CHAPITRE \l
Grégoire IX et la pliilosopliie d'Aristote.
Présentement, du moins, l'intercliction est rigoureuse; aucun des livres d'Aristote, hormis ceux qui traitent de la loiïicfue, ne sera lu par les écoliers, par les maîtres de Paris, en public ou en secret. On ne parlera plus de philosophie naturelle ou surnaturelle. Toute cette philosophie qui prétend raisonner sur T essence des choses créées, incréées, ne saurait qu'ébranler l'autorité de la foi. Cela peut, en effet, se dire sans contradiction. Oui, c'est à bon droit que Jacques de Vitri, dans un sermon <( populaire (i), » accuse la Physique d'Aristote d'avoir lait douter des mystères et particulièrement de celui qui domine et protège tous les autres, le mystère de l'incarnation (2). Et quand cette accusation, portée de chaire en chaire, aurait été
(1) Le titre <ln recueil est Sermones vulgares.
2) « In libris qiios naturalos appellant valdo cavendum est ne ex nimia inquisitione in tide crremus. Fides enim christiana milita habet quœ supra naturam sunt et contra naturarn. Unde de quibusdani audivimus quod e\ libris naturalium ita infccti crant ot a siniplicitate fidei cbristian;i' adeo aversi, quod niliil credere poterant nisi quatenus naturalibus rationibus constaret. Unde et animum applicare non poterant ut credercnt quod primurn et simplex prin^ipium, sive Filius Dei, raro fieri poluisset. » Bihlioih. nation., nian. lat., num. 17,j09, folio 32.
DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIOUE lOtJ
moins juste, personne n'aurait certainement osé s'élever contre elle ; on avait trop à craindre de voir dresser d'autres bûchers.
Il y a même des prédicateurs qui s'expriment à huis clos, dans les synodes, en des termes plus véhéments. En supprimant la Physique d'Aristote, le légat Robert de Courceon a toléré sa Logique ; il Fa même expressément recommandée. Gela trouble, inquiète, révolte quelques gens. Il faut, dit à Saint-Victor Eustache, évêque d'Ely, se défier aussi de la logique ; il n'y a pas à raisonner sur les dogmes de la religion, car tous les raisonnements conduisent à l'hérésie (3). Les témérités de David, d'Amaury, de leurs disciples ont tout compromis ; les plus savants docteurs affectent, pour la plupart, d'ignorer ce qu'ils ont été si curieux d'apprendre ; ces questions si graves, d'un attrait si puissant, mais qui viennent de fournir la matière de tant de blasphèmes, ils ne les agitent plus. Soit qu'ils prétendent aux emplois de TÉglise, soit qu'ils veuillent simplement vivre en paix avec elle, ils se résignent à compiler de gros livres de théologie et prennent grand
(3j « Tabernaculuni fœderis impugnare nituntur hostes spiritiiales, ab omni parte qurcrentes qiia possent irrumpere et statuni ejiis labofacfaro ; et ab oriente quidem airgrediuntur vance persuasioiies et profanio novitales, quales scminavit bis diebus quidam pseudo-propbela, qui subinlroieruiil e\plui'are libeiialciu el scorota lidei iiostiie — E\. bis (|uidaiii suai perniciosic subtilitatis viii, qui, ponentes os in cœlum, lingua coruni traiiscunte super terram, de inefïabili myslerio Irinitatis personaium cl unitatis individmn esscnticC, de sacranionto altaris cl quibusdani aliis (jua- superant omnem sensuni nostruni.... seeundum quasibim naturales et pbilosopbicas ac logions ralinnes dissorere et asserliones suas formare pra'sumunt, nitenles ineludero sub reguiis nnhuw qua^ sunt super omnem naturam.... Suiit et alii ba}rcsim Saduccoruni rénovantes et damnantes cc^lesiastica sacramenla. Dogmatisant non esse futuram corporum rcsurrectionem, sed tolum hominem in morte peiire. Hujus sectaî sunt aliqui ex bis h<Trelicis quos diobus istis pro magna parte p(M' nnnum militarcm Dominus cxtirpavil. )3 liibliotb. nation, man. lat., nuni. iï^olo, folio 2oo, verbO.
soin iVen (écarter tout ce qui pourrait susciter de nouveaux débats. Nous avons parle delà ^Sowr//^^ composée par Robert de Courceon, etnous avons fait remarquer la prudence, la discrétion de ce théologien d'ailleurs prolixe. Vers le même temps paraît une RuiroKSomme, de maître Etienne Langton, qui, après avoir été Tune des gloires de l'université de Paris, doit aller occuper le premier siège de l'Église d'Angleterre (1). Ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux ouvrages, si considérables qu'ils soient, on ne signale aucune digression philosophique^ quand les philosophes y sont nommés, c'est incidemment et rarement. Comme il est toujours permis de les citer, d'après saint Augustin, pour corriger leurs plus graves erreurs, on use de cette permission ; mais on ne vante jamais ces impies. N'est-il pas, d'ailleurs, prouvé que toute leur science est vaine ? N'en ont-ils pas eux-mêmes fait l'aveu? Aristote étant apparu, quelque temps après sa mort, à l'un de ses nombreux disciples, « Maître, lui dit le disciple, qu'est-ce que l'espèce, qu'est-ce que le genre ? — Frère, lui répondit Aristote, cela n'importe guère ; demande-moi plutôt ce que c'est que souffrir et ne pas souffrir. » Quelle édifiante anecdote I Nous la tenons d'un contemporain
{1} Nous avons à donner quelques explications sur la Somme (.VEliejinc Langton. Nous en connaissons deux manuscrits à la Bibliothèque nationale : Tun provenant de St-Vicfor, sous le n" 14,5o6; Taulrcsous le n" 16,o8o, du fondsde la SorLonno. liienqu'ils portent le même !ilre,on pourrait les prendre pour deux ouvrnges différents, le manuscrit de St-Yiclor commençant par ces mots : Latria est cuHus so!i Dca, sive creatori, et celui de la Sorhonne l)ar ceux-ci : Quod fiomo possit resur(jere. Un examen plus attentif nous a fait reconnaître que ces deux manuscrits contiennent le même ouvrage, jnais avec un ordre de ciiapitres différent. Ainsi le manuscrit de St-Victor commence par le vingt-quatrième chapitre du manuscrit de la Sorhonne. Fabricius attribue deux Sommes à Etienne Langton, Tune intitulée Swmma iheolofjiœ cl Viiulra Sumnia de divcrsis. 11 est vraisemblable que, trompé par la diversité des inciint, il aura fait doux oun rages d'un seul.
d'Amaury, de David, Eudes de Shirton (1), qui la racontait eu chaire pour intimider ses propres écoliers. C'était leur dire : de toutes les questions, jeunes chrétiens, celle du salut est la première. Apprenez cela, si vous rignorez, du plus illustre des damnés.
Plus d'une fois déjà nous avons eu le spectacle de ces terreurs et de ces défaillances. Mais nous savons qu'elles sont les indices d'un grand malaise ; on ne violente pas les âmes sans les faire souffrir. Or il n'est pas suivant la nature des choses qu'elles se résignent longtemps à supporter cette gène. Puisqu'il est, au contraire, naturel qu'elles tendent à s'en affranchir, on peut être certain qu'elles le feront tôt ou tard, par un coup de beau désespoir ou par adresse. Il est constant, d'ailleurs, que les mesures violentes perdent avec le temps leur efficacité première. La responsabilité morale de Poppression finit par peser à ceux qui l'exercent et par les rendre plus tolérants.
Au surplus, ni la sentence du concile ni le décret du légat n'ont pu fermer les lieux depuis si longtemps consacrés à l'étude. Comme l'ont voulu cette sentence, ce décret, ni la Plujsique ni la Métaphysique d'Aristote ne seront plus citées dans les chaires que surveille le rigide chancelier de Notre-Dame. Mais ces chaires peu nombreuses sont toutes entre les deux ponts, dans la cité. Sur la rive gauche du fleuve, où le règlement de toute chose appartient à l'autorité moins redoutée du chancelier de Sainte-Geneviève, résident beaucoup d'autres maîtres dont la soumission ne peut être ni si complète ni si durable. L'université de Paris étant du domaine de l'Église, ils sont clercs,
(i) Mémoires del'Acad. des Inscilpl., t. XXVUl, iJou\ièiiie parlie, p. 241.
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ils sont sujets du pape et lui doivent obéir ; mais, comme ils professent, pour la plupart, les arts ou les sciences, et comme ils ne seraient pas plus capables de faire un cours de logique ou de physique sans Aristote qu'un cours de grammaire sans Donat ou Priscien, ils estiment que les prélats trop effrayés ont manqué de mesure et s'efforcent d'éluder les termes de la sentence et du décret. Ainsi peu à peu les livres proscrits reviennent entre les mains de la plupart des maîtres. Est-il certain qu'ils ne soient pas demeurés toujours entre les mains de leurs écoliers?
Le premier indice de ce retour vers les philosophes nous est fourni par un livre assurément très orthodoxe, le commentaire de Guillaume d'Auxerre sur les quatre livres des Sentences (1). L'auteur se demande s'il convient de démontrer par des raisons humaines les vérités de la foi. Oui, cela, dit-il, est convenable et ^ même nécessaire. D'abord le bon emploi de ces raisons affermit la foi. Elles sont ensuite très utiles pour combattre les hérétiques. Enfin elles sont plus propres que d'autres à convaincre les pauvres d'esprit (2). Quoi qu'il en soit, ce n'est pas au profit de ces pauvres d'esprit que Guillaume en veut faire usage. Son éditeur l'appelle à bon droit un théologien très subtil ; il est, en efï'et, d'une subtilité remarquable, et sa prétention doit être de persuader ou de confondre des raffinés comme lui. ]\lais s'il n'a pas moins étudié la Mêtaplujsiqtie d'Aristote que sa Logique, il ne s'en vante pas, et, comme il n'a jamais eu le dessein d'y chercher
(1) Aurea docloris acuiisftimi donilni GuUlebni Altisslodot^ensis in quatuor Sent^yUiar'im fibroa perïurirJn explanatio ; Paris. Fr. PiOgnanlî, sans flate, in-fol.
(2; Prdefat. loi. i dt Tedilion cilec.
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des arguments contre la foi, il se croit innocent ' quoique savant. Pour notre part, nous reconnaissons très volontiers que ses démonstrations les plus philosophiques ne favorisent aucune des thèses récemment condamnées. Il n'appartient pas à Fécole du prétendu philosophe Alexandre ; il distingue avec grand soin Dieu de l'univers ; il ne veut pas même admettre que cet univers soit un tout uniforme; enfin il condamne Platon et certains interprètes de la Genèse, pour avoir annoncé qu'il existait, avant la génération des choses, un tout sans forme, la matière en soi (1). Sa doctrine nous paraît donc, à divers points de vue, également irréprochahle. Mais sa méthode et son langage trahissent un homme qui n'a pas observé le décret.
On lit dans un sermon de Philippe de Grève : << Les « torrents ont détruit presque toute notre cité ; se f( déversant dans le grand fleuve de la doctrine, ils en « ont troublé les ondes jusqu'alors pures et lim- <( pides. Or, de même qu'il est sage de faire retraite, « la vie sauve, devant l'armée de la mort, ainsi « devons-nous aujourd'hui, et c'est notre seule tac- '< tique, céder au torrent et attendre qu'il soit passé. « Quoique les eaux du torrent soient rapides et vio- « lentes, elles sont, en effet, transitoires (2). » Philippe de Grève s'exprimait ainsi vers l'année 1225, étant chancelier de l'Église et de l'université. De tous les chanceliers qu'ait eus l'université de Paris, au3un ne se montra plus dur à l'égard des écoliers et des maîtres, aucun ne forma plus d'entreprises contre leur liberté. Cependant ce dignitaire si redoutable et si
(l) Edition citée^ fol. 37.
(2j Notices et extr. des man., t. XXI, deuxième partie^ p. 189. T. l. 8
redouté conseillait de céder au torrent de la philosophie, attendu qu'il ne lui semblait pas possible d'y résister. Il y a plus ; il a composé lui-même, prêchant d'exemple, une Somme (1) où toutes les questions théologiques sont philosophiquement résolues, non pas sans doute contre la doctrine des Pères, mais suivant une méthode quils n'ont pas habituellement pratiquée. C'est un théologien péripatétisant.
La sécurité des consciences n'est donc plus complètement garantie. On signale à bon droit, même parmi les théologiens, des sectateurs d'Aristotc ; et si les uns se contentent d'alléguer en public ses décisions irrépréhensibles, on a lieu de soupçonner que d'autres continuent à propager secrètement ses doctrines pernicieuses. En cet état des choses, il se forme parmi les régents de l'université de Paris un de ces partis mitoyens qui, se proposant toujours de contenir les partis extrêmes, y parviennent quelquefois. Ces grammairiens, ces philosophes et même ces théologiens modérés réprouvent d'une seule voix, comme les prélats, les écarts des hérétiques, et cependant ils disent ne pas approuver la dure sentence rendue contre les livres d'Aristote. Considérant, d'une part, les intérêts de la religion, et, d'autre part, ceux de la science, ils croient qu'il n'est pas impossible de les concilier. Ils demandent donc qu'une nouvelle enquête soit faite sur les périls des derniers temps, et que les erreurs signalées en divers écrits d'Aristote soient justement condamnées, si vraiment elles s'y trouvent, mais sans préjudice pour l'étude qui réclame instamment le surplus des livres interdits.
(1) Snmma Philippi cancellarii, dans les r.um. lo,749 et 16,387, provenant de la Sorbonne, à la BibIiothèi|ue nationale. — Voir Notices et extr. des man., t. XXI, deux, part., p. 188-192.
Mais à qui cet appel sera-t-il adressé ? Il n'y a pas, en matière d'hérésie, d'autre cour d'appel que la cour de Rome. On écrit donc au pape ; on le prie, on le supplie d'intervenir. Le pape régnant était alors Grégoire IX, de la famille des comtes de Segni, un digne neveu d'Innocent III. Plein d'ardeur pour les grands intérêts de l'Église, et capable de beaucoup oser pour les servir, Grégoire IX n'entrait aucunement dans les vues de ces inquisiteurs méticuleux à qui l'étude nouvelle d'une science réputée profane semblait le plus condamnable des excès et le présage des catastrophes les plus redoutables. Le 13 avril 1231, ayant sans doute reçu la nouvelle de quelque infraction récente à l'arrêt du concile, il défend encore de lire en public les livres prohibés, mais il renouvelle cette interdiction en promettant de ne pas tarder à en modifier les termes. Quelques jours après, le 20 avril, il écrit à l'abbé de Saint- Victor et au prieur des frères Prêcheurs de Paris, leur donnant la commission d'absoudre selon les formes canoniques les maîtres et les écoliers qui, depuis l'année 1215, ont encouru quelque peine pour avoir témoigné trop de respect au grand nom d'Aristote (1). lEnfin, le 23 avril, sans plus de délais, il adresse la ettre suivante à M° Guillaume d'Auxerre, archidiacre de Beauvais, à M' Simon d'Authie, chanoine d'Amiens, ainsi qu'à M*" Etienne de Provins, chanoine de Paris, théologiens renommés, dont on louait également le savoir et la prudence : «La condition des autres scien- « ces étant de prêter leur ministère à la science des « Saintes Écritures, les fidèles du Christ ne doivent « s'y consacrer que dans la mesure où il est prouvé
(1) Notices et extr. des manuscrits, t. XXI^ deuxième partie, p. 228.
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•' qu'ils comlesceudent à la volonté du souverain « maître. Si donc il s'y trouve quelque vicieux mëi< lange, dont le venin pourrait altérer la pureté de la " foi, que cela soit au loin rejeté. Ainsi la femme d'une « éclatante beauté, trouvée dons le nombre des cap- «< tifs, ne sera pas introduite dans le palais avant qu'on » n'ait fait tomber sous le ciseau la superfluité de sa (' chevelure, et qu'on n'ait rogné ses ongles aigus. " Ainsi, pour s'enrichir de la dépouille des Égyptiens, u les Hébreux doivent, par les ordres du Seigneur, « s'emparer de leurs splendides vases d'or et d'argent. « et laisser de côté les misérables vases d'airain ou de « bois. Ayant donc appris que les livres de philosophie (' naturelle, interdits à Paris par le concile provincial, <' passent jîour contenir à la fois certaines choses «' utiles et certaines choses nuisibles, afln que le <' nuisible ne porte pas dommage à l'utile, nous « enjoignons formellement à votre prudence , en « laquelle nous avons placé notre confiance en- <' tière, par cette lettre munie du sceau de l'apôtre. (' sous l'invocation du jugement éternel, d'examiner '< ces livres avec l'attention, la rigueur convenables, « et d'en retrancher scrupuleusement toute erreur '< capable de scandaliser et d'offenser les lecteurs, afin " qu'après le retranchement des passages suspects, " ces livres puissent, sans retard et sans danger, être <' pour tout le reste rendus à l'étude. Donné au palais '< de Latran, le IX des calendes de mai, l'an cinquième " de notre pontificat (1). "
Cette lettre habile est restée longtemps ignorée. Nous l'avons récemment découverte parmi les pièces
(i; yotice^ e( eA(r. des hianusriii.<. r. XXI, deuxième pai lie, p. 222.
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que notre confrère M. La Porte du Theil a tirées des archives historiques du Vatican. Dans les annales ou les savants mémoires d'Égasse Du Boulaj^ de Crévier, de Jean de Launoy, on voyait la Pltysique et la Métaphysique, interdites en 1210, en 1215, partout lues et commentées vers l'année 1230, et l'on ne s'expliquait pas comment une prohibition promulguée avec tant d'éclat, en des circonstances si tragiques, si solennelles, avait été sitôt oubliée par tout le monde, par révêque et l'official de Paris comme par les maîtres et leurs écoliers. On apprend aujourd'hui qu'après avoir été seize ans en pleine vigueur, après avoir interrompu seize ans le cours des études, les décrets de 1210 et de 1215 ont été régulièrement abrogés pat* l'autorité souveraine.
C'est donc un pape lettré, zélé pour la cause des lettres, qui, malgré les scrupules, malgré les alarmes des prélats français, a remis entre les mains des écoliers de Paris ces deux livres où commence où finit toute science, la Physique et la Métaphysique d'Aristote. Voilà un g-rand fait qu'il convient de signaler. Au commencement du XIIP siècle, l'ÉgUse est, même en France, presque toute la société intellectuelle ; dans le sein de l'Église s'agitent toutes les questions qui concernent l'enseignement, la conduite des esprits ; ce sont des clercs, des religieux et des moines qui combattent pour ou contre le progrès des études. Parmi ces combattants distinguons les nôtres, afin de leur témoigner notre pieuse gratitude ; et, puisqu'à leur tête, en cette année 1231, se trouve un pape pour qui les monuments de la science sont les vases du métal le plus précieux, un pape qui cite avec à propos les livres saints en vue de recommander les livres des philosophes, notre
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reconnaissance doit être pour lui d'autant plus vive qu'il nous est venu de Rome beaucoup d'autres lettres où la philosophie n'est pas traitée avec tant d'égards, avec tant d'honneur.
La France a des obligations particuHères envers ce pape tolérant, éclairé, car aucune autre nation n'a mis autant à profit les leçons d'Aristote. Ainsi, les préférences de ritahe ont toujours été pour Platon. Platon a formé les philosophes brillants et téméraires de la renaissance italienne, qui furent d'abord accueillis avec tant de faveur pour être si vite et si dédaigneusement délaissés, et qui, n'ayant pas fait leurs études chez un professeur de logique, ne purent laisser aucune méthode pour la conduite des esprits qu'ils avaient si violemment agités. La France, sous la maîtrise d'Aristote, devait être préservée de ces dérèglements. Comme elle s'était dès Taboini déclarée pour la plus prudente et la mieux ordonnée de toutes les doctrines de philosophie, elle s'est engagée dès le premier pas dans la voie qu'il faut suivre. Aussitôt que l'autorité d'Aristote fut, avec la permission du pape Grégoire, de nouveau reconnue dans Funiversité de Paris, par lui les études furent promptement restaurées, aussi bien dans les écoles épiscopales et conventuelles que dans les écoles plus libres de la rue du Fouarre. A toutes les sciences il donna ce qui fut appelé leurs principes, prhicvpia discendi et docendl. Les théologiens eux-mêmes, qui l'avaient tant redouté, qui l'avaient si souvent outragé, durent finalement prendre le parti de concilier, autant que faire se pouvait, sa doctrine et leur doctrine. Bien que cela déplaise autant à Campanella qu'à plusieurs de nos théologiens modernes, Albert
le Grand, saint Thomas protestent à bon droit que toute leur philosophie vient d'Aristote, et le rival de saint Thomas, Jean Duns-Scot, même lorsqu'il s'éloigne le plus d'Aristote prétend le suivre. C'est un disciple souvent égaré, mais toujours respectueux. Encore un peu de temps, et, par un mandement exprès du siège apostolique, Aristote sera mis en pleine possession de l'université de Paris. En 1366, deux cardinaux, deux légats d'Urbain V, décrètent qu'avant de postuler le plus humble des grades en cette université fameuse, modèle de toutes les autres, on prouvera qu'on a pour le moins entendu lire et commenter toutes les parties de la Logique; une autre décision des mêmes légats, de plus grave conséquence , porte qu'on ne sera pas admis aux examens de la licence sans avoir étudié la Physique et la Métaphysique (1). Dès lors on n'enseignera plus rien que d'après Aristote, ou, pour mieux dire, il sera le pédagogue universel.
(!) De Launoy, De var. Aristot. fortuna, p. 90.