osent pas attaquer l'esclavage, demander sa suppression, mais de plus eo plus ils tendent & considérer les esclaves comme des hommes, soumis au même droit cpie tout le monde. « Le contrat, dit encore Ulpien, tire son origine de l'affection réciproque et du désir de se rendre service, car la société repose sur un certain droit de fraternité. » « La peine, dit Paul, est établie pourFamélioration des hommes. » Tous ces principes du droit romain témoignent asseï de l'influence croissante du stoïcisme; mais dans TappUcation les jurisconsultes tiennent compte des lois établies et trop souvent se contentent d'atténuer les injustices traditionnelles.
Déjà Sénèquea des mots qui font songer au christianisme; Tesprit des derniers Stoïciens est encore plus près de la religion nouvelle. L'orgueil du sage devient l'humilité du saint. L'expérience de la faihlesse humaine ne laisse plus Tespoir de faire Thomme divin* 0 faut éviter Torgueil et le désespoir, ne pas s'abuser sur la valeur de la vie présente, sans la trop mépriser, puisqu'elle permet Taxer cice de la vertu. Suivant Épictète (mort vers 125 ap. J-C), il y* des choses qui dépendent de nous, études choses qui ne dépendent pas de nous (xà i«p'i?)jiïv — xà oùx £«p'i?)[jLîy). Ce qui dépend de nous, c'est notre pensée; ce qui ne dépend pas de nous, c'est le bonheur, la richesse, la gloire, tous les biens extérieurs. Attachons-nous à ce dont nous pouvons disposer, rien ne pourra nous atteindre. Si nous sommes tentés de regretter ce qui semble aux hommes le bonheur, réfléchissons au peu de valeur de ces biens, qui empruntent leurs séductions aux erreurs de l'opinion. Le mépris de la vie présente, la résignation, qui n'est que la conscience de la raison souveraine, de la bonté providentielle qui veille sur le monde : voilà ce qui caracté-
rise celle dernière phase du stoïcisme. C'est en Dieu que nous devons chercher noire appui; <c souviens-loi de Dieu, dilÉpictèle, invoquele, afin qu'il le secoure et t'assiste. » Toute la philosophie est dans le fiât voluntas tua, ou encore dans la maxime fameuse : sustine et abstine.
« 0 monde, dit Marc-Aurèle, j'aime ce que tu aimes, donne-moi ce que tu veux, reprends-moi tout ce que lu récuses; tout ce qui t'accommode m'accommode; tout vient de toi, tout rentre en toi. Un personnage de théâtre dit : Bien-aimée cité de GécropsI Et mo^ ne dirai-je point: Bien-aimée cité de Jupiter! » La vraie liberté se confond avec la résignation, parce que dans le monde tout est conforme à la raison, et que s'indigner contre ce qui parait un mal, c est s'indigner contre Dieu même.
La philosophie suit le mouvement de la civilisation antique. Au début, la justice et Thumanité ne dépassent pas les étroites limites de la cité. Les guerres médiques rapprochent un instant tous les Grecs et leur font pressentir, avec Tunité de leur race, la communauté de leurs droits. La guerre du Péloponèsc, Topposition des aristocraties et des démocraties, les luttes saa. glantcs et stériles, n*arrètent pas la marche des idées. Platon et Aristote proclament que les Grecs sont naturellement amis et frères des Grecs. Mais les Barbares, l'immense majorité du genre humain, restent en dehors de la société humaine ; ils ne sont, suivant Aristote, que la matière servile de la civilisation hellénique. Alexandre s'affranchit des préjugés de son mattre et veut unir les Grecs et les Barbares dans une même culture et dans un droit commun. Les Épicuriens, par relâchement et indifférence, méprisent les vertus et Fintolérance du citoyen grec : la paix doit régner entre tous les êtres qui, possédant la raison, peuvent faire entre eux des conventions et des pactes. Les Stoïciens, par le juste sentiment de la dignité humaine, proclament Tégalité et la' fraternité de tous les êtres en qui la raison divine prend conscience d'elle-même. Les Romains n'ont pas inventé un système original, mais ils ont réalisé les idées de la Grèce. La cité universelle n'était qu'une théorie, un rêve ; ils Vont presque fondée par leurs conquêtes, et plus encore par l'universalité de leur droit. <c Cette grande ville, dit Pline l'Ancien, paraissait avoir été choisie par la Providence pour unir en un seul corps les empires épars et divisés, pour adoucir les mœurs, pour rapprocher par le commerce d'une langue unique tant de peuples aux idiomes barbares et discordants, en an mot, pour devenir la patrie universelle du genre humain et pour donnera l'homme Vhumanité, » (Cité par M. Denis.)