CHAPITRE VIII
LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE. — LA PHILOSOPHIE Dt MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE.
Philosophie ciirétieiine. — JLes Pères grecs ; les Pères latins ; saint Augustin. — L'histoire de la philosophie chrétienne se confond avec Thistoire de la constitution du dogme.
Les premiers Apologistes (ii« siècle), saint Justin (90-167), Athénagore, s'appuient volontiers sur Tautorité des philosophes de la Grèce pour combattre k paganisme et défendre la religion nouvelle. Irénée (né en 140 dans TÂsielfi' neure, mort en 202, évêque de Lyon) attaque surtout les gnostiques, qui oobpromettaient T unité de la foi évangélique par toutes les fantaisies du mysticisme individuel. Les Pères alexandrins, Clément d* Alexandrie (fin du a« sièckl et Origène (185-254), cherchent & dégager du gnosticisme les vérités qui po«valent se concilier avec la tradition de l'Église et sont les premiers théologiea» philosophes. Clément, grand admirateur de Platon, professe une sorte d'édefr tisme chrétien. Il reconnaît que la philosophie est un don que Dieu a fait va païens par Tintermédiaire du Verbe, pour les préparer au christianisme, comtf les Juifs par la Loi. Sa doctrine de la Trinité se rapproche beaucoup de odk de Philon le Juif et des Néo-Platoniciens. Clément n'avait qu'esquissé la philosophie théologique du christianisme ; Origène résolut d'achever l'œuvre ée son mattre et de nSsumer en un système bien lié tous les dogmes du chris^ nisme. Il développe la théorie de la Trinité, dont les trois personnes, H^ qu'étemelles, sont inégales. Dieu est l'ineffable, l'incompréhensible ; ilser^^ par le Verbe, premier-né de Dieu. L'Esprit reçoit tout ce qu'il a et tout ef qu'il est du Fils, comme le Fils du Père. Le principe du mal n^est ni la toIooI^ divine, ni la matière, mais la déchéance des âmes qui vont librement au vb^ Le Bien d'ailleurs finira par triompheren toutes les âmes, et il n'est pas jueqo'i Satan qui ne doive rentrer un jour dans le sein de Dieu. C'est de TéMit d'Origène que sont sortis les Pères grecs qui ont fixé les dogmes de la théologie chrétienne : Athanase, qui passa sa vie & combattre l'arianisme et rMi^ les principales formules du concile de Nicée (325); Basile de Césarée, Grég(^ de Nazianze, Grégoire de Nysse (331-394), qui reprit avec plus de moàéxttàxA l'œuvre et quelques-unes des idées d'Origène (salut de toutes les âmes).
Les Pères latins se font en général remarquer par leur hostilitf contre 1» philosophie. Ils négligent les hautes spéculations^ et, codformément au génie latin , s'attachent de préférence aux vérilés morales, aux conséquences pratiques du christianisme. TertuIIieo (160-245), né à Garthage, déclare que la philosophie est l'œuvre du démon^ que Socrate et tous les grands païens sont damnés. « Qu ont de commun Athènes et Jérusalem, l'Académie et l'Église ? » Aroobe
et Lactance (vers 300) attaquent, bien qu*avec moins de yiotence, la philosophie grecque. On peut dire qu'avec saint Augustin la doctrine théoIogi(|U6 de TÉglise est définitivement fixée. Bien que sur la fin de sa vie il ait interprété les dogmes (grâce, prédestination) dans le sens le plus dur, il a dans la plupart de ses ouvrages uni h Fesprit spéculatif des Pères grecs Tesprit pratique des Pères latins, et mêlé heureusement le platonisme et T Évangile. C'est par là qu'il a mérité d'être pendant des siècles Finspirateur des philosophes chrétiens. Né à Tagaste en Numidie (354), saint Augustin est mort évéque d'Hippone en 430. Fils d'un père païen et d'une mère chrétienne, il fut élevé dans le christianisme. Sa jeunesse fut des plus agitées. Étudiant, puis rhéteur, il traversa presque toutes les doctrines et s'arrêta même un instant au scepticisme. L^étude des doctrines platonicienne et alexandrine le ramena à la religion de son enfance. Au scepticisme de la nouvelle Académie il oppose que l'homme a besoin, pour être heureux, de la possession de la vérité, que le doute et la recherche ne suffisent pas à le satisfaire. Il montre que dans le doute même est comprise une première vérité qu'on ne peut nier. Si je me trompe, je suis : si fallor, sum. Le fondement assuré de toute connaissance est la conscience que la pensée prend d'elle-même. De la connaissance de soi on remonte A la connaissance de Dieu. Dieu est le Vrai, le Beau, le Bien. Le platonisme, par la doctrine des idées, est presque chrétien. En faisant de la conscience de la pensée par elle-même le point de départ de la philosophie, saint Augustin a entrevu la méthode et les principes de la philosophie moderne (Descartes). Contre le dualisme des Manichéens, qui faisaient du Bien et du Mal deux principes également positifs, il affirme que le mal n'est que négation ; contre Pelage, que la grâce est arbitraire et la prédestination absolue. Tous les hommes ont péché dans Adam, tous sont damnés de droit; le salut des élus n'est qu'un effet de la faveur et de la miséricorde divines. Après saint Augustin, il fiiut encore signaler quelques hommes qui exercèrent la plus grande influence sur les philosophes du moyen âge. Vers la fin du iv^ siècle parurent un certain nombre d'ouvrages qu'on attribua à Denys l'Aréopagite, d'Athènes, disciple immédiat des apôtres. Ces écrits, où sont résumées les théories alexandrines, ont été la principale source des mystiques au moyen âge. C'est par les traductions et les commentaires des derniers rhéteurs latins : Marcianus Capella [Traité des sept arts libéraux)^ Boëce (470-525), l'ami, puis la victime de Théodoric, Cassiodore (477-562) , que les Scolastiques ont connu la Logique d'Aristote.
998 HISTOIRE D£ LA PHILOSOPHIB
La scolastlque : ses caractères et ses périodes. -
La tradition philosophique 8*était entretenue dans les écoles nonastiques de TAngleterre et de l'Irlande. Alcuin était abbé de Gattorbéry, quand il fut appelé en France par Charlemagne. La philosophie scolastique naquit et se développa dans les couvents, oi était alors concentrée toute culture intellectuelle, et dans les écoks ecclésiastiques fondées par Akuin, qui lui-*méine écrivit sur la gnmmaire et la dialectique.
Ce qui d^abord caractérise la philosophie du moyeu âge, c'est Tabus de Taotorîté. On croit que la vérité est trouvée, qu'elle est dans les livres saints et dans les œuvres des anciens philosophes, qu'il n*y a qu'à Ten dégager. Ià difficulté était de concilier les dogmes chrétiens et les doctrines de la phikh Sophie hellénique. C'est & cette conciliation de la raison et de la foi que tnvaillèrent les Scolastiques. On peut donc dire que, pour ce qui est de la pliSesophie, le moyen âge n'est que le prolongement de l'antiquité. Ce ju^oeBl est d'autant plus exact que la logique scolastique n'est pas née au moyen â^: elle a commencé avec les Stoïciens, elle a été longuement préparée par les commentateurs, elle est déjà tout entière dans Bo6ce, dans les derniers manuel! grecs et latins. Le second caractère de la philosophie du moyen âge est le for malisme, l'abus du procédé syllogistique. On se préoccupe moins d'établir de principes vrais que de déduire avec rigueur les conséquences de principe admis sans examen. Cette insistance sur les règles du syllogisme, cette étodi absorbante de la logique formelle, tient à plusieurs causes. En premier liet, les Scolastiques ne font ici que reproduire fidèlement ou commenter le» ouvrages qu'ils avaient entre les mains (Boëce, etc.). En second lieu, le forotlisme se lie naturellement à la confiance dans l'autorité. Si les principes sut trouvés, il s'agit surtout d'en déduire les conséquences avec toutes les prêcastions qui permettent d'éviter l'erreur.
On divise le plus souvent l'histoire de la philosophie scolastique en trois périodes. La première s'étend du ix* siècle à la fin do XII* : rinfluence platonicienne et surtout néo*platonictenne e^ prédominante; la foi et la raison sont unies jusqu'à se confondre ^ credo vt intelligam, dit saint Anselme. La seconde période compreod tout le xiu? siècle, le grand siècle du moyen âge. Aristote est le maître impeccable, dont on espère avoir concilié les théories avec le dogme chrétien d'une manière définitive; la raison ne peut établir les vérités de la foi, mais sert à les défendre. La troisième période, du xiv® au commencement du xv® siècle, marque la décadence de la scolastique. Le nominalisme renaît, ses partisans nieni l'accord de la raison et de la foi ; les mystiques attaquent la dialectique, comme inutile à la perfection morale et religieuse de l'âme-
La scolastique platonicienne. — Le premier grand philosophe du moyen âge est l'Irlandais Scot Érigène (né vers 810)f appelé en France par Charles le Chauve. Il déclare que la Titie
philosophie iw diffère paa de la vraie religion, et il interprète le dogme chrétien de la création dans le sens de la théorie alexandrine de l'émanation. Sa doctrine est un panthéisme mystique, dont les éléments sont empruntés aux écrits du fameux Denys TAréopagite. Les êtres finis sortent de la divinité par une espèce d'analyse, de résolution (analysis, resolutio). Comme tout vient de Dieu, tout doit y retourner (reverwo, deificatio). Il faut donc accepter la théorie de la prédestination, mais en ajoutcmt que tous sont prédestinés au salut, et que la puissance de Dieu est assez grande pour que sa grâce embrasse et sanctifie tout Tunivers.
Dans son Introduction aux Catégories y traduite par Boëce, Porphyre posait la question suivante : les idées générales, telles que celles de Tanimal, de Thomme, correspondent-elles à une réalité en dehors de nous, ou sont-elles de pures abstractions de Tesprit? C'était la question même sur laquelle s'étaient séparés Platon et Arislote : pour le premier, l'universel était la vraie réalité ; pour le «econd, le général n'existait que dans et par les individus. Durant tout le moyen âge ce problème des universaux agita les écoles et devint l'occasion de luttes violentes qui troublèrent l'Église et l'État. Saint Anselme (né à Aoste en 1033, mort archevêque de Gantorbéry •en 1109) adopta la solution platonicienne.. Au-dessus de tous les hommes individuels s'élève Tidée de i'homme, l'homme en soi, réalité supérieure, dont tous les individus participent et de laquelle ils tiennent leurs qualités et leur essence. Dans le Proslogium, seu fides quœrens intellectum, saint Anselme donne une preuve de l'existence de Dieu qui repose tout entière sur ce passage de l'idée à l'être, impliqué dans tout réalisme. L'argument ontologique fait sortir l'existence de Dieu de l'idée de Dieu. L'athée est obligé de convenir •qu'il a l'idée d'un être au-dessus duquel on ne saurait en concevoir de plus grand. Or cet être doit exister non seulement dans notre intelligence, mais encore dans la réalité ; car s'il n'en était pas ainsi, nous pourrions concevoir un être qui, avec les mêmes qualités, •existerait à la fois dans l'intelligence et dans la réalité, c'est-à-dire un être plus grand que l'être le plus grand qui se puisse concevoir, •ce qui est contradictoire. Ainsi, dans l'idée de Dieu est enfermée l'existence de Dieu, et de cela seul que nous pensons Dieu il résulte <[ue Dieu existe. Gaunilon, moine de Marmoutier (près Tours), a •opposé à saint Anselme qu'on ne peut conclure de l'idée à l'être; aurais-je le droit de conclure de l'idée de l'Ile la plus belle qui soit à l'existence de cette lie ? GuHlaume de Champeaux (1070-i 121) exa^^ géra encore le réalisme de saint Anselme. Selon lui, l'universel
seul a une réalité, les individus ne sont que des accidents. Ce qull y a de réel dans Socrate, dans Platon, c'est rhumanité qui est ioul entière présente h chacun d'eux. Gomment, objectait Abélard à son maître, Thumanité qui est tout entière dans Socrate peut-elle être aussi dans ce qui n'est pas Socrate?
Roscelin, chanoine de Gompiègne (né en Bretagne vers le milieQ du XI** siècle), fut le plus violent adversaire des réalistes. Il alfinni que les universaux n'étaient que des mots, flattu vocis, et qu'il n'y avait de réalité que dans les individus. Ge qui existe, ce n'est pas le blanc, mais un cheval blanc. Appliquant son nominalisme à la théologie, Roscelin soutint qu'il n'y a de réel en Dieu que les trois personnes individuelles, et que l'essence commune qui, seloQ l'Église, les unit en un même Dieu, n'est qu'un mot, une manière de parler ; de la Trinité il fit donc trois êtres distincts, une sorte de trlthéisme. Traduit devant le concile de Soissons (1092), il rétracta cette opinion.
Abélard (né h Pallet près de Nantes, 1079, mort en 1143) est resté célèbre par sa passion pour Héioïse, par ses malheurs, par son éloquence, qui attirait autour de lui des milliers d'étudiants. La légende a conservé son souvenir et embelli son caractère. H combat à la fois le nominalisme et le réalisme. Il est a^bsurde d'affirmer une chose d'une chose, rem de re prœdicare manstrum est- Est-ce à dire que les universaux soient de purs mots? Ge n'est pas dans le mot, vox, c'est dans le jugement, sermo, qu'il faut chercher la nature de l'universel. L'universel est ce qui est attribuable à plusieurs choses, quod de pluribus notum est prmdicari. Il n'existe pas avant les choses, ante rem, mais dans les choses, m re, Faut-ii entendre par là que l'individuel seul existe ? Telle n'est pas la pensée d'Abélard. Le jugement exprime les rapports des choses, mais ces rapports eux-mêmes expriment les idées de Dieu : g^f^ raies et spéciales formas rerum intelligibiliter in mente divina constitisse, antequam in corpora prodirent , hoc est in e/fectuper operatû^ nem, Abélard lui-même rapproche sa théorie de celle de Platon. L'universel, pour lui, est donc non pas le mot, mais le jugement {sermo) ou plutôt le rapport rationnel, la loi, l'idée divine, qui s'exprime par le jugement. Il n'est donc pas juste d'en faire le représentant du eonceptvaUsme. Abélard est surtout remarquable par la hardiesse et le libéralisme de son esprit. Il traitait la théologie pbi' losophiquement, avec la volonté de concilier la raison et la foi- B réduisait les trois personnes de la Trinité aux attributs essentiels de l'Être divin : puissance, sagesse et bonté. Séparés, ces trois
attributs ne sont rien; réunis, ils sont FÈtre pariait. Cette hérésie, opposée à celle de RoBcelin» fut condamnée. Il admet que le Saint- Esprit s'est communiqué aux juifs et aux païens. En morale, il fait une grande place à la conscience ; le péché peut se définir : ce qui est contre la conscience ; l'intention importe plus que le fait.
A côté des dialecticiens, il faut signaler les mystiques, dont la doctrine eut ses représentants durant tout le moyen âge, de Scot Érigène àGerson. Saint Bernard attaque Abélardavec une extrême violence,; c'est la raison elle-même qu'il condamne dans ce philo* sophe qui prétend tout comprendre. £n même temps, il rappelle les prêtres à l'humilité, attaque Tesprit de domination de TÉglise et prêche avec éloquence le pur amour de Dieu. L'unique objet que rame cherche en Dieu, c'est Dieu; si elle demande autre chose, c'est cette chose qu'elle aime, et non pas Dieu. C'est surtout l'école de Saint-Victor qui représente le mysticisme dans cette première période. Hugues (i096rll41) et Richard (mort en 1173) de Saint- Victor cherchent dans .la nature de l'amour le secret de la nature divine, autant qu'il peut nous être révélé. Leur psychologie est une mystique qui enseigne les divers degrés par lesquels l'àme s'élève de la sensation à la pensée, et de celle-ci h la pure contemplation, au pur amour qui la confond en Dieu.
La scolastlque péiipatélicieime* — Dans la première période de la scolastique, on ne connaissait guère que YOrganon d'Aristote, et le réalisme platonicien était la doctrine dominante. Au commencement du xui® siècle, la Physigue, Iol Psychologie, la Morale et la Métaphysique d'Aristote se répandent dans les écoles de rOccident. La scolastique devient péripatéticienne.
CTcst par l'influence des Arabes que ee fit cette révolution dans les écoles de la chrétienté. Les Arabes avaient traduit les principales œuvres d'Aristote- Leur civilisation brillante avait eu sa philosophie, dont le plus illustre représentant, Averroès (né & Gordoue en 1126, mort en 1198), exerça jusqu'au xvi« siècle une si grande influence. Des écoles et des bibliothèques avaient été fondées k Bagdad, à Tripoli, au Caire, & Gordoue, & Grenade, dans toutes les capitales de rislamismc. Les philosophes arabes interprétaient Aristote dans le sens des derniers commentateurs alexandrins, et leur doctrine était un péripatétisme néo-platonicien. Entre les Arabes et les peuples de l'Europe occidentale les principaux intermédiaires furent les JuICb, qui eurent eux-mêmes plusieurs philosophes distingués, dont le plus célèbre estMaimonide (1135-1204).
L'un des premiers, le dominicain Albert le Grand (né en Souabe» 1193, mort en 1280), mit en œuvre les matériaux nouveaux, et s'efforça de concilier les doctrines d'Aristote et les dogmes de TÉglise. Il eut pour disciple saint Thomas, Jie plus grand maître de la sco*
laetique péripatéticienne. Saint Thomas, né en 1225 à Aquino, près de Naples, était d'une illustre famille. Il entra dans Tordre des Dominicains, enseigna la philosophie et la théologie à Cologne, à Paris, à Rome, à Naples, et mourut en 1274, en se rendant de Naples au concile de Lyon. L'œuvre de saint Thomas est le plus puissant effort qui ait été fait au moyen âge pour concilier Arîstote et le christianisme, la raison et la foi. Il part de celte idée que la vérité est trouvée, qu'il n'y a qu'à la mettre en lumière en l'exposant ; son idéal est de fixer sur tous les points l'orthodoxie philosophique et religieuse dans un système définitif. La Somme de théologie (Summa theologiœ), son principal ouvrage, est divisée en trois parties, six cent douze questions, trois mille articles. Dans la première partie, il traite de l'Être, de Dieu, de sa nature ; dans la seconde, de l'homme, de son origine, de ses facultés, de ses desti* nées, des principes de la morale ; dans la troisième, du médiateur, de Jésus-Ghrist et du salut des âmes. C'est l'encyclopédie du moyeo âge. Il n'appartient pas h la raison 4e démontrer les vérités de la foi, elle ne peut que résoudre les objections des adversaires de l'Église. La raison n'est que le préambule de la foi : natureUis raiiù subservit fidei. Saint Anselme était plus ambitieux. Sur la question des universaux, saint Thomas rejette et le nominalisme et le réalisme platonicien. Le général existe in re, en ce sens qu*il est immanent aux individus; po5< rem dans l'esprit humain, qui Tabstraild^ existences individuelles ; ante rem dans l'intelligence divine. Les idées n'ont pas une existence séparée, mais elles sont dans la pensée de Dieu les exemplaires éternels que réalise notre monde. Le principe d'individuation est la matière, la forme étant identique chez tous les êtres d'une même espèce : principiwn diversitatis individuorum •ejiisdem speciei est divisio materiae secundum quantitalem. Dieu n'est pas l'objet d'une connaissance innée ; son existence doit être démontrée a posienori. L'impossibilité de remonter à Tinfini dans la série des causes secondes établit la nécessité d*un premier moteur ; Tordre et la beauté du monde prouvent la sagesse et la puissance de l'Être premier. Dieu est la forme pure, sans matière; il est tout acte, donc parfait et infini. Il crée le monde de rien, et l'action de sa puissance créatrice se continue dans la consen^ation de l'univers. Il n'est pas l'auteur du mal, qui n'est qu'une négation, mais le principe de tout le bien que réalise notre monde, le meilleur des mondes possibles. L'âme humaine n'existe pas avant le corps, comme l'a enseigné Platon, mais elle ne peut périr : son immorta- ' lité résulte de son immatérialité. La fin de l'homme est le
bonheur ; le bonheur est dans la possession de Dieu. Pour Tatteindre, il faut aux vertus naturelles, connues par les païens, joindre les vertus surnaturelles théologales, qu'on doit à la grâce divine : la foi, Tespérance et la charité. La politique de saint Thomas, comme d'ailleurs toute sa philosophie, est empruntée è. Aristote. Les principes semblent d abord assez libéraux ; mais, pour les concilier avec les exigences de son orthodoxie, saint Thomas finit par en faire sortirun absolutisme théocraiique. Dans un bon gouvernement il faut que tous oient quelque part à la souveraineté ; quand le pouvoir est injuste, les sujets ont le droit de le rejeter, s'ils en ont la faculté. On reconnaît ici Tinfluence d'Aristote, qui se retrouve dans la thé^^rie de Tesclavage, que légitime rintérét de Tesclave et du maître. Mais le droit de parler et de penser librement en matière religieuse n'existe pas, et c'est à l'Église seule qu'il appartient de délier les sujets de la fidélité qu'ils doivent aux princes. Le pouvoir sphrituel se trouve donc en der^ niôre analyse le seul souverain.
A l'ordre des Dominicains s'oppose l'ordre des Franciscains, dont Duns Scot (né en Angleterre en 4274, mort à Cologne en 1308) fut le membre le plus illustre. Duns Scot est au moyen âge le philosophe de la liberté. Il critique les démonstrations insuffisantes avec une subtilité qui lui valut son surnom de Doctor subtilis ; mais il maintient les vérités comme croyances raisonnables et volontai* res. Il refuse à la raison le pouvoir de démontrer non seulement les vérités révélées, la Trinité, l'Incarnation, mais encore la création du monde, l'immortalité de l'Âme. Gomme saint Thomas, il accorde aux universaux une existence ante rem, in re, post rem; mais il ne veut pas admettre que le principe d'individuation soit la matière, principe purement négatif. Au caractère générique et spécifique doit s'ajouter, pour constituer l'individu, un caractère positif; cette forme individuelle est la forme dernière, à laquelle aucune autre ne peut plus s'ajouter, Vhœcceitas. Dans l'homme la liberté est le pouvoir de choisir telle ou telle action, sans qu'aucun motif le détermine. La volonté de Dieu n'est pas moins libre que -celle de l'homme. Il ne faut pas dire avec saint Thomas que Dieu trouve dans son intelligence les lois de son action, ce serait le sou* mettre à une sorte de destin. C'est la volonté divine qui est la loi; ^lle aurait pu créer le monde ou ne pas le créer, le faire tout autre qu'il n'est, renverser les règles du vrai et du bien.
Un autre franciscain, Roger Bacon (néen Angleterre, 1214, mort •en 1294), fait songer au chancelier Bacon par ses idées comme par
son non. Il ne veut pas qu*on prenne « la paille des termes pour k grain des choses x> ; il combat les forces occultes; il demande qu'on observe la nature. Au raisonnement stérile il préfère Texpérienee; « le raisonnement conclut, il n'établit pas. » Il affirme la loi da progrès; il déclare que l'antiquité est la jeunesse du monde; il entrevoit quelques-unes des grandes découvertes qui renouTelleroot la science et l'industrie des hommes. A cet esprit scientifique s'associe chez Bacon un mysticisme qu'il fonde sur ce qu'il appelle Fexpérience intérieure. Un autre franciscain, Raymond Lulle (1234- 1315), fait antithèse à Roger Bacon. Il rêve une machine à penser qui combine les sujets et les prédicats selon les lois de la syllogistique, et produise la vérité : c'est ce qu'il appelle le grand art, an magna; c'est, h vrai dire, le triomphe du formalisme scolastique.
Décadence de la scolastique : nominallsme et niystlelsme. — Au xiv* siècle, la décadence de la scolastique résulte tout à la fois et du triomphe du nominaUsme et du dédain des mystiques pour la dialectique. Guillaume d'Occam naquit en Angleterre ; il entra dans l'ordre des Franciscains et fut l'élève de Duns Scot, dont il devint plus tard l'adversaire. Il est À la fois le rénovateur du nominalisme et le précurseur de Luther. Professeur h Paris, il défendit Philippe le Bel contre le pape Boniface YlII. H dénonçait les scandales du clergé, demandait une réforme de l'Église et soutenait qu'en matière temporelle les princes ne relèvent que de Dieu. Excommunié par Jean XXII, il se réfugia auprès de l'empereur Louis de Bavière, auquel il dit : Tu me défendes gladio, ego te defendam calamo. Il mourut à Mtinich en 1347. Ce qui caractérise la scolastique, c'est l'effort pour concilier la théologie et la philosophie, la redson et la foi : Occam sépare radicalement les deux termes. Non seulement les vérités révélées, mais toutes celles qui dépassent l'expérience, l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de Tàme, relèvent de la foi et sont inaccessibles à la raison. Le réalisme réalise des abstractions, il moltiplie les êtres sans nécessité : entia non sunt multiplicanda prœter necessitatem. Il suffit que les individus existent pour qu'on comprenne la formation des idées générales. Les universaux n ont de réalité ni dans les objets ni dans l'esprit de Dieu ; ils sont de pures abstractions de l'esprit humain fixées par les mots : conceptusme/ttis significans univoce plura singularia. Les idées de Dieu ne sont pas les exemplaires éternels des choses, elles n'expriment que sa connaissance de tous les êtres individuels. La science humaine n'a
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pas d'objet réel en dehors des notions de notre esprit^ elle doit ses principes à Texpérience, et consiste à unir les termes selon les lois de la logique formelle. La théorie d'Occam semblait devoir ramener les philosophes des abstractions scolastiques à Fétude de la réalité. En fait, son nominalisme a donné naissance au formalisme le plus subtil et le plus vide. (Prantl.) Les idées générales, pour les réalistes, représentaient Tessencedes choses; pour les disciples d'Occam, pour les terministes, la logique n'est plus à la lettre qu'une science de mots. C'est surtout en la rendant tout à fait stérile qu'Occam a contribué à détruire la scolastique.
L'excès du formalisme devait amener par l'impatience et le dégoût de cette dialectique verbale une réaction du mysticisme. Les mystiques allemands, maître Eckhart (4260-4327), Tauler (1300- 1361), renoncent à l'exposition syllogistique et prêchent la doctrine du pur amour qui, anéantissant tout ce qu'il y a d'humain dans notre âme, nous identifie avec Dieu. En France, Jean Gerson (1363-1429) veut qu'on ne s'adonne qu'avec mesure à la science et à la philosophie; la révélation seule nous donne la vérité. La théologie mystique n'est pas une science abstraite, mais une science expérimentale, qui s'appuie sur les expériences intimes des âmes pieuses. La vertu, l'amour et la pénitence sont plus propres à nous donner la science de Dieu que les subtilités de la logique. Cette science appartient aux humbles aussi bien qu'aux plus savants. Le cœur élève la raison, la foi mène à l'intelligence ; on finit par savoir parce qu'on a commencé par aimer. Le mysticisme trouve son expression la plus populaire dans un livre célèbre, dont l'auteur est resté inconnu, Y Imitation de Jésus-Christ, « Mieux vaut éprouver la componction que savoir comment on la définit... Au jour du jugement on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait... L'amour est fort comme la mort. » Ainsi la scolastique, qui avait été Tefi'ort pour concilier la raison et la foi, en venait à se nier elie-mètne, en sacrifiant l'intelligence à l'amour, la philosophie à la mystique pure.
La philosophie de la Renaissance prépare la philosophie moderne. — Les philosophes de la Renaissance. — Péripatéticiens, Platoniciens* — Le passage du moyen âge à là Renaissance ne se fait pas brusquement. La scolastique se prolonge dans les écoles longtemps encore après que l'histoire a cessé d'en suivre l'évolution, et déjà au xiv* siècle paraissent les précurseurs des humanisteis, parmi lesquels il suffit de
citer Pétrarque (1304-1374) et fioccace, son ami et son élève (1313- 1375).
Plusieurs grands événements ont contribué à précipiter ce mouvement de réaction contre le moyen âge. En 1453, Mahomet II s'empara de Constantinopk. Les savants grecs émigrèrent en Italie, apportant avec eux des maodscrit», les textes originaux de Platon, de Plotin, d'Âristote, de Cicéron. Dès lors oa oppose Platon à Aristote, Aristote lui-même k TAristote plus ou moins défiguré des Scolastiques. Toutes les doctrines antiques, pytbagorisme , épieurisme, stoïcisme, ont leurs partisans ; dans cette lutte d'autorités contradictoires le principe même d'autorité s'affaiblit L'imprimerie multiplie les exemplaires des manuscrits rares et répand les idées avec une rapidité inconnue. Luther co appelle du pape à la conscience individuelle, et de la tradition catholique aux livres saints. La Réforme pose de graves problèmes, dont l'intérêt vital détoune des vaines disputes de la logique formelle. On s'éprend de l'art antique, de* formes harmonieuses, et le charme de la beauté païenne insinue doucemest dans les cœurs Famour de la nature. En même temps, les progrès de la science, ses découvertes inattendues, éveillent, avec une ardente curiosité, Tintérêtaux choses de ce monde. La découverte de l'Amérique transforme la face de la terre. Copernic (1473-1343) fait paraître avant de mourir son traité des Révobh lions des globes célestes : il y expose le vrai système du monde, qui renverse les théories de Ptolémée et d'Aristote et semble contredire les traditions bibliques. Galilée (1564-1641) découvre les lois de la chute des corps, observe le ciel et démontre avec plus de rigueur le mouvement de la terre et le système de Copernic. Kepler (1571-1630) publie en 1609 son Astronomie nouvelle, du» laquelle il expose les trois lois du mouvement des planètes et prépare la théorie de l'attraction universelle. Vésale (1514-1564) crée l'anatomie ; Servet (1309- 1553), brûlé par Calvin, a le premier l'idée de la circulation du sang, quiniiiuit dans ses fondements la médecine antique. Les mathématiques marchent da môme pas que les sciences de la nature, dont elles sont, avec Galilée, le précieux auxiliaire. En 1543, Tartaglia résout les équations du troisième degré; Cardan généralise la méthode nouvelle ; Yiète améliore la notation algébriqpe et, précurseur de Descartes, entrevoit l'application de l'algèbre à la géométrie. C'est au milieu de cette agitation féconde des esprits, au moment où se créent les œuvres les plus belles de l'art, où les luttes religieuses troublent les consciences et les Etats, que se développe la philosophie de la Reoaissaiice. Elle prépare tout, elle n'achève rien. Les vues fécondes ne manquent pas» mais la discipline qui permet d'en recueillir les fruits. Dans la confusion de» systèmes on retrouve toutes les idées qui, précisées, nettement formulées par Bacon et Descartes, deviendront les principes mêmes de la philosophie moderne : séparation delà théologie et delà philosophie; méthode expérimentale ; application de la méthode des mathématiques à la solution des problèmes philosophiques. Un caractère commun se dégage cependant de ces systèmes divers : c'est le sentiment profond de la vie universelle ; une tendance au panthéisme; la réhabilitation et l'amour de la nature, qui n'est plus considérée, selon la tradition chrétienne, comme le principe du mal, mais, selon la tradition de l'antiquité, comme TexpresBion viailiie de la beauté et de lintelligeuce suprêmes.
Aristote garde des disciples; mais l'interprétation d'Arerroès domine dans Técole de Padoue jusqu'au milieu du xvn** siècle. Pomponat (i462<-i525) montre, en s'appuyant sur Tautorité d'Aristote, que la raison ne permet d admettre ni l'immortalité de Tàme {de Immortalilate animw) ni la liberté. Il déclare d'ailleurs qu'il
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accepte, comme chrétien, ces dogmes que, comme philosophe, il trouve absurdes. Cette distinction plus ou moins sincère des deux vérités, souvent invoquée par les penseurs de la Renaissance, ne réussit pas à les sauver du bûcher. La libre pensée est autre chose au xvi^ siècle qu'une bravade sans danger. Césalpini, médecin comme Pomponat, est un péripatéticlen panthéiste : son dieu est Tâme du inonde, anima unicersalis. Les philosophes ne sont plus des moines ni des théologiens, mais des laïques, médecins, savants, philologues, erudits. L*Église en reste à la scolastique. Yanini (1585- 1619) explique tout par les seules forces de la nature, à laquelle Dieu est immanent. Accusé d'athéisme, il est condamné en 1619, par le parlement de Toulouse, à être brûlé vif après avoir eu la langue coupée.
A Tautorité d'Aristote les Platoniciens opposent celle de leur maitre, dont la doctrine avait été remise en lumière par les émigrés grecs. En 1460, Gosme de Médicis fonde à Florence TAcadémie platonicienne. Marcile Ficin (1433-1499), qui en fut le premier président, donne une édition des œuvres de Platon et de Plotin avec commentaires et traduction latine. Pic de la Mirandole (1463-4494) combine le néo-platonisme avec la Kabbale. A dix-neuf ans il proposait de soutenir à Rome, contre tout adversaire, neuf cents thèses, de omni re scibili : ce déû marque bien Taudace des esprits, leur confiance à toute épreuve. Nicolas de Guss, né en Allemagne (1401-1464), est le précurseur de Gopernic et de Descaries. Il enseigne que la terre n'est pas le centre du monde et qu'elle se meut; que toute pensée est une sorte de mesure, et que les mathématiques sont Tidéal de toute science. Sa doctrine est un mélange du platonisme et des spéculations pythagoriciennes sur les nombres. En France, Ramus (Pierre de la Ramée, 1515-157:2), dans ses Animadveraiones in Dialec* ticam Aînstotelis (1534), attaque la Logique d'Aristote, à laquelle il reproche Tobscurité et la confusion. Dans les JHalecticœ Imtituiiones(ioVS), il essaye de substituer à la logique deTÉcole une logique plus simple, plus claire, dont il emprunte les éléments à Platon, à Gicéron, à Quintiiien. ^ommé professeur au Gollège de France, récemment fondé par François P% il eut un immense succès. On admirait avec surprise cette clarté et cette éloquence si contraires aux habitudes de TÉcole. Il faut reconnaître que la réforme de Ramus porte plutôt sur la forme que sur le fond de la philosophie. 11 eut cependant de nombreux partisans en France et surtout en Allemagne. Il mourut pendant la nuit de la Sainl-Barthélemy, assassiné par un péripatéticien fanatique. Charpentier.
G*est une chose remarquable que Tétude de la nature et les ncherches mathématiques se mêlent couramment au xvi" siècle aiee la théosophie, la magie et les spéculations d'un pythagorisme a?»tureux. Paracelse (né en Suisse, 1493, mort à Salzbourg, IMl) Tient réformer la médecine, substituer à Tautorîté de Gralîen et d'AviceiuK Tunion féconde de Texpérience et de la spéculation. Il rattache cette réforme de la médecine à une théorie mystique de Funivrs, où tout se tient et conspire, et il fait intervenir directement des principes, des archéesy qu'il oppose les uns aux autres, le principe de la vleas principe de la maladie, etc. Van Helmont (de Bruxelles, 1577-164i reprend les mêmes idées. Cardan (1501*1576), mathématicien, médecin, philosophe, est en même temps un visionnaire. Il combiiK la théosophie avec la doctrine des nombres, et cherche à fcirc rentrer l'apparition des esprits dans les phénomènes* naturels. Le cordonnier allemand Jacob Bœhme (1575-1624) est un pur mystique. Le problème qui surtout l'occupe est celui des rapports de Dieu an monde. Sa solution est que Dieu ne peut exister qu'en se manifestant dans le monde. Avec une véritable hardiesse spéculative, Bcduae cherche à déduire le fini, le corps, le mal lui-même, de Dieu et de son essence*. Par là il est le précurseur de Schelling et de Hégei.
Quelques philosophes ont, avec plus de mesure, un sentiment plus net des exigences de la méthode scientlGque. « L'expérience, dit Léonard de Vinci, est seule interprète de la nature; il ûui^ la consulter toujours et la varier de mille façons, jusqu'à ce qu'on en ait tiré les lois universelles. » Telesio (1508-1588) ne veulpns qu'on substitue à l'autorité d'Aristote celle de Platon, mais reloue de la nature. L'expérience seule peut conduire à la connaissance; le raisonnement a toujours besoin d'être contrôlé et vérifié parte faits. Telesio fonda à Naples une société pour l'étude des q«e^ tîons naturelles, Academia Tele^iana, qui devint le modèle de beaucoup d'autres sociétés du même genre. Campanella (né en Galabre, 1568, mort à Paris, 1639) eut la vie la plus agitée. Accusé d'avoir conspiré contre la domination espagnole, il fut torturé, pus jeté en prison. Plus tard, il passa trois ans dans les cachots de l'Inquisition romaine. Il finit par se réfugier & Paris (1634), où il mourut. Il y a, selon lui, deux sources de connaissance : la sensation et la foi. Le philosophe doit étudier la nature et non 1^ livres d'Aristote. Le monde est le livre où la raison éternelle a écnl elle-même ses pensées; les livres des hommes ne sont que des copies mortes de la vie, pleines d'erreurs et de mensonges. ^^ sa Cité du soleil, Campanella exagère encore les utopies coffiiD^^
nistes de la République de Platon. Galilée (1564-1641) expose très nettement les règles de la méthode scientifique. L'autorité n'a rien à faire avec la science ; il faut partir du doute et faire reposer tous ses raisonnements sur l'observation et l'expérience. L'induction permet ainsi de dégager des faits individuels les lois générales.
Il faut faire une place à part à Jordano Bruno, le plus original des philosophes idéalistes duxvi° siècle. Né en 1548, dans l'État de Naples, il entra dans Tordre des Dominicains; mais bientôt, ayant conçu des doutes sur la vérité de la religion, il reprit sa liberté. Il mena dès lors la vie errante qui le conduisit en Suisse, en France, en Angleterre, en Allemagne. De retour à Venise, il fut livré à l'Inquisition de Rome, resta sept ans en prison, et, comme il refusait de se rétracter, fut condamné à être brûlé vif. « Voilà un jugement, dit-il à ses juges, qui vous trouble peut-être plus que moi. » L'odieuse exécution eut lieu à Rome le 17 février 1600. Jordano Bruno développe la doctrine de Nicolas de Guss. L'idée maîtresse de sa philosophie est l'unité et l'infinité des mondes. L'univers est infini dans l'espace et dans le temps. Notre système solaire n'est qu'un monde parmi les mondes sans nombre. Les étoiles ne sont pa.s mues par un premier moteur, mais par une âme qui leur est iuLmanente. L'éther infini, qui remplit l'espace infini, cache en soi les germes et les fins de toutes les choses particulières, qui naissent et se développent selon des lois définies. Les éléments, les mtpnades, sont à la fois matérielles et spirituelles; elles ne naissent ni ne périssent, mais se combinent ou se séparent. L'âme est une monade immortelle, qui n'existe jamais sans un corps. Dieu est la monade des monades; il est à la fois le minimum, puisque tout sort de lui; le maximum, puisque tout est en lui. Il n'a pas créé les mondes par un acte arbitraire, mais par une nécessité interne ; il est présent aux choses, comme l'être à ce qui est, comme la beauté aux objets beaux.
Dans ce conflit de doctrines le scepticisme ne pouvait manquer de renaître. Michel de Montaigne (1532-1592) reprend dans st^ Essais les arguments des anciens Sceptiques, et par le charme de son style, par la grâce de son esprit, il séduit ceux qu'il n'inquiète pas. Au « Que sais-je? » de Montaigne Charron (1542-1603), son disciple, répond : « Je ne sais », et il sacrifie la raison à la foi. Descartes fera du doute même le point de départ d'une philosophie nouvelle.
J. HiST. DB L.i PBIU 64