‹ Histoire de la philosophie scolastique (volume 5)Chapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Conclusion.

Dans l'exorde de son discours de réception à TAcadémie française, le cardinal de Remis disait, avec la certitude de n'être contredit par personne: « Charle- (( magne ranima les sciences et les arts assoupis de- « puis longtemps ; mais, à sa mort, leur sommeil lé- « thargique recommeiiça et ne tut interrompu qu'après « la prise de Constantinople.» On n'avait pas alors besoin d'employer plus de mots pour résumer tout ce qu'on savait sur l'histoire des lettres, des sciences et des arts, depuis le commencement du IX' siècle jusqu'à la fin du XV'. Il est maintenant reconnu que le jugement du cardinal de Remis et de son temps sur les lettres et les arts au moyen-àge n'était pas un jugement suffisamment éclairé. Nous pensons avoir montré, pour notre part, que, durant ce moyen-âge encore si mal apprécié, qu'il ne faut pas trop louer après l'avoir trop décrié, la première des sciences, la philosophie, n'est certes pas restée sans culture.

En terminant notre premier travail >.ur cette philosophie du moyen-âge, nous le trouvions imparfait, et nous n'hésitions pas à le dire. A peine frayée par quelques historiens, la voie que nous avions dû suivre

noUvS avait offert beaucoup d obstacles prévus ou imprévus, et nous avions Jieu de craindre, ayant achevé le trajet, d'avoir fait plus d'une fois fausse route. Ici, disionsnous, nous avons peut-être trop insisté sur rie vain.tails, et là néi>ligë quelques développements nécessaires. Ayant aiï'aire à des docteurs si déliés, avons-nous toujours atteint leur dernière pensée?N'avons-nous pas, au contraire, été quelquefois au-delà ; n'avons-nous pas exagéré, pour interpréter un passage obscur, la valeur de quelques décisions purement logiques? Notre inquiétude est la même aujourd'hui. Les corrections que nous avons faites à notre premier travail sont nombreuses ; nous avons redressé plus d'une erreur, nous avons comblé plus d'une lacune ; .et, pourtant, il nous semble que nous avons à redouter encore bien des censures.

La difficulté n'était pas de discerner l'origine, la portée, le caraic'tère général de telle doctrine et de telle autre. Abélard, saint Thomas, Duns-Scot, Guillaume d'Ockam, Jean de Gerson et même David de Dinan n'ont dit les uns et les autres rien de bien nouveau. Les opinions qu'ils ont professées l'avaient été avant eux et, longtemps après eux, elles doivent l'être encore. On aurait peine à désigner un système, habituellement inscrit soit au nombre des plus anciens soit au nombre des plus modernes, qui n'ait eu quelque représentant durant les six siècles dont nous avons sommairement retracé l'histoire. Gela, d'ailleurs, s'explique de soimême. Deux écoles se sont, dans tous les temps, partagé les phdosophes : l'une uu seud de laquelle est gravé le nom glorieux de Platon ; l'autre qui proclame Aristote le plus grand de ses maîtres. Mais saint Thomas ne pouvait pas simplement répéter les leçons d 'Aristote, et Duns-Scot celles de Platon transmiseb

par ses disciples plus ou moins infidèles, Proclus, Ibn-Gébirol, Averroès. Attachés d'abord à leur foi chrétienne, forcés de considérer leur philosophie comme la servante de leur théologie, ils n'ont jamais discouru librement sur les questions qu'on appelle indifféremment sacrées et profanes. Quand nous les avons trouvés sincères, nous les en avons félicités. Ils ne l'étaient néanmoins que par imprudence. C'est ce défaut ordinaire de sincérité qui rend la tâche deThistorien vraiment difficile. Assurément on n'a pas eu le dessein de le tromper ; mais on lui a préparé de grandes tortures en voulant conciher, par des artifices de langage, des solutions qui se repoussent.

Cette indépendance de jugement qui nous est maintenant acquise, prouvons, en résumant nos précédentes déclarations sur les sectes scolastiques, que nous l'avons enfin entière et complète, tant à l'égard des philosophies qui se conte*ntent d'être humaines qu'à regard des religions qui se prétendent divines.

Le réalisme, le nominalisme et le conceptualisme, voilà, dit-on, les trois systèmes de philosophie qui furent professés dans Técole privée du palais, puis dans l'école pubUque de Paris, du IX'' au XV "^ siècle. Cette division ne nous semble pas rigoureuse, ainsi que nous l'avons déjà fait comprendre. A notre avis, le nominalisme ne doit pas être distingué du conceptualisme, et c'est un point sur lequel nous nous réservons d'insister. Mais parlons d'abord du réalisme.

L'argument principal, l'axiome pour ainsi dire fondamental du réalisme est cette proposition : Tout ce que la raison conçoit est dans la nature ; la réalité des choses est adéquate à tous les concepts de la raison. Ainsi être et être pensé sont deux actes, deux manières

d'être. Entre ces deux actes, qui ont pour sujets Tun la nature, l'autre Tintelligence, il y a la différence qui résulte de la différence des sujets; la chose concrète n'est donc pas la chose abstraite ; mais, à cela près, le concept et son objet ne diffèrent aucunement. Cette proposition est, nous l'avons dit, nous le répétons, une proposition erronée. S'il est vrai que toutes les conceptions de l'intelha^ence répondent à quelque chose de réel, il n'est pas vrai que la réalité se comporte absolument comme elle est conçue. Tout concept, pris en lui-même, est individuel ; c'est un tout discret et incommunicable: la convexité, par exemple, est un tout conceptuel non moins isolé, séparé (pour employer le langage réaliste) de la concavité, que la bonté l'est de la méchanceté, l'humanité de l'asinité, etc., etc. Eh bien ! non-seulement il n'existe pas hors de l'intelligence une convexité, une bonté, une humanité, distinctes, séparées des objets, des individus convexes, bons, humains, mais il n'existe pas davantage hors de l'inteUigence des choses qui constituent en ellesmêmes, unies à ces objets, des touts, des natures, des essences totales, réellement distinctes les unes des autres. Être universellement au sein des objets externes, cela n'est pas être au titre d'essence universelle au sein de ces objets, quitous sont individuellement déterminés. Dans la nature, il y a des hommes, et, puisqu'il y a des hommes, il y a, chez chacun des individus de qui l'humanité se dit à bon droit, une manière d'être commune, qui se retrouve chez les uns et chez les autres, sans aucune différence ; mais ce tout, ce non-différent n'est pas, au propre, dans le domaine du mobile, du concret, une entité du genre de la substance ; c'est un concept vrai, légitime, une notion nécessairement re-

cueillie de formalités essentielles, de qualités inhérentes à des substanc<\s réelles ; ce n'est pas un être qui subsiste en conformité parfaite avec la définition acceptée de l'universel conceptuel.

Nous savons reconnaître ce qu'il y a de séduisant dans le système que nous combattons, ici. Oui, sans doule, ce serait pour l'intelligence humaine un bien noble privilège que celui de voir en elle-même, comme sur le plus parfait des miroirs, la représentation vraie de tout ce qui est dans la région des choses sensibles et bien au-delà. L'étude ne serait alors que l'évocation des idées déposées par le suprême auteur des formes dans le mystérieux trésor de l'entendement ; la science deviendrait une simple classification de toutes les données de la raison pure, et les physiciens eux-mêmes, dispensés d'observer le détail des phénomènes, n'auraient plus qu'à nous expliquer les mystères de la nature dans la belle langue dont ils ont depuis longtemps perdu l'usage, celle qu'ils parlaient au siècle d'Orphée. Mais non-seulement ce système se fonde sur une décevante chimère ; qu'on s'y abandonne avec quelque confiance et l'on ne tardera pas à comprendre qu'il est aussi dangereux qu'attrayant. Ainsi, que l'humanité soit prise pour une chose, pour une entité rigoureusement conforme à la notion recueillie, il faut alors, il faut nécessairement admettre encore au nombre des choses le genre dont l'humanité n'est qu'une espèce, c'est-à-dire l'animalité. Mais à ce point là même sommes-nous arrives à la dernière, ou plutôt, comme disent nos docteurs, à la première réahté de l'être? Non certes: avant le genre, il y a le genre le plus général, qui ne peut être autre chose que l'unique substance. Étant donc acceptées les

prémisses du réalisme, on ne saurait fuir cette conséquence : tous les êtres subsistent au sein d'une substance unique. Si Ton prend un autre tour, si, pour se rapprocher davanta^^e des formules péripatéticiennes, on définit la substance non pas le sujet le plus général, mais le sujet le plus individuel, alors c'est aux deux éléments dont se compose l'atome substantiel, la matière et la forme, qu'il faut attribuer cette subsistance universelle qui correspond à la notion pure, absolue, de l'un. La matière est une chez tous les êtres, non pas en ce sens qu'elle sert à tous les êtres de fondement, mais en ce sens qu'elle est le fondement un, le tout fondamental à la surface duquel se produisent, pour bientôt disparaître, les accidents en nombre infini qu'on appelle improprement des êtres. Voilà ce qu'avaient enseigné les meilleurs dialecticiens de l'Académie ; voilà ce qu'avaient répété, chez les Arabes, leurs disciples les plus résolus ; voilà ce qu'osèrent eux-mêmes déclarer, au XIP, au XIIP siècle, en pleine université de Paris, un certain nombre de réalistes conséquents. Or, pour ne pas tenir compte de certaines réserves qu'on ne saurait justifier au nom de la logique, quel est, en fait, le dernier mot de cette thèse ? C'est incontestablement le panthéisme. Qu'on prenne la série des théorèmes exposés et développés par Proclus, par Spinoza, et, de nos jours, par les enthousiastes sectateurs de la doctrine de l'identité, on se convaincra bientôt que ces théorèmes sont ceux de Duns- Scot et de tous les scotistes.

Or le panthéisme est un système que, pour notre part, nous repoussons de toutes nos forces. Les intérêts de Torthodoxie chrétienne ne nous étant pas confiés, nous n'avons pas à les défendre; mais au nom de

notre raison, au nom de cette foi profonde, invincible, (jue nous avons en la personnalité de tout ce que nous sommes, nous disons fermement que le panthéisme, le mieux construit des systèmes, est le plus faux. Quand il prétend tout accorder, tout expliquer, cette prétention même prouve qu'il n'est que tromperie. Au-dessus d'elle-même la raison soupçonne ; elle ne connaît pas. Eh quoi? parce qu'il convient peu, dit-on. d'isoler Dieu de son œuvre, on voudrait nous amener à comprendre que nous pensons, que nous voulons, que nous agissons au sein d'un autre î Cela choque notre raison ; mais elle a beau s'efforcer de comprendre, elle ne comprend pas. Vous avez commencé par demander insidieusement à la créature : quelle est la manière d'être de ta cause, quelle est la fin de ta loi? Elle vous a répondu : jo l'i^^nore, et elle a fait cet aveu naïf de son ignorance, sinon sans regret, du moins sans honte. Jugez-vous que ce regret lui peut devenir pénible et qu'elle vous saura gré de l'en affranchir; assurez alors que vous avez un mandat, que vous avez été chargés d'apporter la lumière et proposez les distinctions transcendentales d'un dogme révélé : on pourra vous croire : les témoignages de l'histoire sont là pour nous apprendre avec quelle confiance sont généralement accueillies les paroles de tous les prophètes. Mais si vous venez, parlant à ma raison, lui déclarer que la région du mystère est vide, que le principe de mon être, vainement recherché^ np s'y trouve pas, de cela ma raison ne peut ne pas conclure : je suis donc ma cause, je suis donc ma loi. Épuisez, nouveaux théologiens, tout l'arsenal de votre dialectique, vous ne parviendrez jamais à me démontrer que si ma raison d'être est en moi,

je ne suis pas toute ma raison d'être ; que, si je suis divin, je ne suis pas Dieu ! Cette parole est-elle un monstrueux blasphème. Désavouez les prémisses pour vous soustraire aux conséquences, et prosternez-vous ensuite, avec les sages, devant ce que la voix humaine peut nommer, mais ce que la raison humaine ne peut définir.

Le nominalisme procède d'une tout autre manière. Ayant lui-même signalé les limites imposées à la faculté de connaître, il est trop prudent pour essayer de les franchir. Si donc le premier mot du réalisme est une sorte d'acte dû foi, le nominalisme, plus réservé, plus timide, si l'on veut, n'affirme rien avant de s'être mis en garde contre l'erreur par une suffisante suspension de jugement. Ce n'est pas à dire, toutefois, que le nominalisme soit un autre nom du scepticisme. Reproduisons ici quelques explications déjà données. S'est-il rencontré, durant tout le moyen-âge, un seul philosophe qui ait considéré les universaux comme de purs vocables, de purs noms ? Nous ne le croyons pas ; Roscelin luimême, accusé par son disciple Abélard d'avoir donné dans cette extravagance, nous semble avoir été calomnié. Mais qui se trouve à l'opposé des choses ? les noms. Nier certaines choses, en contester la réalité par d'autres admise, c'était donc réduire ces prétendues choses à des noms. C'est ce qu'on ne tarda pas à comprendre, et Ton appela réalistes les partisans des choses contestées, nominalistes leurs contradicteurs. Remarquons, d'ailleurs, qu'il ne fut pas trop mal habile de désigner par co dernier qualificatif les adversaires des essences universelles ; il n'était pas, en effet, difficile de prouver que le discours n'est pas un vain son de la voix, et, cette preuve faite, on se télicitait d'avoir con-

fondu le noniinalisine. Il est, répétons-le, vraisemblable que Roscelin et ses élèves protestaient contre cette manière d'artrumenter ; mais leurs cahiers, leurs écrits nous manquent. Hàtons-nous. toutefois, de déclarer qu'on peut à la rigueur soutenir cette thèse des noms. Vous vous obstinez à prétendre, dit Guillaume d'Ockam, que les nniversaux sont des choses, des choses réelles, essentiellement distinctes du concept intellectuel. SoitI c'est, en effet, une chose qu'un nom, qu'un mot. Nous recherchions vainement, au sein des substances composées, un tout individuellement universel qui répondît à votre définition. Eh bien î cette chose est trouvée: c'est le son réel, très réel, que prononce la voix en désignant l'espèce. Mais, pour s'exprimer en ces termes, Guillaume d'Ockam prétend-il par hasard que le mot conventionnel ne signifie pas un concept, une intellection fondée sur l'observation exacte, vraie, des choses réelles ? Nous avons entendu sur ce point ses explications si nettes, si concluantes. Il est conceptuaiiste autant qu'Abélard: il l'est même, disons-le, plus qu'Abélard, car celui-ci, connaissant peu la nature des faits psychologiques, les distinguait mal, et se fût trouvé fort embarrassé de répondre sur la question des espèces mentales à quelque subtil disciple de saint Thomas. Or, quel problème peut-on s'adresser sur l'origine et la nature des idées dont on ne trouve la solution dans le commentaire de Guifiaume d'Ockam sur les Seateaces du Lombard? Considérons donc lenominahsme et le conceptuahsme non pas comme deux doctrines professées par deux écoles, mais comme une seule doctrine qui se compose de deux thèses: la thèse des concepts qui sert à définir l'universel interne, le

véritable universel, et In thèse des noms, plus ingénieiise que profonde, plus ironique que démonstrative, à laquelle se rapporte l'universel externe considéré comme un tout réel.

Voici maintenant les propositions capitales du nominalisme.

La logique n'est pas, comme on le dit, un infaillible mo3^en de connaître. La logique doit nécessairement confondre le possible et l'actuel . On ne saurait done jamais affirmer que les choses se comportent de telle ou de telle manière, avant d'avoir interrogé ce qui témoigne sur les choses, Texpérience. L'expérience, voilà, selon les nominalistes, le fondement de toute philosophie. Qu'est-ce que la logique? Non pas une science, mais un art ; l'art de composer et de diviser. C'est en composant et en divisant suivant les préceptes de la logique, que la raison, appliquée à la recherche de l'universel, le dégage des notions particulières. Or, qui les a fournies ces notions particuHères, élément premier de toute certitude? C'est l'expérience. Il ne faut pas contester à la raison ses attributs et sa puissance : elle règne en souveraine dans l'intellect. Mais avant de parvenir au laboratoire de l'intellect, où elles doivent servir de matière aux opérations spéciales de l'énergie dont le propre est d'abstraire et de penser, les notions recueillies des choses ont fait quelque séjour dans le domaine de la sensibilité, et c'est là qu'elles ont reçu du jugement le signe qui les distingue des pures fictions de l'esprit. Sentir, juger, abstraire et penser, tels sont les degrés psychologiques ; toute autre méthode conduit à l'erreur.

Il est dit que l'expérience rend témoignage des choses particuHères. C'est, en effet, son office principal.

Toutes les choses qui subsistent dans la nature sont individuellement déterminées. L'expérience les reconnaît telles qu'elles sont pour en attester ensuite la vérité, la réalité. Mais non-seulement les individus sont individuellement, au titre de substances; ces substances isolées les unes des autres se ressemblent par certaines manières d'être plus ou moins communes, plus ou moins générales ; ce sont les formes. L'expérience saisit ces formes comme elle en a saisi les sujets; mais, qu'on le remarque bien, elle les saisit telles qu'elles existent dans la nature, soit inhérentes, soit adhérentes aux individus, et les transmet telles à la faculté capable d'abstraire. Quelle est ensuite l'opération propre de cette faculté ? Les formes lui étant données, elle les sépare de toutes les circonstances individuelles, et les réduit à des unités conceptuelles. Ces unités conceptuelles sont les notions de la matière en soi, de la forme en soi, de la substance universelle des êtres, et des genres si divers, des espèces si variées, des prédicaments et des modes prédicamentaux. Ainsi, l'expérience témoigne au sujet de la particularité ; l'abstraction crée l'universalité. Ces universaux créés par l'abstraction correspondent-ils, dans la nature, à des entités absolument semblables, à des natures douées d'un quid rei parfaitement conforme au quid nominis des concepts généraux ? ^'on sans doute, puisque l'expérience, qui seule est en rapport avec les choses, déclare n'avoir rencontré dans le monde aucune chose qui soit universellement. Cependant, faut-il répudier toutes les œuvres de l'abstraction comme autant de chimères, assimiler les genres, les espèces, les prédicaments et le reste à des imaginations frivoles, dépourvues de toute réalité? On ne dit pas cela, puis-

qu'on dit, au contraire, que les formes simplifiées, réduites à des touts univoques par la droite raison sont individuellement les formes réelles des choses individuelles ; on ne dit pas cela, puisqu'on établit au-dessus de toute critique la permanence objective de ces formes, qui furent, qui sont, qui seront à jamais incorporées, dans l'espace, dans le temps, à des sujets divers :

Al genus immortale manet, multosque per annos Stat forluna domus et avi numerantur avorum !

Telles sont les décisions premières et fondamentales auxquelles doivent s'adapter toutes les parties de la doctrine nominaliste.

Ainsi nous réduisons à quelques thèses, ainsi nous résumons en quelques mots les deux systèmes dont nous avons précédemment exposé le détail. Ainsi nous les résumons l'un et l'autre aussi clairement qu'il nous est possible, avec l'intention de faire bien comprendre, et, nous ne le cachons pas, de faire approuver les motifs pour lesquels, en adoptant celui-ci, nous rejetons celui-là. Ces motifs, on les connaît déjà, mais nous avons intérêt à ce qu'on les connaisse mieux encore. Qu'avons-nous dit de l'école réaliste? Nous avons dit que le vice principal de cette école est de réaliser des abstractions, et nous avons condamné ses illustres maîtres comme ayant rendu le compte le plus fabuleux de l'objet premier de toute science, l'être. Non-seulement, nous insistons sur cette remarque, ils ont imaginé, ils ont introduit des monstres au nombre des êtres ; ils ont encore méconnu le caractère principal des choses réellement subsistantes, l'indivilualité de ces choses. C'est là ce que, pour notre part, nous leur pardonnons le moins.

Supprimer, ou seulement ébranler la notion de l'être en soi, de Socrate, de Caillas, c'est autoriser tant d'autres aberrations 1 Que disent les mystiques ? Que la personne humaine est l'agent aveugle, d'une cause extérieure, de la cause divine. La philosophie réprouve ce langage : eh bien î il nous semble encore moins téméraire que celui des réalistes. Rien ne. nous répugne plus que cette thèse d'une cause intérieure, qui, pour être l'acte commun de tous, n'est l'acte propre d'aucun : rien ne nous révolte plus que ces prémisses dont toutes les conséquences médiates, immédiates, sont la négation de notre hberté. Mais si nous repoussons le réalisme parce qu'il conteste à l'individu ses droits les plus chers, ne pourra-t-on pas. d'autre part, accuser le nominalisme de supprimer les droits non moins sacrés peut-être, non moins réels assurément, de la société, de l'association civile? Ce reproche s'adresserait justement, nous l'accordons volontiers, au nominahsme extravagant qu'on a mis au compte de Roscelin. Pour un système qui, réduisant les universaux à de purs noms, ne reconnaîtrait aucun fondement aux notions de genre et d'espèce, toutes les lois, toutes les obligations sociales ne seraient, en effet, que des combinaisons artificielles et tyranniques.Mais le nominalisme raisonnable, le nominalisme péripatéticien d'Abélard et de Guillaume d'Ockam, est-il sohdaire de cette erreur? Non sans doute. S'il pose d'abord, il est vrai, l'individu, c'est l'individu qui ne peut être séparé de ses manières d'être spécifiques, c'est l'homme qu'on appelle Socrate ; et, pour justifier son adhésion à ce système, saint Thomas ajoute que l'humanité de Socrate est sa forme substantielle, sa vie même, et que, s'il perd cette forme, il n'est plus. Ainsi, loin d'être

subversif do toute loi sociale, le nominalisme éclairé, le véritable nominalisme proclame que les devoirs de l'individu lui sont naturels au même titre que ses droits. Les moralistes les mieux lamés et les plus habiles du moyen-âge n'ont-ils pas été les plus opiniâtres adversaires des natures universelles, saint Thomas, Gilles de Rome et Jean Buridan? Mais, nous le savons, ces exemples prouvent peu ; n'a-t-on pas rencontré de belles pages en Thonneur de la liberté dans les œuvres de Duns-Scot et de Spinoza ? Laissons donc les exemples, pour nous en tenir aux principes affirmés par l'école nominaliste. Elle dit : l'humanité n'est pas une essence ; ce qu'on appelle de ce nom n'est pas un tout, soit complexe, soit incomplexe, un sujet né pour recevoir, durant le cours des siècles, des accidents en nombre infini ; mais elle ajoute : cet atome qui porte l6 nom de Socrate est un homme, et, comme tel, il est né pour rechercher les autres hommes, ses semblables, pour former avec eux des engagements, des contrats de mutuelle assistance. Telle est la nature, la loi de Socrate; telle est la nature, la loi de Galbas, de Platon. Si les décrets sociaux sont des formules plus ou moins transitoires, la société demeure un fait qui ne change pas, parce qu'elle procède de cette loi dont la cause éternelle est en Dieu, dont l'acte permanent est dans tous les individus qui portent le front levé vers le ciel et peuvent dire :

Homo sum et liumani nihil a me alienum pulo.

Voilà ce que professent tous les nominalistes du moyen-âge. S'il s'est rencontré plus tard un docteur sorti de leurs rangs, qui, pour défendre un abominable paradoxe, le droit divin des tyrans, ait prétendu dépos-

séder la personne humaine de ses attributs les plus nécessaires, l'inventeur de cette thèse justement réprouvée Ta produite à ses risques. Hobbes. dit Leibniz, fut (( plus quenominahste. » Assurément ; ajoutons même qu'il faut ici non pas atténuer, mais tout à tait écarter la responsabilité du nominalisme. Quelle que soit Taudace de sa logique, Hobbes n'est pas un philosophe vraiment libre d'esprit, puisque la passion politique le domine. Non, ce n'est pas à l'école d'Oxford qu'il a docilement appris que les hommes nés méchants doivent être toujours surveillés, contenus, garottés, flagellés, comme n'ayant d'autre instinct que l'instinct du crime. Imputons les transports de cet esprit malade au spectacle d'une révolution qui, n'étant plus maîtresse d'elle-même, excitait le fanatisme en semant l'épouvante, et faisait partout redemander l'ordre et le repos à la royauté par elle aboHe, cette royauté sans contrôle dont elle avait inspiré le regret. Aucun des chefs avoués de l'école nominaliste, aucun des plus anciens ni des plus récents, pas plus Locke qu'Aristote, n'a jamais ainsi méconnu la dignité de la nature humaine. On les signale, au contraire, et à bon droit, comme ayant été les plus doctrinaires des libéraux.

Si le réaUsme repousse avec trop de dédain les conseils de l'expérience, le nominahsme ne donne-t-il pas dans l'excès opposé ? Pour faire valoir l'autorité des sens, n'infirme-t-il pas l'autorité de la raison? Nous accordons que plusieurs nominalistes ont eu vers le sensualisme une tendance mal contenue. Ayant à critiquer des gens qui n'avaient commis tant d'erreurs que pour s'être mépris sur les droits de la raison pure, ils ont à leur tour (c'est le péché commun de toutes les réac-

tions) exagéré la part contributive de la sensation dans la formation des idées. Mais nous ne pouvons reconnaître, entre le nominalisme et le sensualisme, cette affinité nécessaire, ce lien naturel que M, Cousin suppose ou donne lieu de supposer (1). Qu'on se rappelle la doctrine de saint Thomas, et qu'on en retranche un instant F extravagante fiction des espèces divines et humaines, elle devient nominaliste. Sur la question principale, la question des universaux, saint Thomas s'exprime dans les mêmes termes qu'Abélard, que Durand de Saint-Pourçain, que Guillaume d'Ockam : ch bien ! est-il sensualiste ? Nous l'avons dit ; s'il n'est pas rationaliste à la manière des Alexandrins et du pseudo-Denys, d'Anselme et de Duns-Scot, il l'est, du moins, comme l'est Aristote bien interprété. Or, on sait quelle a été la fortune de saint Thomas. Guillaume d'Ockam étant mort sous le coup d'une sentence papale, c'est derrière le nom sanctifié du Docteur Angéhque que se sont réfugiés et retranchés tous les disciples du Docteur Invincible, et le thomisme transformé, c'est-à-dire dégagé de ses chimères idéologiques, est alors devenu la doctrine la plus accréditée chez les conservateurs des traditions scolastiques. D'ailleurs Guillaume d'Ockam s'était-il jamais exprimé de manière à faire soupçonner qu'il méconnaissait l'énergie propre de l'intelligence? Ne lui avait-il pas attribué, outre la capacité d'abstraire les idées générales, celle de se voir, de se connaître elle-même, suivant le mode de l'intuition? Or, juger, abstraire, penser, avoir conscience de ses propres actes, c'est toute l'intelligence. Guillaume d'Ockam n'est donc pas sensualiste. Mais,

(1) Hiât. génér, de la philosophie, p. 236.

au fait, qu'avons-noiis besoin d'interroger sur ce point Guillaume (rOckam, saint Thomas et leurs disciples? Si Ton parvenait à démontrer que le sensualisme proprement dit, le sensualisme justement décrié, est une conséquence forcée de Topinion professée par ces philosophes sur la nature des espèces et des genres, cette preuve condamnerait à la fois et leur système et leur logique. Mais, cette preuve, où est-elle? Qui l'a produite ?

Entre les deux écoles dont nous avons retracé l'histoire, nous nous déclarons donc pour le nominalisme. Est-ce un si méchant parti? Non-seulement c'est le parti d'Aristote, mais c'est encore, on l'a reconnu, le parti duquel se sont rapprochésdavantage, en ignorant l'histoire, le plus grand nombre des philosophes modernes (1). Un critique du XVP siècle, Jacques Martini, a fait en peu de mots cette déclaration complète sur tous les points du débat scolastique. « L'uni- (( versel considéré comme étant au sein des choses di- « verses, in multis^ n'est pas à proprement parler «( l'universel ; il se confond, en effet, avec les indivi- « dus. L'universel proprement dit ne vient qu'après « les choses, post multa; alors, en effet, il est bien (( l'un commun à plusieurs, il est bien cette nature « commune que Fintelligence abstrait des individus « pour la concevoir en elle-même. Or, il n'existe rien (( hors de Tintelligence qui réponde à cette définition « de l'universel proprement dit. Si donc les universaux (( en tant qu'universaux, c'est-à-dire considérés abso- « lument, n'existent pas hors de l'intelligence, à plus « forte raison l'existence ne devra-t-elle pas être attri- « buée aux genres, aux espèces, à tous les concepts

(1) V. Cousin, Hist. génér. de la phil., p. 235.

« semblables, qui sont des œuvres de rintelligence, « des jugements qui viennent en second ordre, des ma- « nières d'accidents qui ont pour sujets les notions pre- « mières des choses réelles. Sont-ce là, toutefois, de « pures fictions? Non assurément; puisque ces concepts « ont leur fondement hors de l'intellect, dans la nature « des choses (1). » Voilà la profession de foi du nominahste.Qui refuse d'y souscrire? Ce n'est pas assurément François Bacon. Est-ce Descartes ?Dans les prolégomènes de ses Principes de philosophie^ Descartes s'est expliqué très nettement à cet égard. Si prudent, si mesuré qu'il soit d'ordinaire, et si jaloux de conciUerles extrêmes, il ne peut supporter le réalisme et le déclare dans les termes les plus énergiques : « Le nombre, « dit-il, que nous considérons en général, sans faire « réflexion sur aucune chose créée, n'est point hors de « notre pensée, non plus que toutes ces autres idées « générales que, dans l'école, on comprend sous le « nom d'universaux (2). » Après Descartes, il faut entendre Leibniz : Secta nominaliimi omnium inter scolasticas profundissima et hodiernœ reformatœ philosophandi rationi cong ruentissima. Est-il besoin d'invoquer d'autres témoignages? Si donc la préférence que nous accordons au nominalisme nous est reprochée comme un faux jugement, il faudra condamner avec nous Bacon, Descartes, Leibniz, cet illustre maître, cet interprète si profond de la vérité, et, avec Leibniz, comme il l'assure, toute la philosophie de son temps. Insistons, en effet, sur ces termes : hodiernai refor^ matœ philosophandi rationi cong ruentissima. La ré-

(V) J. Martini Miscellaneœ disputationes, lib. I, disp. 3.

(2) Descartes, Princip. de Phil. prem. part. | 58.

(3) Leibnitzius, Dissert, in M. Nizolii libr. de ver. princ.

forme dont parle ici Leibniz, qui l'a faite? Descartes. Mais qui Ta préparée? N'hésitons à le dire: c'est Guillaume d'Ockam. En veut-on la preuve? On la trouve à chaque page dans le Lexique de Chauvin. Chauvin est de l'école cartésienne, et, rédigeant un répertoire de philosophie classique, il a voulu répondre, au nom de Descartes, à toutes les questions encore ao-itées de son temps par les derniers des thomistes et des scotistes. Or, quel est Tesprit de ses réponses? Elles sont toutes nominalistes. Allons plus loin, et disons que, depuis la clôture des écoles italiennes du XVF siècle, depuis la chute éclatante du supernaturalisme platonicien, vaincu, condamné, flétri, supplicié dans la personne de Jordano Bruno, il n'y a plus d'autres réalistes avoués que les spinosistes. Quel est Tobjet principal de la controverse scolastique? C'est la nature des choses? On se demande si la substance est universellement ou individuellement. Eh bien ! Descartes et Locke étant, sur ce point, tout-à-fait du même avis, l'un et l'autre, et leurs disciples après eux, réduisent les universaux 4 de pures formes de la pensée. Formes innées, formes propres de l'intellect, ou formes dernières de la sensation, achevées par la réflexion ; le débat a lieu sur l'origine de ces formes. Quant à cette réalité de la chose universelle que Guillaume de Champeauxet Duns-Scot tenaient pour démontrée, personne ne l'admet, personne ne la suppose même, si ce n'est, faisons toujours cette réserve, Benoit Spinoza. S'agit-il de l'essence des formes conceptuelles ? Sur cela, nous devons en convenir, il y a moins d'accord, et il se rencontre, même chez les cartésiens, plus d'un thomiste. Mais quel accueil fait-on à ces cartésiens dévoyés? Quel crédit obtiennent leurs thèses suran-

nées? On peut le voir dans les écrits d'Arnauld contre Malebranche. Descartes combat ces thèses ; Gassendi lui-même les désavoue ; Locke reproduit contre elles la définition du concept donnée par Guillaume d'Ockam; Gravesande nous déclare que, de son temps, elles étaient déjà complètement abandonnées (1). Ainsi, pour être nominaliste, on ne marche pas en si mauvaise compagnie -

Mais c'est peut-être trop insister ici sur la diversité des doctrines. Quoique les doctrines aient été diverses, les docteurs, tendant au même but, ont fait une oeuvre commune. Quel était l'état des âmes au moment où les premiers d'entre eux commencèrent leurs premières leçons? A ce clerc des temps mérovingiens, qui n'a rien lu ne sachant pas lire, qui n'est pas même toujours capable de réciter jusqu'au bout une prière qu'il ne comprend pas, à ce barbare qui diffère à peine de la brute comparez le plus novice auditeur de saint Thomas, de Duns-Scot ou de Guillaume d'Ockam ; quelle différence ! Entre eux, on le sait, s'étend l'espace de cinq, de six siècles. Mais ces cinq ou six siècles ne pouvaient-ils pas être mal employés? Un bien plus grand nombre de siècles sépare Alcuin d'Aristote. Est-ce donc un progrès que vous constatez de l'un à l'autre ?

Les grands bienfaits de l'enseignement scolastique ne sont plus à prouver. Personne n'oserait aujourd'hui répéter, après le cardinal de Bernis, que l'esprit avait sommeillé durant tout le moyen-âge, et qu'il fallut, pour interrompre une léthargie si longue, l'arrivée de quelques Grecs échappés au glaive de MahomellI. Ce

(1) Introd. ad philos. , p. 98. — Dugald-Stewart, Essai phil., p. 3S6 de trad. de M. Huré.

\\M\ HISTOIRR

n'est plus ainsi «{u'on (MM'it l'histoiro. Mais en appréciant les services reiiilus par les études scolastiques, on n'a pas assez remarqué que la philosophie a toujours occupé le premier rang dans ces études, et l'on a manqué (le justice envers elle en négligeant de faire cette remarque. Cela ne tient pas seulement à ce qu'elle est peu connne: cela tient encore à ce qu'elle a mauvais renom. Qui n'a pas déclamé contre sa méthode, sa passion déréglée pour la logique? Il est constant que le syllogisme remplit un rcMe trop considérable dans la démonstration des doctrines qu'on a coutume d'appeler scolastiques. Quand il ne peut se permettre, ce qu'il se permet souvent, d'écarter avec dédain les données de l'expérience et de la raison.il se pose arrogamment devant elles, il les offusque et prétend avoir des droits supérieurs. C'est une prétention qui, certes, est mal fondée. On a donc h bon droit blâmé les excès qui en (^nt été la suite. Mais, après avoir signalé cette erreur de méthode, la réaction n'a-t-elle pas été trop loin, et n'a-t-elle pas, de son côté, méconnu la part d'influence que doit exercer la logique dans la formation et le développement des systèmes? Écoutons Nisolius. Si. dit-il, la thèse des essences universelles est rejetée, il n'y a plus de logique, puisque toute la logique a cette thèse pour fondement. Et, la logique mise en déroute, que devient la philosophie (1)? C'est une question à laquelle Scaliger n'est pas embarrassé de répondre, et il répond que, pour avoir si violemment dénoncé les abus de la logique, les rhéteurs en ont compromis l'usage, et fait ainsi grand tort aux études

(1) Œ Si universalia ista (univers, realia) falsa sunl, coritinuo una cnm universalibus cadit peno iota Dialectica, quae in illis tantum columnis fundaia est ; et simul cnm Dialecticicorruit etiam non pana cjus, qo?e nunc in usu esi, philosophiie pars.» Nisoliûs, Z)e t'eri« principiis, lih. I, c. vu.

philosophiques. Jean Letourneur a fait la même observation. Il fallait, (lit-il, laver reniant, et ne pas le jeter à l'eau (1). Ainsi, les bonnes causes doivent être elles-mêmes défendues avec mesure. Est-il bien vrai, d'ailleurs, que l'abus incontestable de l'exercice logique n'ait eu finalement que de fâcheux résultats? Nisolius et Leibniz imputent les écarts de la philosophie scolastique à Tabsence d'une langue bien faite. Mais leur langue meille.ure, qui Fa formée, si ce n'est cette philosophie qu'ils ont tant décriée. Oui, sans doute, les premiers de nos docteurs qui se servirent des versions arabes-latines, Alexandre de Halès, Guillaume d'Auvergne, Albert le Grand lui-même n'expriment pas toujours clairement leurs idées incertaines ; souvent on est obhgé de rechercher ce qu'ils ont voulu dire ; souvent, en substituant le mot grec au mot latin qu'ils ont tiré de leurs versions barbares, on s'aperçoit qu'ils ont entendu ce mot latin autrement qu'il convenait de l'entendre, et . qu'ils ont fait parler Aristote comme il n'a pas pensé. On ne le conteste aucunement, la plupart des thèses réalistes ont pour prémisses des termes équivoques, dont le sens douteux offre de trop grands avantages à l'argumentation sophistique. Mais quel fut, à rencontre, le soin constant des nominalistes ? Ce fut d'exphquer ces termes, de leur imposer du moins un sens quelconque, de le faire admettre, et de porter ainsi la lumière où l'on s'effor-

(() « Deploranda profecto Academiaruni non nuUarum infelix conditio, quod quidam superioribus annis, dum scholasticorum theologiam exlirpare ex hominum animis conaii sunl, simul etiam omneni veram philosophandi rationem a scholis publicis et academicis prolligarunt, quasi abusub rei toiii non possetnisi ipsa res e medio removeretur, quasi infantem abluere mat«r nequiret, nisi eumdem in flumen prorsus abjicerel. » J. Versoris, in proœmio Metaphysicœ.

çait de maintenir les ténèbres. Tout nominaliste avisé dit habituellement, avant de prendre à partie la thèse de son adversaire : Commençons par définir, nous raisonnerons ensuite ; le syllogisme viendra, mais en son temps. Or c'est le nominalisme qui finalement a vaincu; c'est donc lui qui Ta faite, cette langue correcte et claire qu'ont parlée Descartes et Leibniz et que nous parlons encore. Il n'a pas, il est vrai, condamné l'emploi du syllogisme ; il s'est contenté de le régler. Mais, en le réglant, il a fait tourner au profit de la langue l'usage de cet instrument sans grâce qui mérite bien d'être appelé un instrument de précision. « Le génie « moderne, dit M. l'abbé Gerbet, s'est préparé lenteu ment dans le gymnase de la scolastique du moyen- « âge. Si cette première éducation lui a communiqué « une disposition à une sorte de rigorisme logique, qui «< gêne la jouissance et la liberté des mouvements, n'a (( contracté aussi, sous cette rude discipline, des habi- « tudes sévères de raison, un tact admirable pour l'or- « donnance et l'économie des idées, une supériorité de « méthode dont les grandes productions des trois « derniers siècles portent particulièrement l'em- « preinte (1). » Il n'y a rien d'exagéré dans cet hommage de reconnaissance, confirmé récemment par deux témoignages non moins authentiques, celui de M. Barthélémy Saint-Hilaire et celui de M. de Rémusat. « La philosophie, dit M. de Rémusat, et toutes les « sciences qui la composent, comme la logique, comme « la métaphysique, n'ont peut-être été traitées en au- « cune langue avec plus de clarté et de justesse que « dans la langue française (2) ; » et ces qualités supé--

(1; Coup (l'œil sur la controverse chrétienne, p. 65.

(2j De Rémusat, Mém. de l'Acc^d. des inscript, t. X, p. 236,

rieures de notre langue philosophique, M. de Rémusat les attribue de plein droit à cette argumentation logique dont il reconnaît, avec tout le monde, que le moyen-âge a trop abusé.

Est-ce là, d'ailleurs, tout ce que nous devons à la scolastique? Nous serions bien ingrats si nous nous contentions de reconnaître qu'elle a formé notre langue ; elle a fait bien plus encore, elle a formé notre esprit. <( La scolastique » , dit encore un de nos plus judicieux confrères, «est, dans son résultat général, la pre- « mière insurrection de l'esprit moderne contre l'auto- <( rite (1). » A l'ouverture des écoles, l'esprit humain, enchaîné depuis si longtemps à des dogmes immobiles, avait perdu jusqu'à la conscience de lui-même. Vivre, c'est agir, c'est se mouvoir, c'est se transformer ; et l'action, le mouvement, le changement étaient interdits par une sorte de jurisprudence préventive, qui, assimilant toute innovation au crime défini le plus grand des crimes, Timpiété, tenait l'intelligence en complète servitude. Mais voici qu'il arrive d'une plage lointaine quelques penseurs élevés sous une discipline moins oppressive, qui viennent exposer des opinions nouvelles, inconnues. Ce sont des philosophes ; c'est contre les séduisantes amorces de leur périlleuse science que l'Apôtre a prévenu les nations, en disant : « Gardez-vous bien d'aller « tomber dans les embûches de la philosophie I » Mais ce précepte de l'Apôtre est oublié. On court au-devant des nouveaux docteurs, et on les écoute d'abord sans les comprendre ; puis, quand on les a compris, on prend goût à leurs études. Alors commence l'enseigne-

(1) M. Barth. >\ Hilaire, Delà logique d*Àriitote, t. îl, p. 194.

ment scolastique, et bientôt la raison, apprenant à connaître ses droits, recherche les titres de l'autorité, les discute, et soupçonne déjà qu'ils sont frauduleux long-temps avant de l'oser dire. On lui oppose des dogmes révélés. Mais, >î'il y a vraiment des dogmes révélés, est-ce qu'ils répondent à toutes les questions qu'on peut se faire sur la nature des choses ? Étant mis de côté ce qu'ils prescrivent de croire. Dieu n'a pu défendre d'étudier le reste. Il n'a pu révéler quelques véritésàsa créature etla condamner àne s'enquérir d'aucune autre. Cet état d'oisive ignorance serait la mort de l'âme, et Dieu lui commande de vivre. Non, ils ne sont pas les représentants de Dieu sur la terre ces tuteurs si jaloux de la tradition qui prétendent interdire le travail de l'âme et le progrès naturel de la science humaine ; ce sont des tyrans dont il faut au plus tôt secouer le joug humiliant. Tel fut le premier cri de la révolte. Jean de Salisbury l'avait entendu lorsqu'il disait déjà des maîtres de son temps: « Leurs langues « sont devenues des torches de guerre (1). » Oui, la guerre était déclarée ; la tradition et la libre pensée allaient commencer des^combats, quelquefois suspendus, toujours repris avec ardeur, qui ne devaient, qui ne pouvaient finir que par un divorce. C'est l'histoire de ces combats que nous venons de raconter. Ils ont duré six siècles et l'on a pu remarquer qu'ils ont été particulièrement vifs dans les deux derniers. Il fallait pourtant en finir; mais l'autorité sentait chaque jour diminuer ses forces, et la raison croître les siennes : ce qui rendait un accord impossible ; les conditions qu'aurait faites la raison auraient été trop dures. L'autorité préféra battre en retraitre. Ayant donc quitté la grande

(Ij Johannis Sarisb. Epxstolœ ; epist. 60.

scène, ello alla se confiner dans nn étroit domaine, sans antre dessein que d'y porter en paix, sous le cilice du mysticisme, le deuil de ses privilèges à jamais perdus, et la philosophie prit aussitôt possession de tout le territoire qu'elle avait ahandonné.Le voilà le principal résultat de la controverse scolastique. Dans les gros livres de nos docteurs, s'il y a beaucoup à prendre, il y a, nous en convenons très-volontiers, beaucoup à laisser. Mais qu'on ne tienne pas le moindre compte de leurs systèmes divers, qu'on ne fasse aucun état de leurs subtiles et ingénieuses découvertes dans le monde des idées ; soit ! encore faut-il reconnaître que ces apprentis philosophes, humbles par devoir et, par défaut d'expérience, téméraires, dont les écrits n'ont plus de lecteurs et n'en méritent plus, nous ont mis sur la voie qu'il nous a suffi de suivre pour conquérir le premier, le plus précieux de nos biens, la liberté !

Page 1