II. SCHEELE
eu de chimistes ont eu autant de sagacité que Charles-Guillaume . cheele (ne a Slralsund en 1742, mort en 1786) : aucun détail n ecbappait a son regard scrutateur. Sa courte carrière fut des plus pénibles et des plus laborieuses à la fois. Le mariage qu’il contracta avec une veuve qui avait plus de dettes que de dote, la gestion de a pharmacie qu’il possédait à Kjoping, petite ville de Suède, étaient oui d amener la situation de fortune nécessaire pour celui qui voulait consacrer tout son temps au culte de la science. Il parvint neanmoins à faire de grandes choses avec de petites ressources Jamais il n ambitionna les honneurs, ni les distinctions «. Les pas-
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histoire de la chimie
mentale. S’il est inférieur à Latoisicr pai 1 espiil de généialisalion et de synthèse, il lui est supérieur par son esprit analytique dans l’application de la méthode expérimentale.
Lorsque Scheele fit, en 1777, paraître son livre Sur l'air et le feu \ on connaissait déjà les expériences de Black, de Priestley et de Lavoisier sur certains fluides élastiques. Mais il y apporta des données nouvelles, particulièrement en ce qui concerne l’oxygène et l’analyse de l’air. Ainsi, il fil absorber l'oxygène, qu’il appelait air du feu , par le foie de soufre, par l’huile de térébenthine, par la limaille de fer humide, par le phosphore, par les métaux, etc. Il étudia aussi l’action que ce gaz exerce sur la respiration des animaux, et proposa le premier l’emploi du manganèse (peroxyde de manganèse) et de l’acide sulfurique pour le préparer. MalheureusemenUes préoccupations théoriques ne lui permettaient pas de saisir avec justesse l’enchaînement des faits. Ses expériences, si habilement exécutées, ne le conduisirent qu’à des conclusions erronées, à savoir « que le phlogislique est un véritable élément; qu’d peut, par l’affinité qu’il a pour certaines matières, être transmis d’un corps à un autre; qu’en se combinant avec l’air du feu (oxygène) il constitue le calorique; que le calorique (combinaison du phlogistique avec l’oxygène) vient, par suite de la combustion et de la respiration, adhérer à l’air corrompu (azote) et le rend plus léger. » — On est surpris de voir que Scheele, lui qui se faisait gloire de n’admettre que ce qui tombe sous les sens, ait pu prendre la défense d’une enlite
aussi imaginaire que celle du phlogistique.
Le Traité de l’air et du feu est suivi d’un mémoire sur 1 Analyse fc l’air 2, où éclate tout le talent expérimentateur de Scheele. Dans ce beau travail l’incomparable analyste montre que « l’air est un mélange de deux fluides élastiques bien distincts, dont l’un s’appelle air vicié ou corrompu (azote), parce qu’il est absolument dangereux et mortel, soit pour les animaux, soit pour les végétaux; l’autre s’appelle air pur ou air de feu, parce qu’il est tout à fait salutaire et qu’il entretient la respiration. »
Mais dans quelles proportions l’air vicié et l’air pur, 1 oxygéné el
, II parut d’abord en allemand sous le tifre de Alhandlung von e 1er Llit und Feuer, Upsal et Leipzig, 1777. Il fut, en 1780, traduit en
a-nf'“ C’e mémoire6 qui*' a' Ütre^Q.mnfum dm* pari in atmosphera année 1770.
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l'azote, entrent-ils dans un volume d’air donné? Voici, d’après une figure (fig. 3), jointe au mémoire original, et ci-dessous reproduite, le procédé d’analyse inventé par Scheele pour résoudre cette question. Au fond d’une cuvette A se trouve fixée, sur un support B, une tige de verre surmontée d’une capsule C, posée sur un petit plateau horizontal. Celte capsule renferme deux parties de limaille de fer et une partie de soufre en poudre, humectées d’eau. Ce mélange était destiné à absorber tout l’oxygène, contenu dans l’air atmosphérique, que renfermait l’éprouvette D, renversée sur le petit appareil B C dans la cuvette pleine d’eau.
A l’extérieur de cette éprouvette était collée une bande de papier E, marquant, par sa longueur, le tiers de la capacité du verre cylindrique. Cette bande était elle-même divisée en 10 parties égales, en sorte que chaque trait de E marquait le 30œc du volume de l’air atmosphérique, contenu dans l’éprouvette D. On comprend sans peine qu’à mesure que l’oxygène était absorbé, l’eau Fig. 3.
s’élevait dans l’éprouvette pour combler le vide, et que la colonne d’eau, montant graduellement, mesurait la quantité d’oxygène enlevé à l’air par le mélange de soufre et de limaille de fer humecté.
Celle analyse, commencée le janvier 1778 et continuée sans leache jusqu’au 31 décembre de la même année, est le premier exemple d’une analyse de l’air, vraiment scientifique. Elle donna pour résultat que l’air, pris dans n’importe quelle localité, contient une quantité à peu près invariable d’oxygène, et que celte quantité est de neuf trentièmes, c’est-à-dire d’un peu plus de 25 pour cent ce qui ne s’éloigne pas beaucoup du résultat obtenu par des analyses plus récentes.
Parmi les autres travaux de Scheele, tout aussi importants, nous signalerons les suivants :
Acide citrique cristallisé. — On avait depuis longtemps essayé de faire cristalliser le jus de citron par la simple cristallisation. Mais de ce qu’on y avait échoué, on en avait conclu que le jus de citron et en général tous les sucs végétaux sont incristallisables. Scheele émit le premier une opinion contraire. Il pensa que si le jus de citron ne cristallise pas, cela tient aux matières étrangères qui s’y trouvent, et que si l’on parvenait à enlever celles-ci, on obtiendrait l’acide du citron sous forme de cristaux. Pour s’assurer de l'exactitude de son raisonnement, il employa le procédé qu’il avait recommandé à Retzius pour l’extraction de l’acide du tartre, au moyen de la craie1.
« Mettez, dit-il, une mesure ( cantharus ) de jus de citron dans un malras en verre d’une capacité convenable, et chauffez-le sur un bain de sable. Dès que la liqueur commence à bouillir légèrement, vous y ajouterez, par petites portions, de la craie desséchée, pulvérisée et pesée, jusqu’à ce que l’acide ne fasse plus d’effervescence. Pendant ce moment-là vous remuerez la liqueur constamment avec une spatule de bois. Pour saturer une mesure de jus de citron, il faut environ 10 loths (100 grammes) de craie sèche. Cela fait, on ôte le matras du bain de sable, et on le place dans un endroit tranquille. La chaux saturée d’acide citrique ( calx cilrata ) se dépose alors sous forme de poudre. On enlève par décantation 1 eau légèrement colorée en jaune qui nage sur le résidu; on lave celui-ci à différentes reprises avec de l’eau chaude, jusqu’à ce que l’eau décantée soit exemple de toute coloration. On ajoute ensuite au citrate de chaux ainsi lavé H loths (110 grammes) d’acide vitriolique étendu de 10 parties d’eau. On remet la cornue sur le bain de sable et on laisse bouillir le mélange pendant un quart d’heure. Le vaisseau étant refroidi, on jette le mélange sur un filtre ; on lave le gypse (sulfate de chaux), qui reste sur le filtre, avec un peu d’eau froide , afin de lui enlever l’acide du citron qui pourrait y adhérer... Pour enlever toute la chaux, on verse dans la liqueur quelques gouttes d’acide vitriolique étendu ; s’il se forme un précipité, il faut continuer à en verser jusqu’à ce que toute la chaux soit éliminée à l’état de gypse. En évaporant alors l’acide filtre une dernière fois, on verra de petits cristaux se former, et par l exposi-
t. Retzius le publia, en IT70,
dans les Actes de l'Académie de Stockholm.
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lion à un froid modéré, l’acide du cilron se prendra en beaux cristaux, semblables à ceux du sucre candi 1 , »
Tel est le fond du procédé qu’on emploie encore aujourd’hui, non-seulement pour l’extraction de l’acide citrique, mais pour celle de presque tous les acides végétaux.
Découverte du chlore. — Le chlore a été découvert par Scheele, qui lui donna le nom d'acide muriatique déphlogis tiqué. C’est ce qui résulte de la lecture d’un mémoire qui traite de la magnésie noire (peroxyde de manganèse), et qui se trouve imprimé dans les Actes de l’Académie des sciences de Stockholm, de l’année 177Z|. En traitant le peroxyde noir de manganèse par l’acide sulfurique, il obtint un sel blanc, légèrement rosé, soluble dans l’eau : c’était le sulfate de manganèse. Il remarqua en même temps que, pendant cette opération, il se dégageait un fluide élastique qui avait toutes les propriétés de l’air dêphlogistiqué (oxygène).
En soumettant ainsi successivement le peroxyde noir de manganèse à l’action de tous les acides alors connus, son attention fut appelée sur une réaction singulière que lui offrait l’acide muriatique. « Je versai, dit-il , une once d’acide muriatique sur une demi-once de magnésie noire en poudre (peroxyde de manganèse). Au bout d’une heure je vis ce mélange h froid se colorer en jaune; par l’application de la chaleur, il se développa une forte odeur d’eau régale... Pour mieux me rendre compte de ce phénomène, je me servis du procédé suivant. J’attachai une vessie vide à l’extrémité du col de la cornue contenant le mélange de magnésie noire et d’acide muriatique. Pendant que ce mélange faisait effervescence, la vessie se gonflait; l’effervescence ayant cessé, j’ôlai la vessie. Celle-ci était teinte en jaune par le corps aêriforme qu’elle contenait, exactement comme par l’eau régale. Ce corps n’est point de l’air lixe (gaz acide carbonique); son odeur, excessivement forte et pénétrante, affecte singulièrement les narines et les poumons. En vérité, on le prendrait pour la vapeur qui se dégage de l'eau régale chauffée. Quiconque voudra connaître la nature de ce corps, devra l’étudier à l’état de fluide élastique »
C’était bien là le chlore que Scheele venait de découvrir. « Ce fluide élastique corrode, ajoute-t-il, les bouchons des bouteilles où il se trouve renfermé, et les teint en jaune; il attaque de même le
! ■ De succo citri ejusque cristallisatione ; dans Nova acta Acad. regt Ruée., année '1784.
papier. Il blanchit le papier bleu de tournesol, et détruit les couleurs rouge, bleue, jaune des fleurs, et même la couleur verte des feuilles. Pendant cette action, il se change, en présence de l’eau, en acide muriatique. Les fleurs ou les plantes ainsi altérées ne peuvent recouvrer leurs couleurs primitives, ni par les alcalis ni par les acides. » — Parmi les autres propriétés du chlore qu’il fit le premier connaître, nous citerons encore celles de tuer les insectes sur-le-champ, d’éteindre la flamme, d’attaquer tous les métaux, de donner avec une solution d’or, traitée par l’alcali volatil, un précipité fulminant, de reproduire enfin avec la soude le sel de cuisine, qui décrépite sur les charbons ardents.
Quelle est la composition de ce nouveau corps aériforme? Le nom seul d'acide muriatique déphlogisliqué, que lui avait donné Scheele, montre l’influence de la théorie dominante. D’après celte théorie, le peroxyde de manganèse avait pour effet d’enlever à l’acide muriatique son phlogistique, et de donner ainsi naissance à un nouveau fluide élastique, à l’acide muriatique déphlogistiqué. Au lieu de déphlogistiqué, mettez acide muriatique déshydrogéné, et vous aurez le chlore , corps élémentaire. Mais celte découverte était réservée à un autre, qui devait venir après Scheele. La vérité se joue des mortels.
Le peroxyde noir de manganèse fut pour Scheele une véritable mine de faits nouveaux. En traitant celte substance par un mélange d’acide sulfurique et de sucre, il obtint un acide semblable au vinaigre le plus fort : c’était l’acide formique, l’acide qui existe naturellement dans la fourmi. Q’était le second exemple d'un produit organique obtenu artificiellement à l’aide de la chimie. Le premier avait été l’acide oxalique l.
En faisant fondre un mélange de nilre pulvérisé et de peroxyde de manganèse, Scheele obtint le premier une matière verte, connue sous le nom de caméléon minéral. Cette matière doit son nom aux phénomènes de coloration qu’elle présente dans l’eau.
Découverte du manganèse. — Bergmann, Scheele etGahn s’étaient occupés presque en même temps de la magnésie noire. Ils s’accordèrent tous les trois sur un point essentiel, à savoir que cette substance diffère de toutes les terres connues et qu’elle n’est pas un corps simple. Dès l’année 177 U, Bergmann avait trouvé que la magnésie noire était la chaux (oxyde) d un métal particulier, et que le métal