AUGUSTE COMTE
321. Vie et œuvres d'Auguste Comte. — Né à Montpellier, Auguste Comte fit ses études classiques au Lycée de cette ville. Admis à l'Ecole polytechnique, à Paris, après un examen exceptionnellement brillant, il en fut chassé pour raison d'indiscipline, avant la fin de son cours. Pour gagner sa vie il dut donner des classes de mathématiques Alors commença pour lui une existence fort pénible, partagée entre l'incertitude di lendemain et les tracasseries de famille. Trois années durant, 1826-1829, il dut suspendre, pour cause de folie, ses cours de philo-
sophie positive à peine commencés. Il s'en ressentit jusqu'à sa mort. Cette religion de l'humanité dont il se fit le pontife, et où se coudoyaient le plus étrange mysticisme et les plus tristes excentricités, en est la preuve. I] mourut en 1857. Ses princi- Paux ouvrages sont : Cours de bhilosophic positive, Svstème de bolitique positive et Synthèse subjective.
322. Caractères de la Philosophie de Comte.— La philosophie de Comte est : 1° Positisiste, c'està-dire qu'elle s'abstient de toute recherche sur les causes premières et sur l'essence des choses, Les phénomènes et leur enchainement, voilà, d'après Comte, l'objet de la vraie science. 2° Adzersaire irréductibl: de la métaphysique : c'est une conséquence du système qui prétend mortes les causes premières, les essences des choses, et, partant, la métaphysique de laquelle ces causes et ces essences relèvent. 3° Mystique: surtout à la dernière période de la vie d'Auguste Comte, Lui qui avait renié toute religion, peu avant sa mort. se fit l'apôtre d'une religion marquée au coin du mysticisme le plus bizarre, appelée la Religion de l'humanité.
323. Doctrines bhilosophiques de Comte. — Comte est le père du Positirisme, Cette doctrine peut se résumer dans cette phrase de son fondateur : “Il n'y a qu'une maxime absolue, c’est qu'il n'y a rien d'absolu ”. Le fait seul, le fait brut, qui tombe sous les sens, voilà le véritable objet de la science. Les causes, les essences, bref, l'absolu, l’incondi-
tionnel, tout ce qui est au delà de l'expérience sen- Sible, est objet de foi et de croyance, une pure conception de l'esprit, une affaire de sentiment, indigne de la science. Comme le dit si bien un auteur, M. Bersot, le positivisme est l'abstinence de métaphysique.
Le principal argument invoqué à l'appui de cette théorie, est la famer.se loi connue, en histoire de la philosophie, sous le nom de loi des trois états. Comte ne peut revendiquer la paternité de cette loi. Il l'a empruntée à Turgot. Dans ses évolutions successives vers la véritable science, l'esprit humain passe par trois étapes, trois états, appelés chacun: état théologique, état métaphysique et état positif. Dans le premier état, les hommes rendent compte des faits, des événements, en recourant à des causes surnaturelles. C'est ainsi que l'on explique le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme qui, successivement, se sont rencontrés au berceau de tous les peuples. Plus tard, n'etant pas satisfaits des réponses données par les idoles, par les dieux, ou par Dieu, les hommes sont allés chercher dans les causes naturelles inhérentes aux faits, aux événements eux-mêmes, la solution des problèmes qui faisaient leur tourment, Ces causes naturelles sont les essences, la substance des choses : autant d’entités cachées et de qualités occultes qui échappent à la perception sensible, C’est l’état métaphysique. Enfin, ces entités cachées, ces qualités occultes, cet absolu, être suprasensible ,u métaphysique, n'a pas donné entière satisfartion à l'esprit humain qui a faim et
soif de science. Et donc, les hommes ont demandé ailleurs la solution tant désirée, Cette fois, au lieu de tenter fortune dans le domaine de l'au delà, ils se sont dit: contentons-nous du Jait seul, tel qu'il nous apparait. Lui seul, apparence, phénomène, est de nature à nous satisfaire, il est capable d'être objet de science; bornons-nous à l'unique observation du fait et à la découverte de ses lois expérimentalement démontrées. Ce troisième’ état, le plus parfait, est l'état positif. L'étude des phénomènes, leurs rapports empiriques de Concomitance et de séquence, leur comment sans s'occuper de leur pourquoi, voilà pour les positivistes, le rôle de la science. Dieu, l'âme, les questions de substances, de causes, etc., sont, à leurs veux, objet de pures hypothèses, Ils ne se prononcent ni Pour, ni contre. Ils s'en abstiennent. Les athées et les matérialistes, eux, ont une opinion bien arrêtée à l'égard de l'absolu. Ils le nient. Ce sont des métaphysiciens à leur manière.
L'abstention, l'absence de métaphysique qui est le fond du positivisme nous dit pourquoi Comte, dans la classification des sciences, n’a laissé aucune place à la science de l'absolu. Cette classification, n'est évidemment pas à l'abri de la critique; cependant, elle a quelque mérite, L'auteur classifie les sciences d'après leur complexité croissante et leur simplicité décroissante. A la base sont les mathématiques, puis viennent l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie — chacune de ces sciences forme un degré nécessaire à celle qui la suit.
Ainsi, la science de la société (sociologie) est impossible sans la science de la vie (biologie), celle-ci ne se conçoit pas sans la chimie, etc. La sociologie d'Auguste Comte qui, dans la classification, est au sommet, parce qu'elle e:t plus complexe, plus spécialiste et moins abstraite, se divise en deux parties: sociologie statique et sociologie dynamique. Dans l'une, il énonce les lois qui assurent le bon équilibre et la permanence de l'ordre social, dan: l'autre, il donne les conditions essentielles à son progrès. Quant à la psychologie de Comte, elle se ramène à la physiologie et à la bioiogie. En morale, il est disciple de l'Ecole Ecossaise, et fait large le rôle du sentiment qu'il atsigne du nom d'’altruiime. La religion comtiste appelée religion d: l'humanité, est un retour au paganisme. Il n'y a point de Dieu, il n'y a point d'âme, du moins immortelle; l'être suprême, c’est l'humanité, qu'il nomme le Grand Etre. Cette religion a aussi sa trinité: le Grand Etre, c'est-à-dire l'Humanité, le Grand Fétiche, c'est-à-dire la Terre, source de tous les êtres, et le Grand milieu, c'est-à-dire l'Espace. C'est l'humanité qui représente la perfection suprême, c'est elle surtout que les hommes doivent adorer.
324. Appréciation. — L'influence de Comte, soit en France, soit en Angleterre, fut indéniable. Ses disciples, infidèles sur certains points de la doctrine, gardèrent les parties essentielles. Eux, comme le maître, continuèrent et continuent encore à prôner que la vraie science n'est que l'observation des phénomènes et que l'absolu, objet de la métaphysique, est inaccessible.
Avons-noës besoin d'ajouter que le positivisme contredit l'une de: thèses les plus essentielles de la psychologie? En effet, à part la faculté sensibie, chez l'homme, il Y a la raison, faculté spintuelle, dont le rôle est de chercher la nature du substrat, du soutien des accidents qui répondent à nos perceptions visuelles, tactiles, etc, c'est-à-dire la substance, l'essence, les causes, etc. L'argument, cher à Comte, est la loi des trois états. Tout en admettant qu'à certaines époques l'esprit humain ait eu une tendance à expliquer les choses en recourant à des causes surnaturelles, à des entités cachées ou sim-. plement à l'expérience, il est faux de croire que cette tendance soit une loi nécessaire de l'intelligence. Au surplus, ces trois états ne sont pas
exclusifs, comme le prétend Comte. Car nous trouvons dans le même esprit les trois modes de penser: théologique, métaphysique et positif. Ainsi, saint
Thomas, Leibniz et Pascal ont été de grands méta-
physiciens, de sagaces observateurs et d'illustres croyants. Sans compter que le positivisme conduit au scepticisme et à l'anéantissement de toute science, par les limites qu'il impose à la raison et la défense qu'il lui fait de tenter la recherche des causes. Rechercher les causes d'un chose, n'est-ce pas faire de la science? Ajoutons que le système d'Auguste Comte équivaut au matérialiste et à l'athéisme. Comte ne veut Pas se prononcer sur la nature de l'âme, ni sur celle de Dieu ; l'âme et Dieu, suivant lui, sont inaccessibles à la raison humaine. Mais alors pourquoi définit-il l'âme : l'ensemble des fonc-
tions du cerveau et de la moëlle épinière, et enseignet-il qu'on ne peut expliquer l'origine du monde ni par plusieurs dieux, ni par un seul ? Aussi bien, restreindre le rôle de la connaissance aux seuls faits sensibles, n'est-ce pas dégrader la nature humaine qui a tant faim et soif de l'au delà, de l'absolu, de l'infini ? Comte, lui-même, quoi qu'il écrive, est métaphysicien à sa manière. Il a ses théories générales des choses; et son mode de connaître, d'après lui, purement expérimental, suppose qu'il y a des lois, de l'ordre dans la nature, que tout ce qui existe a . sa raison suffisante, Autant de notions universelles, absolues, qui font voir toute la contradiction en laquelle est tombé le fondateur du positivisme,
325. Emile Littré (1801-1893) est le plus fidèle disciple de Comte ; dans ses ouvrages, Paroles de phisophie positive, A. Comte et la philosophie posirive, il donna une forme plus explicite aux doctrines du maître, avec, cependant, une tendance plus prononcée au matérialisme, Les erreurs sociales et humanitaires d’Auguste Comte n’eurent aucune prise sur Emile Littré.
326. Hippolyte Taine (1828-1893). — Le positivisme rencontra en T'aine un précieux auxiliaire et un écrivain d’un rare talent. L'œuvre capitale du philosophe français est l'ouvrage intitulé: l’Intelligence. C’est là qu’il expose sa doctrine. Elle n'est, somme toute, que la théorie de Comte avec quelques modifications. Le fait sensible est seul objet de science. La sensation et l’idée sont identiques ; celleci est celle-là affaiblie. Dans l'interprétation de la
Perception extérieure (connaissance sensible des choses hors de nous), Taine se Prononce en faveur de l'hallucination vraie. Toute sensatios tend à s'objectiver, c'est-à- .e à se poser comme ertérieure; mais de sa nature elle n’est ec ne peut être qu'intérieure, Et donc, toute sensation est hallucinatoire. Cependant, la sensation est classée parmi les hallucinations vraies, c'est-à-dire parmi celles qui sont d'accord avec elles-mêmes, avec les sensations antécédentes et concomitantes, La causalité, pour lui, n'est qu'un fait supérieur engendrant un ensemble de faits, par exemple: la pesanteur, fait général et supérieur, engendre fa chute de tous les corps. La réfutation du positivisme en gnéral s'applique à la doctrine de Taine,
Ce philosophe a prétendu que l'homme était la résultante fatale de trois facteurs appelés : Ja race, le milieu, le moment. On ne saurait nier, en effet, que ces foces ont une influence sur la formation du Caractère propre à chaque individu: mais — il faut le dire — on ne peut nier aussi que la volonté collabore, pour une grande part, avec ces trois facteurs, au perfectionnement de l'homme ; si bien que, celui-ci, s’il se travaille, est capable de se faire en quelque sorte lui-même.
327. Charles Renouvier (1815-1903) se distingue par la tendance appelée néo-criticiste de sa philosophie. Il reste fidèle à l’idée maîtresse du kantisme, à savoir, la primauté de la raison pratique sur la raison spéculative, mais il bannit de la philosophie les noumènces ou la chose en soi pour s'en tenir aux
h'hénomènes seulement; et, à la science que Kant présente comme absolument nécessaire, il donne un caractère de liberté, Le criticisme de M. Renouvier, parce que différent quelque peu de celui de Kant, s'appelle néo-criticisme ou criticisme phénoméniste. Selon lui, aucune vérité ne s'impose cessairement à l'esprit; et, à toute évidence, si foie coit-elle, on peut résister victorieusement; le scepticisme et le dogmatisme s'équivalent. Et le problème de la certitude n'est qu'un acte de la volonté libre. “ C'est à la liberté qu'il appartient de poser le fondement de la certitude, ” écrit Renouvier. Par conséquent, le fondement de la science et de la morale, c'est le libre arbitre qui découle du devoir, et comme lui, est indémontrable, parce que tous deux s'imposent à notre croyance. Qu'il suffise de dire que le néo-criticisme, à part les contradictions inhérer. iu kantisme, renferme un faux principe, savon, ‘identité entre le scepticisme et le dogmatisme. Et aant au phénoménisme de Renouvier, ï, se réfute de la même manière que celui de Hume.