‹ Histoire de la philosophie scolastique (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Amaury de Bennes et le concile de Paris.

L'école de Chartres avait tour à tour entendu Gilbert de LaPorrée, Thierry, Bernard, et, sous la direction de ces maîtres justement renommés, elle n'avait pu manquer de devenir une pépinière de jeunes théosophes. Il ne faut donc pas s'étonner de voir arriver de Chartres à Paris, dans les dernières années du XIIe siècle, un audacieux chef de secte comme cet Amaury de Bennes dont nous allons maintenant parler.

Logicien très habile, il avait, dit Guillaume le Breton, longtemps professé les arts et les sciences profanes. S'étant plus tard occupé de théologie, il l'apprit et l'enseigna selon sa méthode particulière, très-librement, sans jamais s'inquiéter de ce que les autres pouvaient penser (1). Il avait, dit un chanoine de Laon (2), l'esprit très-subtil et se faisait un jeu de railler tout le monde ; ce qui lui suscita plus d'un ennemi. Cepen-

(1) Cum in arte logica perilus esset et scolas de arte illa et de aliis arlibus liberalibus diu rexisset, transtulit se ad sacram paginam excolendam. Semper tamen suum pcr se modum docendi et disccndi habuit etopinionem privatam et judicium quasi sectum et ab aliis separatum. » Guillelm. Brito, dans le Bec. des Histor. de la Fr. t. XVII, p. 83.

(2) Anonymus Laudun., Chronicon, dans le Rec. des Histor. de France, t. XVIII, p. 715.

dant il pouvait braver bien des rancunes, ayant la faveur du roi Philippe qui l'avait donné pour précepteur à son premier-né, le prince Louis. Ainsi, dit encore le même chroniqueur, la cour l'honorait, croyant que ses opinions étaient saines et qu'il y avait profit à le fréquenter. Mais combien la cour se trompait ! Elle dut enfin reconnaître son erreur, quand les autres maîtres, par lui si malmenés, le dénoncèrent et le forcèrent d'aller se justifier devant le pape, s'il le pouvait. Il fit donc le voyage de Rome, plaida sa cause et la perdit. Condamné par le pape à désavouer publiquement sa théologie de récente invention et tous ses propos hérétiques, Amaury revint à Paris, y fit sa pénitence et mourut bientôt après. On l'enterra, réconcilié non de cœur, mais de bouche, avec l'Église, près du cimetière de Saint-Martin-des-Champs (1).

Nous avons, sur la doctrine d' Amaury, des renseignements nombreux et concordants. Voici d'abord le témoignage d'un historien ordinairement très digne de foi, Martin de Pologne, qui mourut en 1278, après avoir été chapelain de cinq papes : « Suivant Amaury, «. les idées qui sont dans la pensée divine, créent et « sont créées, tandis que, suivant saint Augustin, il « n'y a rien dans la pensée divine qui ne soit éternel, « immuable. Il disait aussi qu'on appelle Dieu la fin de « toutes les choses parce que toutes les choses doi- « vent retourner vers lui, pour trouver en lui un repos « éternel, et former avec lui un seul individu d'une « permanence inaltérable. La nature d'Abraham n'é- « tant pas autre que celle d'Isaac, mais la même <( nature leur étant commune à tous les deux, ainsi,

(1) Guillulm. Brito; lot", cil.

« disait-il, tous les êtres ne font qu'un seul être et tous « les êtres sont Dieu. En effet, il soutenait que Dieu « est l'essence de toutes les créatures, l'être même de « tout ce qui est. Il ajoutait : comme la lumière se voit « non pas en elle-même, mais dans l'espace lumineux, « ainsi Dieu sera vu par les anges et par les hommes « non pas en lui-même, mais dans ses créatures (1). » Comme on peut le juger par ce passage, Martin de Pologne savait parler la langue des philosophes. L'exposé qu'il vient de nous faire n'est pas complet, mais il est très-clair. Nicolas Triveth (2) et Jean de Gerson (3) se sont contentés de le reproduire. Les dires de Martin de Pologne nous sont confirmés par deux autres documents plus anciens et plus instructifs. L'un est la sentence rendue par le concile qui jugea les disciples d'Amaury (4) ; l'autre, que nous allons pour la première fois mettre en lumière, est un traité sans nom d'auteur contre ces Amalriciens, Contra Arnaurianos, écrit dans le temps même où leur secte semblait encore redoutable. Ce traité, dont on reconnaîtra bientôt l'importance, est

(1) « Damnavit (Innocentais III) Almaricum quemdam Carnotensem, cum sua doctrina, sicut habetur in decretali « Damnatus. » Qui Almaricus asserit idœas, quœ sunt in mente divina, creare et creari, cum, secundum Augustinum, nihil nisi œternum atque incommutabile sit in mente divina. Dixit etiam quod ideo finis omnium dicitur Deus, quia omnia reversura sunt in eum ut in Deo incomrnutabiliter quiescant, et unum individuum atque incommutabile in eo permanebunt ; et sicut alterius naturae non est Abraham, alterius Isaac, sed unius ac ejusdem, sic dixit omnia esse unum et omnia esse Deum. Dixit enim Deum esse essentiam omnium creaturarum et esse omnium. Item dixit quod sicut lux non videtur in se, sed in aere, sic Deus nec ab angelo neque ab homine videbitur in se, sed tantum in crealuris. » Martini Poloni Chronic. expeditiss. lib. IV.

(2) Nicol. Triveth Chronicon, dans le tom. III du Spicileg. de Dachery, édit. in-fol., p. 184.

(3) Concordia metaphys. cum logico, t. IV Operum, col. 826. ft) Martène, Thés. nov. anecdot., t. IV, col. 1G3, 164.

conservé dans le num. 1301 de la bibliothèque de Troyes (1).

Le caractère particulier de David, c'est, comme on l'a vu, d'être un philosophe qui semble ignorer tous les dogmes, tous les mystères de l'orthodoxie chrétienne. Amaury de Chartres est, au contraire, un théologien qui prétend démontrer que le panthéisme est la vraie doctrine de saint Paul et de tous les Pères à qui la foi des simples n'a pas suffi. Nous insistons sur cette différence. Voici, du reste, la série des propositions d'Amaury.

Dieu, dit l'Écriture, est partout : Deus est ubique.

(1) Ce traité commence au fol. 141 du manuscrit et finit au fol. 154. C'est l'ouvrage d'un théologien savant et sub-til, dont le nom manque. A quelques formes de langage on croit reconnaître Pierre de Poitiers ; il y a plus, certains passages des Sentences publiées sous le nom de cet illustre chancelier sont reproduits dans le traité presque sans aucun changement. Ainsi nous lisons, au feuillet 153 du manuscrit, rectoeX verso, une définition des sacrements de l'ancienne loi qui se retrouve livre IV, chap. ni des Sentences. L'analogie est plus grande encore entre le texte du feuillet 152 et celui du chap. xn, livre V, du livre des Sentences ; on peut même affirmer que ce dernier texte est l'original dont l'autre est la fidèle copie. Cependant il n'est pas permis d'attribuer à Pierre de Poitiers le traité conservé dans le manuscrit de Troyes. Il est, en effet, directement écrit non contre Amaury, mort depuis longtemps, mais contre un prêtre d'Amiens, nommé Godin, qui fut le dernier des Amalriciens poursuivis, jugés et condamnés. Voici plusieurs phrases qui le concernent. Fol. 147 : a Quid absurdius quam quod Deus est lapis in lapide, Godinus in Godino, adoretur ergo Godinus, non solum dulia, sed latria, quia Deus est. » Et plus loin, fol. 148 : « Ecce hue usque credidimus Filium incarnatum ; jam isti praedicant Christum ingodinatum. » Or, l'anonyme de Laon, ayant raconté les exécutions de l'année 1210, s'exprime ainsi sur Godin : « Novissimus omnium Almaricorum ha)reticorum fuit magister Godinus, qui Ambianis haereticus probatus est et ibidem igne fuit ustulatus (Histor. de la Fr.,X. XVIII, p. 715).» Cet hérétique parut donc après les autres, c'est-à-dire après l'année 1210, et Pierre de Poitiers, mort vers l'année 1205, était déjà remplacé par Prévostin, dans son emploi de chancelier, en l'année 1207 (Cartul. de N. D. de Paris, t. I, p. 344.) Le traité que nous offre le manuscrit de Troyes n'est donc pas l'ouvrage de Pierre de Poitiers, mais il est certainement d'un de ses meilleurs disciples,

C'est ce que saint Paul exprime en ces termes : Deus omnia in omnibus (1). Dieu lui-même, par la bouche du prophète Jérémie, nous fait connaître qu'il occupe, qu'il emplit le ciel et la terre : Cœlum et terram impleo. Peut-on donc attribuer à Dieu plusieurs manières d'être simultanées? Peut-on supposer, par exemple, qu'il est à la fois une substance absolument personnelle et l'essence commune de tous les êtres qui ne sont pas lui? La supposition de cette double nature paraît vraiment chimérique. Il vaut donc mieux s'en tenir à ce qu'enseigne l'Écriture et simplement dire : il est dans toutes les choses, ou toutes les choses sont en lui. Puisqu'il est éternel et qu'elles sont périssables, on ne peut les confondre avec lui. Mais, étant périssables, elles naissent et meurent à la surface d'un fonds permanent; étant finies, elles sont contenues dans l'infini, qui ne serait pas l'infini s'il ne les contenait pas. Le temps n'est-il pas quelque partie de l'éternité ? Ainsi, les choses diverses sont des parties de l'immensité divine : In ipso, dit l'apôtre, condita sunt universa in cœlis et in terra, visibilia et invisibilia (2). Mais les choses sont-elles seulement diverses ? On leur suppose encore des qualités contraires, et, pour rendre compte de cette contrariété, l'on a mis en avant plusieurs systèmes qu'il faut pareillement rejeter. C'est, par exemple, une superstition manichéenne de croire qu'il existe un Dieu des ténèbres en guerre constante avec le Dieu de la lumière. Celui qui remplit le ciel avec la terre est l'unique Dieu (3). Aussi l'apôtre

(l) Epist. ad Corinth. I, cap. xv, vers. 28. l2) Pauli Epist. ad Coloss. h 16.

(3) Contra Amaurianos, cap. i, îx, xi. — Nous lisons dans la sentence du concile de Paris (1210) : * Auctoritas : Omnia sub sole vanitas. H

dit-il : » Dieu fait tout en nous. » Donc il fait en nous ce que nous appelons le bien et ce que nous appelons le mal. La conséquence est rigoureuse. Elle ne doit pas, <T ailleurs, nous révolter. Nous ne savons, en effet, ni ce qu'est le mal, ni ce qu'est le bien. Mais alors il n'y a ni mérite ni démérite, il n'y a ni résurrection des corps (1) ni jugement dernier, et il ne faut pas plus croire au paradis qu'à l'enfer. En effet, Amaury le déclare très résolument, ce sont là de pures fictions. Hors de ce monde, il n'y a rien. Ceux-là sont déjà dans l'enfer, en ce monde, qui vivent ignorant la vérité, et le paradis est actuellement en la possession de ceux qui la connaissent. Il est donc bien important de la connaître. Et cela est si facile ! Cette vérité, qui peut s'appeler toute une doctrine, n'a qu'un article ; il s'agit simplement de croire que Dieu fait tout en nous (2). Mais rien ne paraît s'opposer à ce qu'un juif admette ce dogme unique. Donc, sans le baptême, un juif peut être sauvé. C'est bien ainsi que l'entend Amaury (3). De même on peut être sauvé sans confession, sans pénitence. Assurément, répond Amaury ; puisque Dieu nous fait penser, vouloir, agir, il n'y a pas de désirs, pas d'actes coupables, et quand on sait que l'on va toujours conduit par la main de Dieu, jamais on ne craint de s'être engagé dans la mauvaise voie ; on n'a plus le souci de ce qu'on doit faire, on n'a plus le

e contra : Omnia unum, quia quidquid est est Deus. Unde quidam eorum, nomme Bernardus, ausus est aflirmare se nec posse cremari incendio, nec alio torqueri supplicio, in quantum erat, quia in eo quod erat se Deum dicebat.

(1) Contra Amaurianos, c. vu.

(2) Contra Amaurianos, c. 11, iv.

(3) Ibid, c. v.

remords de ce qu'on a fait : Qui cognoscit Beum esse in se lugere non débet, sed ridere (1).

Il est déjà suffisamment prouvé que les articles de la croyance chrétienne n'embarrassent pas beaucoup notre libre docteur. Les uns lui paraissent faux, les autres vrais, mais très mal compris. Il explique donc ceux-ci, quand il a condamné ceux-là. Ainsi croit-il devoir interpréter cette phrase de saint Paul, ordinairement, comme il lui semble, mal entendue : « Nous « sommes les membres du corps du Christ, Membra « sumus corporis Christi. » On admet bien, en effet, en croyant penser avec l'apôtre, qu'on ne peut être sauvé si l'on n'est membre du Christ. Mais cela revient à dire qu'il faut, pour mériter le salut, être déjà devenu membre du Christ, ou que, pour devenir membre du Christ, il faut avoir déjà mérité le salut. On exprimerait donc la même chose plus clairement en disant : Ceux qui seront sauvés le seront. Mais la vérité que nous prêche l'apôtre n'est pas si naïve ; il ne parle pas au futur, il parle au présent; Membra sumus, dit-il, et non pas erimus. Croyons donc que nous sommes présentement, en ce monde, les membres du Christ ; oui, croyons très fermement que nous vivons en lui et qu'il vit en nous (2). Dieu le Père s'est autrefois incarné dans Abraham et dans les patriarches ; de même Dieu le Fils s'est plus tard incarné dans le Christ et dans tous les chrétiens. Ainsi, comme on le voit, notre docteur ne se contente pas d'expliquer les anciens dogmes d'une façon toute nouvelle ; il en tire encore très libre-

(IJ Ibid. cap. vi.

(3) Viricentiiis Bcllov. Specul. histor. lib. XXIX, cap. cvn : « Hic ausus est constantur affirmare quod quilibet tenetur credere se esse membrum Christi. » — Contra Amant ianos, cap. vin.

ment des dogmes nouveaux. Enfin, ajoute-t-il, l'Esprit- Saint doit, à son tour, s'incarner ; l'humanité doit subir une transformation dernière. Née sous le régime de la loi, l'humanité fut ensuite régénérée par l'infusion de la grâce ; maintenant, plus rapprochée du terme de ses destinées, elle va s'animer, au souffle de l'Esprit, d'une vie plus pure. Déjà s'opère ce changement final ; déjà quelques âmes privilégiées sont passées en la possession de l'Esprit, qui lesinspire et les guide, affranchies de toute règle qui n'est pas la sienne. On peut facilement reconnaître clans la foule ces élus de la troisième personne divine. Les signes de leur élection sont, en effet, certains, car ce sont deux vertus tout à fait nouvelles ; chez eux la science a pris la place de la foi, la confiance celle de l'espérance. On ne les voit plus dans les temples ; comme leur religion n'a pas de mystères, elle n'a pas de sacrements. Mais qu'on n'essaie pas de les ramener au giron de l'ancienne Église ; l'effort serait vain. Qu'on ne leur prêche pas la soumission ; ils ont reçu le don de la liberté (1).

On rapporte à David de Dinan l'invention cle toutes ces hérésies. Cette assertion d'un ancien chroniqueur (2) a été souvent reproduite.il n'est pas, en effet, invraisemblable qu'un théologien naturellement téméraire ait été fortement encouragé par un philosophe très résolu. Cependant l'assertion du chroniqueur n'est pas fondée ; les deux hérétiques vécurent ignorés l'un de l'autre, et d'ailleurs la doctrine d'Amaury est en fait beaucoup moins conforme à celle de David qu'à celle d'un plus ancien maître, Jean Scot Erigène. Par

{i) Contra Amaurianos, cap. x, xn. — Martène, Thesaur. nov., T. IV, col. 164.

(2) Anonym. Laudunensis, dans les Histor. de la France, T. XVIII,p. 751.

un étrange caprice de la fortune, les livres de Jean Scot, longtemps oubliés, avaient repris faveur à la fin du XIIe siècle. Nous les trouvons alors cités, comme on l'a vu, par Simon de Tournai ; ils le sont même dans un sermon, par un orthodoxe pur de toute censure, Garnier deLangres(l).De tels livres, lus, comme il paraît, sans défiance, ne pouvaient manquer de porter un trouble quelconque dans les esprits. Ils furent canoniquement prohibés dès que l'on eût reconnu l'influence qu'ils avaient exercée sur Amaury. La sentence, rendue par le pape HonoriusIII, porte la date du 25 février 1225 (2). Si le nom d' Amaury ne s'y trouve pas, ses disciples y sont clairement indiqués. Henri de Suze se trompe en disant que les membres du concile de Paris condamnèrent ensemble, en l'année 1210, Jean Scot et Amaury ; maisil ne se trompe pas en disant que les erreurs de l'un furent celles de l'autre (3). En des termes encore plus précis, Martinde Pologne désigne le livre de Jean Scot quicontientles propositions hérétiques d' Amaury ; c'est le De divisione naturœ : Qui omnes errores inveniuntur in libro Periphyseon. Et hic liber inter alios condemnaios Parisiis ponitur ; et is liber cum A Imarico et suis sequacibus fuit Parisiis combustus (4). Enfin, notre confrère, M. Charles Jourdain, a pris le soin de re-

(1) Garnerii Sermones, dans le num. 1301 des MSS. de Troyes, fol. 29 : « Sicut in cœlis describit Joannes, cognomento Scotus, quatuor manifestationos, id est theophaniam, epiphaniam, yperphaniam, ypoph?niam, de quibus alibi disseruisse me memini, quibus se (Deus) angelis manifestât, ita quatuor se manifcstationibus, aoqua lance supradictis respondentibus, rnirabilem in terri voluit hominibus apparere. »

(2) Joli. Huber, Joannes Scotus Erigena, p. 438.

(3) Joann. de Gersonio, Opéra, T IV, p. 826.

(4) M. Daunou a commis une faute grave en interprétant cette phrase : « En rassemblant, dit-il, les idées d'Amaury éparses dans les récits des chroniqueurs et des théologiens du moyen-âge, on y trouve encore tant de

chercher les divers passages àuDe dwisione nafvûrœ ait* quel font allusion Henri de Suze et Martin de Pologne, et il a mis sous nos yeux, dans un savant mémoire, la preuve irrécusable des emprunts faits à Jean Scot par Amaury (1).

Nous n'avons pas fait connaître les opinions diverses de cet hérétique en ce qui regarde les mystères, les sacrements, les formes traditionnelles de la liturgie chrétienne. Il nous a suffi de dire sur quel fondement il avait cru devoir édifier sa religion nouvelle. Le dogme capital de cette religion est la thèse des trois incarnations successives, auxquelles se rapportent les trois régimes de la loi, de la foi, de la science. S'étant donné la mission d'annoncer le troisième âge du monde, l'âge de la science indépendante de la foi, de la loi, Amaury devait pousser à la prompte conquête de la liberté quiconque se sentait opprimé par les scribes et les pharisiens de l'Église chrétienne. C'est pourquoi les gens qui prêtèrent l'oreille à ses discours furent d'abord assez nombreux.

Les sectateurs avoués de sa doctrine devinrent plus nombreux encore après sa mort. Non pas à Paris même, où l'on craignait la rigueur des maîtres, mais dans quelques paroisses foraines et dans les diocèses de Sens, de Langres et de Troyes. Quant on apprit le succès de cette propagande, on en fut très alarmé. Nulle part on ne le fut autant qu'à Saint- Victor. Tandis

liaison et d'enchaînement qu'on peut regretter de n'avoir plus l'ouvrage on il les avait développées et qui portait le nom de Physion, traité des choses naturelles; » Hist. littér. de la Fr., T. XVI, p. 587. Ainsi M. Daunoun'a pas compris que le livre mentionné par Martin de Pologne est le nspî fûusu^ l>.ipt.7u.o\j de Jean Scot Erigène.

(2) Mémoires de l'Acad. des Inscr., T. XVI, deuxième partie, p. 473 et suivantes.

qu'une enquête se faisait en divers lieux pour rechercher tous les coupables, Jean le Teutonique, abbé de Saint-Victor, disait clans un sermon à ses confrères assemblés pour l'entendre : « Quelques gens répandent (( en ce moment des nouveautés profanes, disciples « d'Épicure plutôt que du Christ. Avec une perfidie « pleine de périls, ils travaillent dans l'ombre à faire « croire qu'on peut pécher impunément, disant le « péché si peu de chose que Dieu ne saurait châtier « personne pour un péché. Si l'extérieur, la mine, les « discours de ces gens ont toute l'apparence de la « piété, leur intime pensée et leurs manœuvres « occultes en nient la vertu. Mais voici le comble de a la démence et de l'impudence en fait de mensonge ! « Ces gens ne craignent pas, ne rougissent pas de « dire : Nous sommes Dieu ! Appeler Dieu cet homme « adultère, compagnon nocturne d'autres mâles, « souillé de toutes les infamies, réceptacle de tous les « crimes, quel excès de folie, quelle abominable pré- « somption ! Gela dépasse même l'égarement des gen- « tils, qui mentaient avec plus de mesure en disant que « les plus grands de leurs princes allaient s'asseoir, « après leur mort, parmi les Dieux... Que du moins

« notre ville, source de toute science , que Paris ne

« soit pas atteint de cette lèpre (1). » Ce voeu ne fut

(1) Sermones Joannis abb. ; num. 14,525 des man. lat., à la Biblioth. nat., fol. 111 : « Sunt profana? : novitatos quas introducunt quidam, Epieuri potius quarn Clirisli discipuli. Qui periculosissima fraudulenlia persuadera niluntur in occullo peccatorum impunilalem, asserentcs pcccalum ila nihil esse ut etiam pro peccato nemo debeat a Deo puniri ; speciem siquidern pietatis habentes exterius in vnïtn et sermone, sert ejus virtutem abneganfes interius in mente et occulta operatione. Sed et, quod sumrnœ dementiaj e I et tmpudentissimi mendacii, taies non verentur nec erubesciint dicere se Deurn esse. 0 infini la vecordia et abominabilis prœsumptio bominem adulterum, concubiloreni masculoruni, opeitum llagiliis, vas scelerum

pas exaucé. On ne trouva peut-être clans l'église de Paris qu'un seul complice d'Amaury, le sous-diacre Bernard; mais ce fut celui qui se montra, devant ses juges, le plus convaincu, le plus rebelle.

L'Église menacée prit les mesures qu'elle avait coutume de prendre en de tels périls. Dans les premiers mois de l'année 1210, un concile est convoqué dans la ville de Paris, sous la présidence de l'évêque Pierre de Gorbeil. Il s'agit déjuger cette doctrine qui a déjà rencontré beaucoup de prosélytes et que de bons esprits jugent suspecte d'athéisme. A la suite de cet examen canonique, les livres d'Amaury sont condamnés, sa dépouille mortelle est jetée hors des lieux consacrés et des bûchers s'élèvent pour recevoir ses complices. L'événement est ainsi raconté par un contemporain, Gésaire d'Heisterbach.

« Dans le temps; dit Gésaire, où éclataient les sentice ments hérétiques des Albigeois, à Paris, ville source « de toute science, puits des lettres sacrées, le démon « inspira le dessein le plus pervers à quelques hommes « doctes dont voici les noms : Me Guillaume de Poi- « tiers, sous-diacre, qui avait enseigné les arts à « Paris et avait étudié trois ans la théologie ; Bernard, « autre sous-diacre ; Guillaume, orfèvre, leur pro- « phète ; Etienne, prêtre du Vieux-Gorbeil ; Etienne, « curé de la Celle-Saint-Cloud ; Jean, curé d'Orsigny, « qui tous, si ce n'est Bernard, avaient pris leurs grâce des en théologie ; Dudon, clerc spécial de maître « Amaury, prêtre, qui avait suivi, pendant dix années

omnium dicerc Dcum f Hoc est super omnem errorem genlilium, qui modestius menti ti sunt dicentes majores mortuos principes doilicari — Certe dixit insipiens in corde suo : Non est Deus. Dixit insipicnlior in corde suo : Ego sum Deus... Absit autem quod fons scientiarum, urbs isla, perfecti decoris in sapientia, hac peste fœdetur! »

environ, les cours de théologie ; l'acolyte Hélinand ; le diacre Odon ; maître Guérin, qui avait professé les arts à Paris, et, comme prêtre, avait étudié la théologie sous Étienne, archevêque de Cantorbéry, Ulrich (1), prêtre de Lorris, sexagénaire, qui avait longtemps fréquenté les écoles de théologie ; Pierre de Saint-Cloud, sexagénaire, prêtre et théologien, et, enfin, Étienne, diacre du Vieux- Corbeil. Ayant le diable pour conseiller, ces gens avaient imaginé de nombreuses et abominables hérésies, qu'ils avaient déjà propagées en divers lieux... Ils disaient que le corps du Christ ne se trouve pas autrement dans le pain consacré que dans tout autre pain où dans tout autre objet ; ainsi Dieu s'était trouvé dans le corps d'Ovide comme dans le corps de saint Augustin. Ils niaient la résurrection des corps, disant du paradis et de l'enfer que ce sont là des lieux imaginaires, et queposséder comme eux la connaissance de Dieu c'est avoir en soimême le paradis, tandis qu'être en état de péché mortel c'est porter l'enfer en soi, comme on a clans sa bouche une dent pourrie. Élever des statues aux saints, encenser de saintes images, c'était, à leur sens, idolâtrie, et ils se moquaient fort des gens qui portent à leurs lèvres les restes mortels des martyrs. Ils blasphémaient principalement contre le Saint-Esprit, de qui nous vient toute pureté, toute chasteté. Si quelqu'un, disaient-ils, possédant le Saint-Esprit, commet quelque acte impudique, il ne pèche pas, car le Saint-Esprit, qui est Dieu, absolument séparé de la chair, ne peut pécher, et l'homme

(1) Dans le décret : Orricus.

« ne peut pécher tant que l'Esprit, qui est Dieu, habite « en lui. C'est l'Esprit-Saint qui fait tout en tout. Aussi « disaient-ils que chacun d'eux était le Christ et FEs- « prit-Saint. En eux se vérifiait cette parole de l'Écri- (( ture : Il s'élèvera de faux Christs, et de faux (( prophètes !

« Ces misérables s'efforçaient d'établir leurs doc- « trines insensées sur des arguments de nulle valeur. « Ainsi fut découverte leur conjuration. Guillaume « l'orfèvre, étant venu trouver maître Raoul deNamur, « lui dit qu'il était envoyé vers lui par Dieu lui-même, « 3t lui proposa ces articles d'impiété : — Dieu le Père « avait agi, dans l'Ancien-Testament, sous certaines « formes, c'est-à-dire sous la forme de la loi ; Dieu « le Fils a pareillement agi sous certaines formes, com- « me dans les sacrements de l'autel, du baptême et les « autres. Mais de même qu'à l'avènement du Fils <( furent abrogées les plus anciennes formes, ainsi « maintenant doivent être abandonnées toutes les for- « mes sous lesquelles le Christ a opéré, c'est-à-dire les « sacrements, car la présence du Saint-Esprit va se « manifester clairement en ceux dans lesquels il s'in- « carnera, et principalement en sept apôtres au nomce bre desquels, lui, Guillaume, il se comptait..,.

« Entendant cela, maître Raoul lui demanda s'il « avait quelques associés auxquels les mêmes révéla- « tions eussent été faites. — « J'en ai plusieurs, ré- « pondit Guillaume, » et il nomma les clercs dont « nous avons parlé. En homme sage, Raoul comprit « aussitôt le péril qui menaçait l'Église, et, ne croyant « pas pouvoir réussir seul à pénétrer le fond de leur <( malice et à les convaincre d'hérésie, il crut devoir « user de stratagème. — « J'ai été, dit-il, informé par

« le Saint-Esprit qu'un certain prêtre et moi nous « devions un jour prêcher votre doctrine. » — Et, « pour ne pas se compromettre dans l'entreprise qu'il « avait formée, Raoul alla tout raconter à l'abbé de « Saint-Victor, à maître Ptiipert et à frère Thomas, en « la compagnie desquels il se rendit près de l'évêque « de Paris et de trois maîtres en théologie, à savoir le « doyen de Salsbourg, maître Rupert de Koren et « maître Étienne, et leur communiqua tout ce qu'il « avait appris.

« Grandement effrayés, ceux-ci enjoignirent à Raoul, « en rémission de ses péchés, et à un autre prêtre, de « s'affilier aux conjurés et de demeurer avec eux aussi « longtemps qu'il leur serait nécessaire pour connaître « toute leur doctrine, pour approfondir tous les articles « de leur incrédulité. Afin de remplir cette mission, « maître Raoul et le prêtre son compagnon parcou- « rurent, pendant trois mois, avec les hérétiques, les « diocèses de Paris, de Langres, de Troyes et de Sens, « où ils rencontrèrent un grand nombre de leurs « complices... Enfin, ils revinrent vers leur évêque, « lui firent le récit de tout ce qu'ils avaient vu et « entendu, et aussitôt l'évêque fit rechercher les cou- « pables dans les provinces, car aucun d'eux, si ce « n'est Bernard, n'était alors à Paris. Lorsqu'ils furent « en la prison épiscopale, on assembla, pour examiner « leur doctrine, les évèques des diocèses voisins et (( des maîtres en théologie. Les articles ci-dessus rap- « portés leur ayant été présentés, quelques-uns d'entre « eux les confessèrent publiquement ; d'autres, dési- « rant échapper, mais se voyant aussitôt convaincus « d'erreur, manifestèrent alors la même opinion que « leurs complices et firent des aveux sans réserves. La T. 1. 7

« preuve de tant de perversité étant acquise, les coûte pables, de l'avis des évêques et des théologiens, « furent conduits dans un champ et dégradés en prête sence clu peuple et du clergé. Quelque temps après, « à l'arrivée du roi, qui était alors absent, on conduite sit au bûcher ceux qui, refusant de répondre aux « interrogations, avaient montré le plus d'obstination « et n'avaient laissé paraître, même devant la menace « de la mort, aucun signe de repentir. Lorsqu'on les (( menait au supplice, il s'éleva un furieux ouragan, « provoqué, personne n'en douta, par ces esprits de « l'abîme, lesquels, auteurs de leur égarement, l'été talent encore de leur fin tragique. Et, durant la nuit « qui suivit cette exécution, le chef de ces fanatiques « étant venu frapper au seuil d'une recluse, confessa « tardivement son erreur, déclarant qu'il avait été « reçu dans l'enfer comme un personnage d'impor- (( tance et condamné aux flammes éternelles. Quatre « d'entre eux furent jugés, mais ne furent pas brûlés : « à savoir maître Guérin, Ulrich, prêtre, Etienne, « diacre, dont la peine fut la prison perpétuelle, « et Pierre qui, craignant d'être arrêté, s'était fait « moine. Les restes de maître Amaury qui, le prête mier, avait enseigné leur doctrine odieuse, furent « exhumés du cimetière et ensevelis en quelque « champ. Dans le même temps, la lecture des livres « de philosophie naturelle fut interdite à Paris pendant « trois ans ; les livres de maître David et les livres de (( théologie écrits en français furent condamnés à perte pétuité et brûlés. Ainsi, par la grâce de Dieu, fut « extirpée l'hérésie (1). »

(1) llluslr. mirac. et hist. memor. libri XII, a C;csario lleistcrbachensi, lib. V cap. xxii. Dans le fragment public par Martèiuv à la page 103 de son

Si longue que soit la narration de Césaire, nous avons cru devoir la reproduire presque entièrement. Elle est, en effet, intéressante à divers points de vue. On y trouve, d'une part, un grand nombre de particularités historiques, et, d'autre part, elle fait bien connaître la trop grande simplicité du narrateur et de ses contemporains. Quelques hommes ayant formé le dessein téméraire de concilier la logique et la théologie, sont arrivés à nier le principe de distinction. Comment sont-ils dénoncés à la multitude ? Non pas comme des philosophes téméraires, mais comme des magiciens en commerce avec les esprits de Fabîme. Pour apaiser le Dieu jaloux auquel la croyance populaire a donné le ciel pour domaine, on condamne ces égarés au plus affreux des supplices ; le peuple se persuade que toutes les légions infernales viennent assister à leur exécution et que les airs assombris se sont emplis de démons chargés de recevoir l'àme perverse des coupables. Ajoutons que la sottise du peuple ne dépasse guère sur ce point là, dans le temps dont nous écrivons l'histoire, celle des gens qu'on estime à bon droit les plus instruits, les plus cultivés. Tels sont, en effet, les termes d'une sentence rendue par le concile de Latran, en 1215, sous la présidence d'Innocent III : Râprobamus et daninamusperversissimum dogma trapu AmalricA, cujus mëhtem sic patér men~

Nouveau Trésor, on compte neuf suppliciés : « Hujus opinionis hominum quatuor sacerdotes, duo diaconi, très subdiaconi eomprobanlur extitisse, •lui duodeviginli calcndas decembris, juxta sancti Honorali basilicam, dégradait, duodecim kalendas mensis nominal i infelici martyrio de sœculo migraverunt. Horum causa, quosd.un libres etiam sapientibus cognovimus interdictos. » Nous avons raconté tout le détail de celle affreuse tragédie dans une notice lue devant l'Académie et publiée dans la Revue archéologique de Tannée 1804, pp. 417-434. Il y a dans cette notice plusieurs erreurs qui sont ici corrigées.

. dacii excœcavil ut ejus docirina non tam hœretica censenda sit quam vesana. Il n'y a qu'un Dieu dans le système de David et d'Amaury ; la fiction de Satan en est exclue ; et de bonne foi, sans aucune dérision, on dit,on publie, sous le sceau d'un pape, que Satan est l'auteur du système qui le nie. Mais les plus évidentes contradictions ne sauraient empêcher l'orthodoxie de croire ce qu'elle veut croire. Quoiqu'il en soit, tant que durera la superstition démoniaque, l'esprit de nouveauté sera flétri comme un souffle impur de l'enfer et les consciences ne sauront prétendre à l'indépendance sans devenir aussitôt suspectes d'un crime monstrueux.

Mais reprenons l'histoire du concile de Paris. Nonseulement ce concile a condamné la doctrine d'Amaury ; il a compris encore dans la même sentence les livres de David et quelques autres dont les auteurs ne sont pas nommés par Césaire. De ces auteurs, les uns sont restés tout à fait inconnus ; on ignore même quels étaient ces livres de théologie écrits en français, libri gallici de theologia, dont la nouveauté révolta le concile. Quant aux livres de philosophie naturelle, c'étaient, disent des historiens plus précis, des livres récemment trouvés et traduits à Tolède, sous le nom d'Aristote. Ainsi s'exprime Gérald de Barri (1), et son témoignage est confirmé par le continuateur de Robert d'Auxerre (2). C'est bien, en effet, la Physique d'Aris-

(lj « Libri quidam, tnnquam Arislotelis intilulali, Tolelanis Ifispania"1 fi ni bus imper invenli ei translati, logices quodam modo doctrinam profitantes et lanqunm prima Ironie prœferentes, soi] pbilor.opbicas longe nngis de rerum sciliect naturis inquisitioncs et subtiles quoque discussiones (lacune dans l'édition) ne legerenîur amplius in sebolis sunt probibiti. » Giraldi Cambrensis Opéra, T. IV, pp. 9, 10.

(2) Voici la narration du chroniqueur : « Erant per id tempus quidam s,cioli litlcraruni in Frauda, sud pebtilontib docirina', clanculo dibcui rentes,

tote, les Ausculta physica, que désigne l'arrêt du concile, sans oublier les commentaires qui l'accompagnent : Nec libri Aristotelis de naturalïphilompMa nec commenta legantw Parisiis, publiée vel secrelo. Mais on s'est demandé s'il n'y a pas, dans l'arrêt luimême, quelque erreur; en d'autres termes, si les membres du concile n'ont pas condamné sous le nom d'Aristote tels ou tels écrits dont il n'est pas l'auteur véritable. La Physique d'Aristote contient, il est vrai, plus d'une proposition qu'il serait difficile de concilier avec les premiers versets de la Genèse ; mais y lit-on celle-ci, qui causa tant d'horreur à maître Raoul : Omnia unum, quia quidquid est est Deus ? Elle ne se rencontre ni dans la Physique d'Aristote, ni dans aucun autre de ses ouvrages. Aristote n'a jamais admis la thèse de l'unité substantielle ; il l'a même plus d'une fois et très vivement combattue. Voilà ce qu'on a d'abord allégué, pour montrer que les juges ont dû se tromper et condamner sous le nom d'Aristote quelque ouvrage apocryphe. On a fait remarquer en-

et vana qusedam et impia dogmata fideique omnino contraria latenter plurimis susurrantes, et, nisi pra?venisset eos virorum prudentium cauta sagacitas,plures in baratlirum perfidie demersissent. Nam, de communi episcoporum consilio, niissi suntqui actus corum sagaciter cxplorarent ; per quos comperti et detecti captique et adducti Parisius, cuslodia; mancipanlur. Liant autem numéro quatuordccim, quorum crant aliqui sacerdotes curam animarum habentes, quibus fecerat favorem ad populum fucata species honcslatis et vitse gravitas superducta. Gongregato igitur episcoporum concilio, assidentibus magistris Parisiensibus, propalantur eorum ineptie omniumque judicio reprobantur et judicati hacretici exponuntur publicœ potestati. Ex quibus decem traduntur incendio, reliqui quatuor murali reclusione damnantur.... Ilabuit autem initium hœe adinvcnlio profana verborum a quodam nomine Almarico, ({iiem non longe antc defunctum judicaverunt anathemate percellendum feceruntque corpus ipsius a tumulo érui et velut hostem fidei extra locum fidelium procul poni. Librorum quoque Aristotelis, qui de naturali philosophia inscripti sUnt, et ante paucos annos Parisius cœperunt lectitari, interdicta est lectio tribus annis, quia ex ipsis errorum semina viderentur exorta. »

suite que si l'analhème prononcé par le concile avait frappé la Physique d'Aristote, ce livre si rigoureusement interdit en Tannée 1210, publiée vel secreto, n'aurait pas été, peu d'années après, avidement lu dans toutes les écoles et commenté publiquement par les mieux famés des docteurs, Robert de Lincoln, Albert le Grand et saint Thomas. Quelle vraisemblance y a-t-il, en effet, que de tels hommes se soient mis en révolte ouverte contre un décret canonique, qu'ils ne pouvaient ignorer, qui avait fait tant de bruit ?

Ces observations, ces critiques ne sont pas nouvelles, et depuis longtemps elles ont provoqué diverses conjectures. Nous ferons d'abord connaître celle qui nous est proposée par Serafino Piccinardi, de Brescia, dans son livre qui a pour titre : De imputato scolasticis studio effreni in Arisiotelem (1). Il existe un traité De secretiori jEgyptiorum philosophia, publié en 1519 par Nicolas Castellani, médecin de Faenza, et plus tard, en 1591, à Ferrare, par Francesco Patrizzi. Connu dès le XIIIe siècle, ainsi que l'atteste saint Thomas (2), cet ouvrage fut longtemps considéré comme étant d'Aristote, et telle était encore, à la fin du XVI8 siècle, l'opinion de Patrizzi, Or, c'est un livre platonicien : c'est assez dire, suivant Serafino Piccinardi, qu'il contient, sinon la lettre, du moins l'esprit des propositions condamnées par le concile de Paris. Si donc Amaury de Bennes l'avait entre les mains, et y avait puisé ce qu'on appelle le venin de sa doctrine, il est tout simple que, partageant l'erreur commune, les membres du concile aient condamné ce

(1) Padoue, 1676, in-8.

(2) Opusculum XVI, cap. i.

livre sous le nom d'Aristote (1). Une autre supposition nous est recommandée. Le Livre des causes fut dès l'abord introduit dans les écoles sous le même nom. Or, il n'y a rien de moins péripatéticien que l'ensemble des théorèmes méthodiquement classés dans cette compilation peut-être alexandrine. Le Livre des causes n'est-il donc pas l'écrit plein de blasphèmes que l'arrêt du concile désigne avec une fausse attribution (2) ?

Ces deux conjectures ont sans contredit le même degré de vraisemblance, et pourtant, comme nous allons le prouver, elles sont également fausses. Voici quelques articles des statuts donnés en 1215 à l'université de Paris par le légat Robert de Courceon (3) : Quod legant libidos Aristotelis de dialectica, tam veteri quam nova, in scholis or dinar iis et non ad cursum; legant etiam in scholis ordinariis duos Priscianos, vel alterum ad minus ; non legant in feslivis diebus nisi philosophos et rheloricos et Quadrivialia et Barbarismum et Ethicani, si placet, et IV Topicorum. Non legantur libri Aristotelis de Meiaphysica et Naturali philosophia, nec summa de iisdem, aut de

(!)• Seraf. Piccinardi De imputato scholasticis, etc., etc., cap. ix.

(2) Ara. Jourdain, Recherches, p. 183, 197. — Rousselot, Etudes,, t II, p. 114.

(3) Nous devons dire ici quelques mois sur ce légat. Né, suivant quelques historiens, en Angleterre, et, suivant quelques autres, en France, il mourut en 1218, sous les murs de Damictte (Jac. de Vitriaco, Hist. Orient., lib. III). On lui attribue divers ouvrages. Le plus considérable et le plus intéressant a pour titre Summa, etc., et commence par ces mots : Tota cœlestis philosophia in duobus consista, in fide et moribus. Il est inédit, mais nous en connaissons trois manuscrits à la Bibliothèque nationale : deux dans l'ancien fonds du Roi, numéros 3258 et 3259 ; le troisième dans le num. 14524, provenant de Saint-Victor, Les deux premiers portent à tort le nom de Pierre le Chantre. Le troisième exemplaire est anonyme, comme le sont encore ceux que renferment les num. 1175 de Troyes et 62 d'Arras. Mais celui que nous offre le num. 247 de la bibliothèque de Bruges est

doctrina magistri David de Dînant, aut Almaricihereiici, aut Mauricii hispani (1). Ce texte, bien plus clair que l'arrêt du concile, le confirme en l'expliquant. Le légat désigne, comme devant être en usage dans les écoles, la Logique d'Aristote tout entière, tam vêtus qnam nova, c'est à dire les parties de YOrganon depuis longtemps connues et celles que venaient de faire connaître les versions arabes-latines. 11 permet, en outre, la lecture àé YEtMque et des Topiques; mais il interdit expressément la Physique et la Métaphysique d'Aristote et les abrégés de ces deux livres. De plus, il ne s'agit pas seulement ici d'une interdiction synodale, qui pouvait être considérée comme temporaire ; ce sont des statuts donnés inperpetuum, des prescriptions qui doivent être à jamais observées dans l'université de Paris.

Il n'y a donc pas lieu de supposer ici quelque attribution erronée. Ce sont bien, à n'en point douter, deux traités reconnus aujourd'hui comme authentiques, la Physique et la Métaphysique, que Robert de Courceon a signalés comme dangereux et prohibés. Cinq des principaux ouvrages d'Aristote, YOrganon, YEthique, sans doute YEthique à Nicomaque, les Topiques, la Physique et la Métaphysique, traduits en latin sur des

intitulé Summa magistri Iioberti de Corschon (Voir Oudin, Comrn. de script eccles., t. II, col. 1663. — Hist. littér. de la Fr., t. XV, p. 296. — Laude, Catal. des man. de Bruges, p. 226. Comme on pourrait s'étonner de ne pas nous voir faire plus ample mention de cette Somme, nous devons déclarer qu'elle ne nous est pas inconnue, mais que nous y avons cherché vainement quelques sentences philosophiques. Elle a pour objet les sacrements, et, d'une manière toute spéciale, le sacrement de la pénitence. On y trouvera de très curieux renseignements sur la discipline ecclésiastique au douzième siècle.

(1) Du Boulay, Hist. univ. Par., t. III, p. 82. — Launoius, De varia Arist. fort. — A. Jourdain, Recherches, p. 191.

versions arabes, sont venus aux mains de nos docteurs, et, comme ils forment à peu près tout le trésor de l'érudition philosophique, les régents de l'école les lisent, les commentent devant leurs jeunes auditeurs. Mais certaines propositions extraites de la Physique et de la Métaphysique étant jugées suspectes d'hérésie, le légat, pour prévenir de nouveaux scandales, interdit la lecture publique de ces deux traités. Voilà ce qu'exprime, dans les termes les moins équivoques, le texte des statuts de 1215.

Il est vrai que l'on a vainement recherché, dans les deux ouvrages d'Aristote ainsi frappés d'anathème, le germe des doctrines particulières à l'école d'Amaury ; il est vrai que des critiques érudits ont à meilleur droit imputé la responsabilité de ces doctrines au philosophe Alexandre, à Jean Scot, et au compilateur du Livre des causes. Si donc l'auteur des statuts de 1215 a proscrit, ensemble certains livres d'Amaury, de David, d'Aristote comme contenant le même venin, la même doctrine, il s'est trompé ; ayant mal reconnu l'origine des erreurs propagées par David, par Amaury, il a rendu contre la mémoire d'Aristote une injuste sentence. Mais c'est là supposer une injustice que le légat n'a peut-être pas commise. Il est constant que cette Physique et cette Métaphysique, où le beau génie d'Aristote se montre dans toute sa force et brillant du plus vif éclat, offrent une doctrine très peu conforme à la croyance chrétienne. Pourquoi donc le légat n'aurait-il pas interdit le même jour, par le même décret, des livres où la prudence de quelques maîtres avait signalé des doctrines différentes, mais pareillement impies ?

La même observation peut être faite sur les articles

promulgués en 1210 par les évêques assemblés dans la ville de Paris. Voici les termes du décret synodal : Nec lïbri Arisiotelis de naûuraU philosophia, nec commenta legantur. L'arrêt frappe tout à la fois et les livres de philosophie naturelle et les commentaires de ces livres. Si donc ces écrits touchant la nature des choses, qui furent condamnés en 1210, ne sont pas les huit livres de la Physique, incontestablement prohibés en 1215, il faut qu'au texte des écrits mal placés parmi les œuvres d'Aristote soient joints les commentaires dont il est ici question. Or le traité De secreliori JEgyptiorum philosophia, traduit, dit-on, du grec par l'Arabe Aben-Ama, est dépourvu de toute glose, ainsi que le De divisione naturœ de Jean Scot Erigène. Quant à ce qui regarde le Livre des causes, il se présente toujours, il est vrai, suivi de la glose de David-le-Juif ; mais ce bref commentaire est simplement l'explication des théorèmes énoncés dans le texte et les juges n'auraient pu donner le nom pompeux de Lïbri de naturali philosophia aux trente-deux théorèmes du Livre des causes, qui, séparés de toute glose, occuperaient à peine les deux côtés d'un feuillet. Sommes-nous donc embarrassés de trouver un commentaire joint à \& Physique ÏÏAristotQ? Il suffit de nommer celui d'Alexandre d'Aphrodisias et celui d'Averroès, qui ne sont guère plus orthodoxes l'un que l'autre.

Il ne faut donc pas hésiter à reconnaître que la Physique et la Métaphysique d'Aristote sont bien les deux ouvrages prohibés d'abord en 1210, puis en 1215 dans l'université de Paris. Mais cette prohibition perpétuelle sera levée quelque temps après. En disant comment et par qui, nous ferons voir qu'Albert

le Grand et saint Thomas ont interprété sans aucun esprit de révolte des livres dont l'usage leur avait été rendu selon toutes les formes d'une autorisation canonique.

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