Les premiers dominicains à Paris. P. de Ta
ran taise. — Les premiers tnagistri qui occupèrent les chaires dominicains de Paris appartiennent à l'ancienne scolastique, soit
') A en juger parles extraits de la « questio disputata* publiée dans le de hum, cognit. rat. etc., pp. 220 et suiv. — ') T. X, p. 34.
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P. DE TARANTAISE. R. KILWARDBY. 315
parce que leur activité scientifique est antérieure aux innovations de l'albertino-thomisme, soit parce que celles-ci ne parvinrent pas à modifier chez eux des convictions arrêtées. Les principaux sont Roland de Crémone, premier licencié de Tordre, Jean de S. Gilles, premier titulaire de la seconde chaire dominicaine, Hugues de St. Chair, qui fut vers 1230 le second magister actu regens, et surtout Pierre de Tarantaise.
Actu regens à Paris en 1259, archevêque de Lyon (1272), évêque d'Ostie (1273), pape sous le nom d'Innocent V, P. de Tarantaise est l'auteur de divers ouvrages d'exégèse, de commentaires sur les Sentences et de quatre traités philosophiques (de unitate formae, de materia coeli, de eternitate mundi, de intellectu et voluntate). Il accentue la portée pratique de la science théologique, s'élève contre l'éternité de la créature, hésite entre la composition hylémorphique des substances immatérielles et leur simplicité — la première de ces théories étant planior, facilior, la seconde subtilior *), — incline à adopter les rationes séminales, mais souscrit à la distinction réelle de l'âme et de ses facultés. Pierre de Tarantaise resta fidèle aux anciennes traditions, sans cependant prendre position dans le mouvement d'opposition contre le thomisme (Art. IV, §1).
263. Les premiers dominicains à Oxford. R. Kilwardby. — A Oxford, le plus célèbre maître dominicain est Robert Kilwardby a). Il défend la valeur scientifique de la plupart des théories caractéristiques de l'ancienne école, en même temps qu'il prend à l'égard du thomisme une attitude agressive qui sera signalée plus loin (312). Professeur à Oxford (1248 à 1261), provincial (1261 à 1272), archevêque de Cantorbéry (1 272-1 278) puis cardinal, R. Kilwardby commenta les Sentences de P. de Tarantaise, les premiers analytiques, les arguments sophistiques.
') Édit. S. Bonaventure, t. II, p. 94. Schoiion. — ') Avant lui, on cite Robert Fitzacker, à qui on attribue des Commentaires sur les Sentences.
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En outre, il est l'auteur d'un traité de ortu et divisione philosophiae, qui marque un progrès sur le traité similaire de Gundissalinus, et que M. Baur appelle l'ouvrage le plus remarquable que le moyen âge ait produit sur la classification du savoir x). Y convergent les classifications de l'école de S. Victor et de l'école arabe de Tolède. Ce qui distingue ce traité, ce n'est pas tant la nouveauté des idées que le souci de l'auteur à montrer l'esprit péripatéticien des cadres, et le soin qu'il apporte dans l'étude détaillée des diverses branches et de leurs relations réciproques. Les arts mécaniques apparaissent dans la philosophie pratique à côté de l'éthique, et la logique, tout en s'opposant comme scientia rationalis à la scientia realis, est incorporée dans la philosophie proprement dite 2).
264. Bibliographie. — Les œuvres des premiers dominicains sont inédites. Baur donne la table des questions traitées dans le de ortu et divis. philos, de R. Kilwardby, op. cit., n° 246.
ART. III. LE PÉRIPATÉTISME ALBBRTINO-THOMISTE ET LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
265. Résumé. — La scolastique d'Albert le Grand et celle de Thomas d'Aquin innovent dans l'ordre des Frères Prêcheurs, et en général dans les écoles du xme s. Elles se différencient des systèmes antérieurs, d'une part par leurs bases nettement péripatéticiennes, d'autre part par leur plus grande cohésion doctrinale. La nouvelle scolastique dominicaine fut vigoureusement commencée par Albert de Bollstàdt, et définitivement constituée par
') Op. cit., p. 36S. — ') M. Baur croit retrouver en outre dans Kilwardby l'influence de Thomas d'Aquin. A en juger par l'opposition systématique de Kilwardby aux idées thomistes, on en peut douter. — Schéma de la philosophie d'après Kilwardby : I. Philosophia rerum divinarum (naturalis, mathematica, metaphysica). II. Philosophia rerum humanarum : 1) Practica. a) Ethica (solitaria, privata, publica). b) Artes mechanicae. 2)Logica, scientia rationalis. — Schéma de Thomas d'Aquin : I. Philosophia realis : 1) Theoretica vel speculativa (naturalis, mathematica, divina). 2) Practica (ethica vel monastica, oeconomica, politica). IL Philosophia rationalis, logica.
318 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
renommée comme magister en théologie atteignit son apogée. Dès cette époque, il commença la publication de sa vaste encyclopédie scientifique et philosophique. Elle est achevée pour une grande part en 1256, mais il la compléta jusqu'à la fin de sa vie '). Quand il revint à Cologne, en 1248, pour y organiser le sttidium générale dont le chapitre général de Juin avait décrété l'érection, nous retrouvons Thomas d'Aquin à son école. En 1252, Albert lui-même proposa au maître régent de l'ordre à Paris la promotion au baccalauréat de son éminent élève. A partir de ce moment, l'intervention d'Albert dans de nombreuses affaires d'arbitrage, de 1254 à 1257 *es charges du provincialat de la province d'Allemagne, plus tard les soucis de l'épiscopat de Ratisbonne (r.z6o- 1262) vinrent le distraire de l'étude. Quand il eut abdiqué les honneurs, il se retira dans le couvent de Cologne qu'il choisit pour résidence habituelle. En 1270, il est en correspondance avec Gilles de Lessines au sujet des thèses condamnées quelques mois après par Etienne Tempier (3x3), et quand en 1277 les condamnations de l'évêque de Paris vinrent frapper la doctrine de Thomas d'Aquin, il prit le chemin de Taris pour défendre les enseignements de son disciple. Il mourut à Cologne le 15 novembre 1280 *).
De son vivant déjà, Albert acquit une réputation universelle d'homme de science. Roger Bacon, qui cependant ne l'aime pas, en rend témoignage. En faveur d'Albert on fait exception à la règle généralement admise au xme s. qu'un auteur vivant ne peut pas être cité par son nom. L'illustre dominicain est nommé à l'égal d'Aristote. d'Avicenne et d'Averroès s).
Les œuvres d'Albert forment une bibliothèque. On peut s'en assurer en consultant le catalogue de l'abbaye de Stams, — précieux répertoire des œuvres dominicaines, tenu à jour jusqu'au troisième decennium du xiv° s., reprjs et complété par Laurent Pignon (f 1449) 4). Notons :
i° Écrits philosophiques. — a) Paraphrases : de praedicabilibus, de praedicamentis, de sex principiis, Perihermenias, analytica, topica, libri elenchorum, physica, de cœlo et mundo, de natura locorum, de proprietatibus eieinentorum, de generatione et corruptione, de meteoris, de mineralibus, de anima, de sensu et sensato, de memoria et reminiscentia, de intellectu et intelligibili, de somno et vigilia, de spiritu et respiratione, de motibus animalium, de morte et ri ta, de vegetabiiibus, de animalibus, metaphysica, ethica, po/itica, et divers petits traités.
') Mandonnet, dans Dict. de TheoL cathoL, in voce, 1. 1, col. 666. — *) De Loé termine la série des regesta d'Albert par ce jugement bien justifié : « nullus eo tempore in tam diversis negotiis simul tantus exstitit », De vita et scriptis, etc., v. n° 371. — J) « Nam sicut Aristoteles, Avicenna et Averroës allegantur in scholis, sic et ipse. » R. Bacon, Opéra inedita (éd. Brewer, p. 30). Gilles de Lessines écrit de même : « haec est positio multorum magnorum et praecise domni Albert i quondam Ratisponensis episcopi » De uni taie formae, éd. De Wulf, p. 36. — *) Ce catalogue est publié par Denifle, Quellen z. Gelekrtengeseh. d. Predigerordens, etc., v. n° 337.