‹ Histoire de la pomme de terre: traitée aux points de vue historiqueChapitre 31 sur 72 · MÉMOIKE SUR LA CULTURE DES POMMES DE TERRE A LA PLAINE DES · texte numérisé non relu

MÉMOIKE SUR LA CULTURE DES POMMES DE TERRE A LA PLAINE DES

SABLONS ET DE GRENELLE, par M. Parmentier. (Lu à la Séance publique du 19 Juin 1787.)

« L'année rurale 1785 a été remarquable par deux espèces de calamités qui n'ont épargné aucune de nos provinces : toutes ont éprouvé plus ou moins sensiblement, et la disette de fourrages

SOxN IxNTHODUCTlON EN FRANCE 17y

qui a entraîné la perte d'une partie des bestiaux, et la moue helui e des blés qui, dans certains Cantons, a réduit au tiers les récolles en froment : le Goi^vernement, justement alarmé de ces fléaux passagers, s'est empressé d'en arrêter les suites, en chargeant plusieurs membres de la Société royale d'Agriculture, de rédiger des Instructions sommaires sur les différentes ressources qu'il était possible d*«mployer, selon les Cantons et la nature du sol, pour remédier aux maux que l'extrême sécheresse occasionnait, et prévenir en même temps ceux que cette température désastreuse présageait encore; les efforts n'ont pas été infructueux, puisque beaucoup de propriétaires, au lieu d'être forcés, comme certains fermiers, de se défaire de la plupart de leurs bestiaux, se sont trouvés en état d'en nourrir un plus grand nombre, et qu'ils songent à profiter de l'expérience acquise pour se ménager des secours contre les mêmes inconvénients.

» Parmi les ressources indiquées, la Pomme de terre a été spécialement recommandée, et elle a rempli le plus complètement les espérances : ces racines, quoique plantées bien après la saison, n'en ont pas moins prospéré dans des terrains où les menus grains avaient entièrement manqué, etles vides entre les arbres, qui bordent quelques grands chemins neufs, en ont égalenient fourni d'abondantes récoltes.

» Encouragé par ce succès presque inattendu, M. l'Intendant de la Généralité de Paris * a désiré qu'on essayât cette culture dans la Plaine des Sablons; en conséquence, deux arpens, pris au hasard dans ce vaste champ inculte, ont été labourés et plantés en même temps, sans aucune sorte d'engrais; et malgré les circonstances les plus contraires à l'expérience, puisque la Pomme de terre n'a pu être plantée que le 15 de Mai, c'est-à-dire six semaines après Tépoque ordinaire de la plantation, et que, pendant un mois et cinq jours, elle n'ait pas reçu une goutte d'eau, sa végétation n'en a pas moins été considérable, au point de faire croire que le sol aride qu'elle recouvrait était un excellent fond, qu'il avait été disposé par plusieurs labours, amendé par les meilleurs fumiers, et que tous les périodes de son développement avaient l'avantage

1. — Il nous semble juste de consigner ici le nom de cet Intendant : c'était M. Berlier, maître des requêtes, qui fut luteudunt de la Généralité de Paris, de 1768 à 1788.

d'être coQtinuellement favorisés par la saison. Il est résulté de ces essais 520 boisseaux de Pommes de terre *, sans compter les pieds que la cupide avarice ou la curiosité ont fait arracher. La totalité de la récolte a été donnée à la Société philanthropique; cette première tentative n'ayant été, dans Torigine, qu'un essai, en quelque sorte préliminaire, il était important de la répéter plus en grand sur le même terrain; ainsi au lieu de deujc arpens, on en a pris trente-sept : la Pomme de terre, divisée par morceaux, a été jetée dans la raye derrière la charrue, à cinq pouces environ de profondeur, et à un pied de distance : on a laissé entre les rangées un espace suffisant pour permettre à la petite charrue américaine l'exécution des différens travaux de culture, et démontrer à la fois ce* qu'on peut épargner de soins, de temps et de frais par cette méthode, tandis que le produit, destiné à être distribué aux pauvres des campagnes de la Généralité de Paris, concourra à inspirer au peuple du goût pour un aliment si propre à sa constitution et à ses facultés.

)) Mais il ne suffisait pas de prouver par un fait incontestable que le sol le plus aride était en étatde rapporter des Pommes de terre, et que cette plante pouvait être encore employée, avec grand profit après l'ensemencement de Mars, pour suppléer aux fourrages dans les années où l'on était menacé d'une disette prochaine, il fallait multiplier les meilleures espèces, en créer même de nouvelles, rajeunir par les semis celles qui sont abâtardies, et présenter les moyens certains d'empêcher partout leur dégénération. Dix sept arpens dans la Plaine de Grenelle vont encore remplir cet objet d'utilité, et la récolte que M. l'Intendant a promise à sa Généralité, substituera bientôt aux mauvaises Pommes de terre qui existent dans nos marchés, les meilleures qualités ; il n'y a plus même un coin dans le Royaume où la Société n'ait mis ses correspondans à portée de procurer cet avantage inestimable aux Cantons qu'ils habitent.

» Voilà donc cinquante-quatre arpens de terrain dont les noms seuls caractérisent la stérilité, et qui, de mémoire d'homme, n'ont rapporté aucune production, consacrés aujourd'hui à donner une

1. — Soit eovirou ()7 liectol»ires, ce qui ue repi*ésent<iit qu'un peu plus de 100 hectolitres à Thectare (en poids, 8,000 kilogr. environ).

leçon d'Agriculture pratique, à faire plusieurs actes de bienfaisance, à naturaliser en France les nouvelles espèces de Pommes de terre, et à fixer d'une manière irrévocable celles qui conviennent à chaque terroir, à chaque exposition, à chaque climat; quel exemple plus imposant pour les habitans de la Capitale, que d'avoir presque sous les yeux, les sables d'une terre aussi ingrate, couverts dans ce moment de verdure, au mois de Juillet des fleurs, et renfermer en Automne, à quelques pouces de leur superficie, plusieurs milliers de sacs, d'une racine précieuse, presqu'aussi .substantielle que le pain, qui pendant six mois de l'année constitue la nourriture fondamentale de quelques Cantons, et qui a déjà concouru à en sauver plusieurs de la disette.

» Je ne puis me dispenser de donner ici de justes éloges à M. Aubert, subdélégué, que M. l'Intendant avait chargé de me seconder dans cette entreprise; son zèle éclairé a infiniment contribué au succès de l'expérience, et il a acquis des droits bien mérités à la reconnaissance de la Société.

») Quoique la culture des Pommes de terre fasse aujourd'hui une des principales richesses de plusieurs nations agricoles, bien instruites en matières rurales, il s'en faut encore qu'elle soit aussi généralement répandue qu'elle mériterait de l'être; sans doute que les circonstances qui viennent d'en faire apprécier l'utilité, serviront à réveiller l'attention de ceux des Agriculteurs qui comptent trop exclusivement sur leurs foins et leurs avoines; mais il fallait un grand exemple pour déterminer l'impulsion générale; déjà une multitude d'hommes du premier ordre ont abandonné des terrains pour un certain temps à quiconque y mettrait des Pommes de terre; ils ont môme procuré gratuitement la semence. L'Empereur a exempté pendant un grand nombre d'années ses sujets Hongrais de certaines taxes, à condition qu'ils cultiveraient cette plante et qu'ils en formeraient une partie de leur nourriture, ainsi que celle de leurs bestiaux; enfin le Roi vient d'ordonner à deux de nos confrères d'admettre au nombre des plantes utiles rassemblées à Rambouillet sous les yeux de Sa Majesté, les différentes Pommes de terre réduites maintenant à onze espèce<^ particulières.

» La culture de la Plaine des Sablons est donc une des époques les plus mémorables dans l'histoire des travaux de la Société, elle

peut môme devenir la source d'un très grand bien, puisque dans tous les pays du monde, il y a des terrains absolument nuls à FAgriculture et qui pourraient fournir à nos besoins réels. Quelle est la plante, en effet, dans la multitude innombrable de celles qui couvrent la surface du globe, plus digne de l'attention des bons citoyens, que la Pomme de terre, soit qu'on Tenvisage du côté de la culture ou qu'il s'agisse des ressources alimentaires que ces racines offrent aux hommes et aux animaux pendant la saison la plus morte de Tannée; elles peuvent servir également en boulangerie, dans les cuisines et dans les basses-cours; en un mot, il n'existe pas de végétal plus propre à commencer les défrichemens, à vérifier les terrains que la charrue ne sillonne jamais ou qui ne rapportent pas, en grains, la semence qu'on y a jetée : combien de landes ou de bruyères autour desquelles végètent tristement plusieurs familles, seraient en état de procurer la subsistance, le superflu même à beaucoup de nos concitoyens toujours aux prises avec la nécessité, et qui souvent n'ont d'autres ressources pour vivre, que le lait d'une vache ou d'une chèvre, et un peu de mauvais pain ; ces infortunés goûteraient pour la première fois les douceurs de l'abondance et, leurs foyers rendus plus sains par Tinfluence bienfaisante d'une planteaussi vigoureuseen végétation, ils seraient moins susceptibles des maladies qui les épuisent, et leurs enfants deviendraient plusrobustes: alors, le voyageur charmé ne détournerait plus les regards de ces chaumières situées sur des champs arides, dès qu'il en verrait le sol, fécondé par la Pomme de terre, annoncer pour l'avenir de riches récoltes et un préservatif assuré contre les funestes effets de la cherté et les malheurs de la famine ».

Le Rapport suivant, qui a été lu à la Société d'Agriculture le 14 février 1788, nous fait connaître les détails et les résultats de cette culture devenue historique ; à ce titre même, ce document est précieux,

« RAPPORT SUR LA CULTURE DES POMMES DE TERRE FAITE DANS LA PLAINE DKS SABLONS ET CELLE Di-: GRENELLE, PAR MM. THOUIN, BROUSSONET, DUMONT ET CADET.

» L'attention de M. l'Intendant de la Généralité de Paris sur tout ce qui peut encourager l'Agriculture et fournir aux gens de la

campagne des récoltes variées qui leur assurent une nourriture abondante, ainsi qu'à leurs bestiaux, s'est marquée Tannée dernière, d'une manière signalée, par une expérience faite en grand sous ses auspices, dans la Plaine des Sablons et dans celle de Grenelle, concernant les Pommes de terre.

» La Société nous a nommés, MM. Thouin, Broussonet, Cadet de Vaux et moi, pour suivre cette expérience, et lui rapporter quels en ont été les procédés et les résultats.

» C'est à M. Parmentier, si connu pour les excellens ouvrages qu'il a publiés, et par ses travaux assidus sur le Froment, sur le Maïs, sur la panification et sur la Pomme de terre, que Ton doit ridée et la conduite de l'expérience dont nous allons avoir Thonneur de rendre compte à la Compagnie.

h Jusqu'ici Ton avait cru que la Pomme de terre voulait un sol au moins de qualité médiocre, et qu'elle devait être plantée vers la fin de Février ou dans le commencement de Mars, époque où se font les semailles de TAvoine, de l'Orge, des légumes farineux, en un mot, de ce qu'on appelle les Mars et Tremois. Les laboureurs ont tant d'occupations dans cette saison, que souvent, faute de temps, lorsque la pluie, la gelée, ou quelque accident les contrarient, ils sont obligés de laisser une partie de leurs champs sans l'employer. C'est leur rendre un fort grand service que de leur indiquer des cultures qui peuvent être commencées quand les autres travaux de la campagne sont déjà finis.

» Les essais et les observations de M. Parmentier l'ont convaincu que la Pomme de terre, du moins une certaine espèce qui précisément est la plus féconde, pouvait, avec succès, être plantée beaucoup plus tard qu'on ne le pensait. Il a de plus reconnu que le terrain le plus sec, pourvu qu'il fût de nature légère, convenait à cette môme espèce, et que toutes les autres s'en accommodaient plus ou moins, excepté les espèces rouges qui demandent un sol médiocrement humide.

» La Pomme déterre est d'une grande fécondité. Un seul labour suffit pour préparer le terrain qui doit la recevoir; un binage pour en butter la tige, cinq ou six semaines après sa plantation, est le plus grand travail qu'elle exige. II faut seulement avoir soin de la tenir nette et dégagée des herbes inutiles; elle fournit, comme on le sait, par ses racines tuberculeuses, un aliment sain, agréable au

goût, qui s'apprête aisément, sans dépense, et qui convient aux animaux comme aux hommes; elle a dé plus l'avantage de cacher sous la terre les productions qui la rendent utile, en sorte que la récolte que Ton attend, dépend moins que toute autre de l'intempérie des saisons. Par ces diverses considérations, il est fort à désirer qu'une pareille denrée se multiplie partout de plus en plus. Rien n'est plus propre à lui faire prendre faveur que la facilité qu'offre sa culture aux Laboureurs, de s'en occuper, pour ainsi dire, à leur loisir, et d'y consacrer des friches abandonnées de tout temps.

» Ainsi l'espèce de découverte qu'a faite M. Parmentier sur une plante d'une utilité si grande, est véritablement importante à plus d'un égard, puisqu'elle fournit aux gens de la campagne une culture qu'ils peuvent avancer ou remettre à leur gré, jusqu'à des temps où nulle autre ne pourrait être commencée, et qu'elle leur donne de plus le moyen de mettre en valeur des fonds de mauvaise qualité qu'ils négligent, persuadés qu'en les travaillant, ils n'en tireraient aucun parti.

» Pour rendre cette découverte utile aux Cultivateurs et les en faire profiter, il s'agissait de la divulguer par une épreuve éclatante, capable de servir d'exemple et d'encouragement, en montrant, par un fait authentique, la justesse de la théorie.

» Dans cette vue, M. Parmentier a choisi, pour faire une expérience en grand et bien décisive, la Plaine des Sablons, et celle de Grenelle, où se trouvent des terrains arides, de pur sable, stériles et délaissés depuis fort longtemps.

» On ne pouvait préparer la terre dans la Plaine des Sablons et la planter qu'après la revue que le Roi fait tous les ans de ses deux Régimens des Gardes dans cette plaine, vers le milieu du Printemps, et qui, l'année dernière, s'est faite le 10 de Mai : circonstance qui ne permettant d'opérer que dans un temps où la saison est déjà fort avancée, pouvait inspirer des doutes à des Cultiva teurs ordinaires sur le succès de l'entreprise ;mais M. Parmentier, que ses diverses tentatives et ses réflexions éclairaient et rassuraient, ne balança point à suivre son dessein.

» La revue faite le 10 de Mai, on a mis la charrue dès le lendemain sur un espace de trente-cinq arpents : ils n'ont reçu qu'un seuUa bour; l'ouvrage, à cause de son étendue, et par la difficulté

d'avoir à point nommé les ouvriers, n'a été fini que le 25 du même mois. Deux chevaux tiraient la charrue; quelques charretiers en avaient mis trois sans nécessité, seulement par l'habitude où ils sont de manœuvrer avec un semblable attelage.

» A mesure que chaque arpent était labouré, on y plantait les Pommes de terre, en sorte que les labours et la plantation ont été terminés en même temps.

» On n'a fait aucune autre préparation ; on n'a point employé d'engrais, excepté sur un seul arpent, sur lequel des boues de Paris ont été répandues, dans la vue de comparer son produit avec celui des autres arpens que l'on n'amendait point.

» La Grosse Pomme de terre blanche, tachée de points rouges à la surface et dans l'intérieur, commune dans les marchés de Paris, est celle qu'on a plantée dans la Plaine des Sablons; la végétation vigoureuse de cette espèce, qui croîtrait dans du verre pilé, pourvu qu'il fût souvent arrosé, l'a fait préférer. On n'attendait point des autres espèces la même réussite, surtout des espèces rouges : celles-ci veulent, comme on Ta dit, un sol moins aride.

» Après la fleuraison de la plante, on l'a buttée avec la houe américaine : on n'a point eu besoin de sarcler le terrain; il est si sec, que la seule verdure qu'il ait produite est le feuillage de la Pomme de terre.

» La récolte s'est faite à la fin d'Octobre, quoique la plante ait été privée de la sève de Mai, et mise en terre, les labours étant tout frais; quoique la sécheresse ait régné longtemps, et qu'il soit ensuite survenu des froids constans, on a recueilli 621 sacs de Pommes de terre, de 16 boisseaux chaque, faisant 9.936 boisseaux ou 828 setiers, qui, divisés par 35, nombre des arpens plantés, donnent pour chacun, l'un dans l'autre, près de 23 setiers 2/3 ou 23 setiers 8 boisseaux \

» Ce produit n'est pas le produit total des 35 arpens. Il n'est point possible d'énoncer la quantité véritable à laquelle il s'est monté; celui des 621 sacs doit être augmenté de ce que les maraudeurs ont enlevé furtivement dès le mois de Septembre et dans le courant

1. — Environ 37 hectolitres par arpent, ou 111 hectolitres à l'hectare (en poids, 8,880 kilogr.). Les 828 setiers représentaient à peu près 1,292 hectolitres (en poidsi 103,360 kilogr.).

d'Octobre; de ce que les gens, chargés de la récolte, ont pris pour eux-mêmes à la dérobée*, et de ce qu'ils ont laissé par négligence dans la terre. Ce dernier article est certainement considérable. Dix ou douze jours après la récolte enlevée, on voyait encore sur la place un nombre de Glaneurs qu^ fouillaient la terre, et qui ne perdaient point leur temps,

» Comme le produit de ces 35 arpens devait être partagé gratuitement entre les Pauvres, on n'a point veillé soigneusement à ce qu'il n'en fût rien détourné. La vigilance n'a point paru nécessaire en celte occasion, par une considération toute simple. On voyait que malgré ce qui serait soustrait, la production avérée serait assez grande pour justifier l'entreprise et démontrer ce qu*on avait prétendu faire connaître. D'ailleurs, ceux qui s'appropriaient subtilemenlde ces Pommes de terre étaientvraisemblablement pauvres; par conséquent, du nombre de ceux à qui Ton destinait des distributions.

» Les 621 sacs de ces racines récoltées à la Plaine des Sablons ont, en effet, été donnés, partie à des Paroisses, partie directement à des Pauvres en particulier, partie aux Sociétés philanthropiques.

» On avait porté, dans la plaine, pour la plantation des 35 arpens, 101 setiers, dont dix au moins, suivant ce que l'on nous a dit, ont été pillés tant par les ouvriers que par d'autres. Ainsi le produit net de celte culture est de 520 sacs de 16 boisseaux chacun, en partant seulement du produit connu ; et le total du produit connu se trouve être neuf fois et demi plus considérable que la quantité mise en terre pour la plantation.

» Dans l'arpent fumé, la fane avait plus de vigueur; les Pommes de terre étaient un peu plus grosses, et le produit a surpassé d'un tiers environ celui des autres arpens.

» Deux arpens qui. Tannée précédente, en 1786, avaient été plan-

1. — On sait ce que Parmenlier pensait de ces vols, d'après ses biographes. Voici ce que disait, dans sa Notice biographique sur feu Parmentier, lue à la Société d'Agriculture le 9 avril 1815, M. Silveslre, secrétaire perpétuel. « Il avait demandé des gendarmes pour garder sa plantation de la Plaine des Sablons, mais il avait exigé que leur surveillance ne s'exerçât que pendant le jour seulement; ce moyen eut tout le succès qu'il avait prévu. Chaque nuit, ou voloit de ces tubercules dont on auroit méprisé Toffre désintéressée, et Parmentier était plein de joie au récit de chaque nouveau larcin, qui assuroit, disoit-il, un nouveau prosélyte ù la culture et à l'emploi de la Pomme de terre ».

tés par forme d'essai, n'ont pas moins rapporté l'année dernière qu'en 1786.

» Quelques agronomes prétendent que la fane de la Pomme de terre ne plaît point aux moutons, et que, si par malheur ils y touchent, ils en sont incommodés. M. Parmentier que ses expériences ont persuadé du contraire, a permis aux Bergers des environs de la Plaine des Sablons et de celle de Grenelle, de conduire leurs troupeaux dans la partie qu'il avait plantée ; les moutons ont brouté la totalité du feuillage en peu de temps, et n'ont laissé que les tiges. M. Parmentier assure qu'il n'en est résulté pour ces animaux aucun des accidens prétendus.

» On a fait sur cette plantation, en présence des Commissaires de la Société, Fessai du Petit cultwateur américain, sorte de petite charrue attelée d'un cheval. Ils ont vu qu'avec cet instrument, on pourra butter suffisamment à peu de frais les plantes qui veulent être buttées. Il a pareillement été démontré qu'on peut employer la charrue pour récolter les Pommes de terre : manière expéditive et qui diminue de beaucoup la dépense de la main-d'œuvre.

» Nous devons observer que les Pommes de terre qui ont cru dans le sable, semblables à cet égard au Blé moissonné sur des terres sèches, sont plus farineuses, plus fermes, et d'une pesanteur spécifique plus considérable, que si des fonds humides les avaient produites. Celles de la Plaine des Sablons ont plus de saveur que les Pommes de terre de même espèce que l'on achète dans les marchés n'en ont communément; et soumises à la préparation par laquelle on en extrait la fécule, elles en ont donné plus abondamment.

» L'expérience, dont nous venons de rendre compte, apprend que l'on peut différer de planter la Pomme de terre jusqu'au 25 de Mai, le 25 compris, jour auquel les arpens façonnés les derniers ont été plantés; car ces arpens ont autant rapporté que ceux qu'on avait plantés les premiers, c'est-à dire 10 ou 12 jours plus tôt.

» Elle nous apprend de plus que le terrain le plus aride ne doit point être abandonné, et qu'on peut y trouver une grande ressource en le plantant de Pommes de terre, lorsqu'il est d'une nature légère. Le calcul le plus simple va mettre à portée d'en juger et d'apprécier en cela le mérite du travail de M. Parmentier.

» Un boisseau de Pommes de terre, nous parlons toujours ici de

Tespèce blanche , pèse 18 livres; le boisseau de Froment pèse 20 livres; le setier de Froment pèse donc 240 livres, et celui de Pommes de terre 216 livres.

» Une bonne terre, ensemencée en Froment, rend par arpent six à sept setiers. Prenons sept setiers pour n'être point accusés de partialité. Un arpent de terrain aride, sablonneux, dont on ne peut faire aucun autre usage, rend 23 setiers 2/3; à 216 livres le setier, c'est 5,112 livres pesant.

» Il faut trois livres pesant de Pommes de terre pour équivaloir à une livre de Froment; par conséquent, 5,112 livres de ces racines font l'effet de 1,714 livres de Froment : poids que, dans la supputation présente, nous regarderons comme égal à celui de 1,680 que donnent 7 setiers de Froment; la différence de 1,714 à 1680 est trop petite pour mériter d'être marquée.

» Ainsi on tirera, dans certaines circonstances, sans grande dépense, d'un arpent du plus mauvais terrain, planté de Pommes de terre blanches^ un produit égal,, soit en argent, soit en nourriture, à celui qu'on tirerait à grands frais d'un arpent de bonne terre ensemencée en Froment.

» La quantité de Pommes de terre nécessaires pour planter un arpent de mauvais terrain, et la quantité qu'il faut de Froment pour ensemencer la même mesure de bonne terre-, sont à peu près dans la même proportion avec la quantité de leur produit respectif.

» Mais les façons et les fumiers indispensables pour qu'un arpent de bonne terre rapporte 7 setiers de Froment, sont beaucoup plus chers que les façons qu'exige un arpent sablonneux pour fournir 23 setiers 2/3 de Pommes de terre \

» Il résulte encore de ce que la Pomme de terre peut être plantée très tard avec fruit, que dans une année qui s'annoncerait par une sécheresse, telle que celle de 1785, qui ferait craindre une disette de fourrage durant l'Hiver, on pourrait, en rassemblant tout ce que l'on trouverait encore de Pommes de terre vers la fin de Mai, et les plantant, se procurer un supplément abondant de subsistance pour les animaux.

1. — Soit environ 37 hectolitres, ou 111 hectolitres à l'hectare (en poids, 8,880 kilogr.).

w Tels sont les avantages des travaux de M. Parmentîer, et sur lesquels l'expérience qui vient d'être faite, ne saurait laisser de doute. On ne peut assez louer cet estimable citoyen de ses efforts persévérans pour étendre et perfectionner la culture des Pommes de terre. On lui doit encore de l'avoir introduite dans des Cantons d'où les préjugés et Tesprit de contradiction paraissaient l'avoir bannie pour toujours. Il ne s'est point contenté de publier des Traités, de donner des instructions particulières, il a déterminé plusieurs Sociétés savantes à décerner des Prix pour l'encouragement de cette culture. Il a sollicité par lettres, et de vive voix avec la chaleur d'un apôtre du bien public, une foule de Seigneurs Propriétaires de donner l'exemple, tant en faisant cultiver cette plante chez eux, qu'en ordonnant qu'on en servît sur leurs tables; son zèle ingénieux lui a suggéré des ruses innocentes, des stratagèmes officieux pour inspirer à leurs vassaux le goût de cette nourriture. Ce sont ses soins sans relâche, ses exhortations non interrompues qui rendent aujourd'hui commune dans les marchés de Paris, cette denrée, espèce de Manne, comestible sain, capable de suppléer non seulement le Blé, mais même le pain, surtout commode pour les Pauvres, par la facilité de le cuire, et le peu d'apprêt qu'il demande. M. Parmentier mérite des témoignages de la reconnaissance publique.

» Les Pommes de terre plantées dans les 14 arpens de la Plaine de Grenelle, l'ont été vers le temps ordinaire, c'est à dire dans le courant de Mars. L'état de leur produit ne nous a pas été remis. Les 14 arpens de cette plaine étaient consacrés à multiplier les nouvelles espèces, pour les distribuer aux Comices agricoles, lors de leur première tenue, afin de propager la culture de ces plantes dans la Généralité de Paris.

»> Ces nouvelles espèces jardinières sont au nombre de onze qui se sont soutenues pendant six années dans leur caractère spécifique, parla démontrées variétés constantes contre le sentiment de quelques Naturalistes qui ne voulaient les regarder que comme de simples variétés accidentelles ' ».

1. — Le mol espèces f dont on se sert dans tous ces mémoires, a pris aujourd'hui un sens plus précis. La Pomme de terre elle-même est un type spécifique, appelé Solanum tuherosum : toutes les sortes ou formes qu'on en obtient par la culture n'en constituent que des variétés t sinon des variations ou des races.

Peut-être ne sera-t-on pas fâché ici de prendre connaissance de quelques détails intimes sur cette Société d'Agriculture qui faisait de si louables efforts pour seconder les vues philanthropiques de Parmentier . Arthur Yoiing., dans le récit de son Voyage en France (1787-1789), a écrit quelques lignes à ce sujet. Voici comment s'exprimait l'humoristique agronome, d'après une traduction anonyme de ce Voyage, parue en 1793.

a Le 12 Juin 1789. — J'allai à la Société royale d'Agriculture dont je suis membre, qui s'assemble à l'Hôtel de Ville : je votai et reçus un jeton, qui est une petite médaille donnée aux membres toutes les fois qu'ils y vont, enfin de les engager à s'occuper des affaires de leur institution : c'est la môme chose dans toutes les Académies royales, etc., et ces jetons causent tous les ans une dépense considérable et fort mal employée, car quel bien peut-on attendre d'hommes qui ne vont là que pour recevoir des jetons * ? Quel que soit leur motif, la Société paraît bien suivie : il y avoit trente personnes présentes ; entre elles étoient MM. Parmentier, vice-Présidenty Cadet de Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonet, secrétaire, et Crète de Paluel, à la ferme duquel je fus il y a deux ans, et qui est le seul de la Société qui pratique l'Agriculture. Le Secrétaire lit les titres des Mémoires présentés et en rend compte, mais on ne les lit pas, à moins qu'ils ne soient particulièrement intéressans. Alors les membres lisent des Mémoires on font des Rapports, et quand ils discutent et délibèrent, il n'y a pas d'ordre, mais ils parlent tous ensemble, comme dans une chaude conversation particulière. L'abbé Raynal leur a donné 1.200 livres pour un Prix sur quelque sujet important, et on me demanda mon opinion pour savoir ce que Ton proposeroit : Donnez-le, repliquai-je, pour l'introduction des Navets ; mais ils pensent que c'est un objet que l'on ne sauroit atteindre ; ils ont tant fait, et le Gouvernement a tant fait en vain, qu'ils regardent cela comme impossible.

1. — Cette boutade exprime bien ropinion d'un Anglais qui ne comprenait pas Tutilité de cette rémunération égalitaire, assurant l'assiduité aux séances et rétribuant en même temps les services rendus. La précédente Société d'Agriculture, qui n'était guère composée que de grands personnages du Royaume, plus honorifique qu'utile, s'était contentée de donner des prix et des encouragements, sans publier quoi que ce fût qui laissât supposer qu'elle s'était occupée, dans ses réunions, de traiter aucune question agricole.

SON INTRODUCTION EN FRANCE i9l

» Le 19 Juin 1789. — J'accompagnai M. Broussonet pour aller dîner chez M. Parmenlier, à THôtel des Invalides. Il s'y trouvoit un Président du Parlement, M. Mailly, beau-frère du Chancelier, Tabbé Commerel, etc., etc. Je remarquai, il y a deux ans, que M. Parmentier étoit le meilleur homme du monde, et qu'indubitablement il entendoit tous les détails de la Boulangerie mieux que personne, comme ses ouvrages le démontrent clairement. Après dîner, nous allâmes à la Plaine des Sablons, pour voir les Pommes de terre de la Société* et les préparatifs qu'elle fait pour les Navets. A cela je dirai que je conseille à mes confrères de s'en tenir à leur Agriculture scientifique, etd'en laisser la pratique à ceux qui l'entendent. Quel malheur pour des Cultivateurs philosophes que Dieu ait créé du Chien-dent ! »

Mais après tous ces efforts pour encourager et propager la culture de la Pomme de terre, quels résultats était-on parvenu à obtenir à la fin du xviii® et au commencement du xix* siècle. Nous trouvons, à ce sujet, des renseignements fort instructifs dans le Mémoire déjà cité de M. Clos : Quelques documents pour l histoire de la Pomme de terre,

« L'importance de la Culture des Pommes de terre, dit M. Clos, paraît avoir été reconnue dans le Nord et le Nord-Est de la France, à l'époque où Parmentier cherchait à la démontrer : elle avait dû y acquérir une assez grande extension ; car : 1* en 1809, le curé Aubry déclarait qu'à dater de 1760, elle s'était considérablement augmentée dans les Ardennes^ notamment dans le Canton de Bouillon, ajoutant qu'avant l'introduction de la Pomme de terre les Hautes-Ardennes étaient souvent exposées à des espèces de famine, fléau qu'on n'y connaît plus; 2° elle était môme exportée en Angleterre par le port de Dunkerque, si bien qu'en 1775 on crut devoir en défendre la sortie du Royaume, fait que j'emprunte au Mémoire déjà cité de M. Gourdon; 3* de nombreux documents témoignent de l'étendue de cette culture dans nos Départements de Nord-Est; au rapport de Parmentier, vers la fin du xviii* siècle, les Anabaptistes introduisirent sur les bords du Rhin, dans l'ancien Déparlement du Mont-Tonnerre, la distillation en grand de la Pomme

1, — Ce passage indique ncllement que cette grande expérience de culture de la Pomme de terre se faisait avec le concours de la Société d'Agriculture.

de terre fermentée, et en tirèrent des produits fort importants.

» Voici des renseignements officiels extraits des Mémoires statistiques publiés par ordre du Gouvernement : A. — En Tan XII (1803) pour le Département de Rhin et Moselle : « La Pomme de terre, qui est devenue un des mets du riche, est dans plgsieurs Cantons la seule nourriture du pauvre ; on en fait aujourd'hui une telle consommation que Ton doit s'étonner comment, avant sa culture, les pays un peu populeux ont pu nourrir leurs habitans ». B. — En Tan XI (1802), pour le Département de la Moselle : « Elle est cultivée surtout dans Tarrondissemcnt de Sarreguemines... Elle s'est prodigieusement multipliée depuis 1794, où elle est devenue d'un grand secours dans la disette qui s'est fait sentir... Elle était 1)1 ùme presque inconnue au milieu du dernier siècle : elle a commencé à s'introduire dans les vignobles dont la population nombreuse, privée de plantes céréales, s'en était fait une précieuse ressourça; elle est aujourd'hui répandue partout ; c'est le légume dont la consommation est la plus grande, en même temps qu'il sert de nourriture aux bestiaux et d'engrais aux porcs ». C. — En l'an XIII (1804), pour la Meurthe : a Quelques Cantons montagneux sont consacrés uniquement à la Pomme de terre... En 1789, là proportion des terrains plantés de Pommes de terre à ceux ensemencés en Fèves, en Pois, était comme 10 à 6, tandis que ce rapport est aujourd'hui de 10 à 3. Cette faveur qu'a obtenue la culture de la Pomme de terre est l'effet du défrichement des Comuiunaux, de la vente au détail des grandes fermes, des diverses causes ayant multiplié le nombre des petits propriétaires dont ce précieux légume est la principale nourriture ». D. — En l'an XII, pour le Doubs : « La culture de la Pomme de terre augmente toujours, sensiblement... Outre la nourriture qu'elle fournit au Cultivateur, la Pomme de terre sert aussi de nourriture aux bestiaux qu'elle engraisse... Les nombreux avantages que le Cultivateur a trouvés dans la culture facile de la Pomme de terre paraissaient avoir beaucoup diminué la culture du Maïs, qui, plus exposé aux intempéries des saisons, laisse plusd'incertitudesur la récolte, sans donner plus d'avantage par ses produits... »

» Enfin, on lit dans les Annales de V Agriculture française ^ qu'en 1814, la Pomme de terre était cultivée en grand dans le Département de V Aisne, où « sa culture, ajoute l'auteur, a beaucoup aug-

meaté depuis 20 à 30 ans, offrant à la classe indigente une ressource précieuse ».

» Toutefois, les Pommes de terre paraissent avoir pénétré assez tard dans le Cambrésis, car il est dit dans une Notice sur Beauvois, commune du Département du Nord : « Ce ne fut que vers 1789 que des fabricants de toile, allant vendre du lin en Hollande, en rapportèrent quelques-unes dans leur valise et en propagèrent peu à peu la culture ».

» En 1807, M. Ferai de Rouville, rendant compte d'une culture de cent hectares dans la Commune de Rouville. (Lo^Ve/), écrivait : « Dans le Canton que j'habite, personne avant moi n'avait cultivé la Pomme de terre en grand; elles n y étaient pas inconnues, mais quelques carrés destinés à cette plante, choisis près des habitations et labourés à la bêche, n'étaient pas des données pour une culture étendue ».

» Sageret, à son tour, traitante la môme époque de l'Agriculture du pays compris çntre Lorris etMontargis (Loiret), déclarait « que la Pomme de terre était circonscrite dans les jardins, n'étant pas assez commune pour être à bas prix et ne servant guère à la nourriture des bestiaux ».

» Quant au Département de la Sartke, M. Deslandes donnait, en 1809, le renseignement suivant : « Il y a cinquante ans que Ton connaissait à peine les Pommes de terre : elles y furent répandues par les soins et l'exemple des grands propriétaires et surtout des curés. Leur culture fit de rapides progrès; il n'y a point de fermier qui n'en plante annuellement un douzième de ses terres ».

» La résistance à l'extension de ce tubercule semble avoir été plus grande dans l'Ouest de la France, à l'exception de la Seine- Inférieure^ grâce peut-être à Tinfluence de Parmentier, originaire de Montdidier. En effet, Lieutaud écrivait à Rouen, en 1783 : « Cette plante, qui se cultive dans les jardins et dans les champs, donne des tubercules bons à manger ; ils sont également estimés des riches et des pauvres : leur saveur est assez agréable, ils se digèrent aisément ».

» Mais je ne vois pas la Pomme de terre signalée parmi les plantes cultivées en grand nombre dans la Statistique du Département de VEure, publiée en l'an XII.

» En 1818, Duhamel, dans son Mémoire sur le sol de l'Arron-

dissemeiit de Coutances [Manche)^ disait : û La culture de la Pomme de terre s'est répandue dans presque toutes les communeSy et il n^en est pas. où elle ne i'éussisse; mais on ne la fait point en grand, et Ton n y sacrifie que peu de terrain ».

» En 1806, P. de CandoUe écrivait, dans son Rapport sur un voyage botanique et économique dans les Départements de V Ouest : « Les Pommes de terre sont, dans presque tous ces départements, cultivées seulement pour la nourriture des Bestiaux etpour l'usage de quelques particuliers riches qui, moins soumis aux préjugés, aiment à s'en nourrir. Dans les environs de Quimper-Corentin, on trouve, au contraire, l'usage et la culture de la Pomme de terre bien naturalisés, ce qui est dû aux efforts soutenus et sagement conduits par M. Ledéau. Elles sont introduites dans les assolements du District de Quimper à la place du Blé noir. Le peu de Pommes de terre qu'on trouve dans les environs de Nantes y est cultivé de la même manière ».

» C'est vers 1788 que la culture de la Pomme de terre pénétrait en Vendée^ car Cavoleau écrivait en 1818 : « Il y a un peu plus de trente ans que, le D»* Loyau et moi, nous avons commencé à cultiver la Pomme de terre dans les champs pour la nourriture des bestiaux. Cet exemple que Ton a vu d'abord avec indifférence a cependant gagné insensiblement. Dans le commencement, les paysans se sont bornés à cultiver ce tubercule dans les jardins comme légume; ensuite, ils en ont nourri leurs cochons, puis leurs vaches, et maintenant ils l'appliquent à tous les usages dont il est susceptible dans l'économie rurale et domestique. La culture de cette plante commence à être très étendue dans le Bocage. J'entends tous les jours proclamer ses louanges par les hommes les plus ennemis des nouveautés, et il est reconnu que, dans les deux disettes qui ont suivi les mauvaises récoltes de 1811 et 1816, la Pomme de terre a sauvé du désespoir une foule de malheureux. La culture n'en est sans doute pas encore aussi étendue quelle devrait l'être; mais Timpulsion est donnée, et je ne crois pas que rien puisse désormais l'arrêter ».

» La Statistique du Département des Deux-Sèvres^ publiée en l'an XII, fournit les renseignements suivants : « Il y a 50 ans que les Pommes de terre ont été introduites dans la Gâtine par M. Bouteiller, médecin à Châtillon : il en nourrissait ses chiens de chasse,

sa volaille et ses cochons; mais bientôt une foule de préjuges et de petits intérêts s'élevèrent contre cette révolution. En 1784, Clément Cendré renouvela en grand les essais. Aujourd'hui la culture de la Pomme de terre est connue dans tous les villages de la Gâtine. Il paraît qu'elle commença à s'établir dans la partie sud' ouest du Département des Deux-Sèvres, voisine de celui de la Charente, en 1775, par les soins du Comte de Broglie, et de là elle se répandit dans le pays Mellois; mais elle n'occupait guère qu'un ou deux mètres carrés dans les jardins, lorsqu'en 1785 le citoyen Jard-Panvilliers y employa à peu près un hectare: l'abondante récolte qu'il obtint et dont il engraissa sa basse-cour et une quantité de cochons, donna l'éveil aux autres cultivateurs qui s'empressèrent de l'imiter. Ce fut surtout dans les années II et III de la République que la culture de la Pomme de terre s'étendit sensiblement. Le D' Brisson, en 1784, l'introduisit dans le Canton de Coulange, Arrondissement de Niort, où cette plante était absolument inconnue : il en fournit de la semence à plusieurs métayers et bordiers... Cependant cette culture ne s'y fait toujours qu'en petit et reste dans un état languissant >».

» M. de FayoUe déclarait en 1809 que, dans la Dordogne^ cette culture était inconnue à la majorité des cultivateurs avant 1785, ajoutant : « Maintenant chaque année on voit augmenter la portion destinée à cette culture ».

» Quant au Lot^ on lit dans la Statistique de ce Département : « La Pomme de terre n'a vaincu que depuis peu d'années tous les obstacles qui s'opposaient à sa. culture, quoique dès l'année 1789, M. H. de Richeprey eût annoncé que ce tubercule était la seule production qui pût être une ressource certaine contre la famine. Encore en 1812, on connaissait à peine la Pomme de terre sur le sol calcaire, et si quelques particuliers Ty cultivaient, ce n'était que comme plante potagère. Mais on sentit bientôt combien il était avantageux de propager une plante qui n'est point attaquée par la grêle, par les brouillards, par les trop longues pluies, par les froids tardifs ».

» Dans le Gévaudan, disait M. Broussous, en 1809, l'adoption des prairies artificielles fut suivie de celle des Pommes de terre, qui y est devenue plus générale et n'y a point rencontré d'obstacles. A son tour, Prost écrivait en 1821 : « La Culture delaPomme

de terre a fait des progrès considérables dans le Département de la Lozère depuis une quinzaine d'années ».

» Dans les Cévennes, les Pommes de terre firent leur apparition vers 1774, si l'on en croit ce passage de Loiseleur-Deslongchamps de 1824 : « Ce n'est que depuis une cinquantaine d'années qu'on les connaît dans les montagnes des Cévennes où elles sont aujourd'hui la base de la nourriture du peuple ».

» La Pomme de terre n'est guère qu'incidemment mentionnée dans la Description du Département du Tarn par Massol, en 1818, l'auteur se bornant à dire qu'elle est cultivée dans les Cantons de Saint-Àmans-Labastide, de Mazamet et dans le bourg de Valenee ; il spécifie cependant qu'on récolte beaucoup de Pommes de terre dans le canton d'Angles.

» Enfin, voici des renseignements précis qui m'ont été fournis sur les premières tentatives, faites sur le versant septentrional de la Montagne-Noire, aux environs de Sorèze. C'est vers l'année 1790 qu'on essaya la culture de la Pomme de terre dans quelques métairies ; mais elle restait confinée dans les jardins ou autour des maisons d'habitation. En 1814, elle n'avait encore pris aucune extension, et elle gagna peu jusqu'en 1832; à cette date, un riche propriétaire de la Montagne rassemble les paysans de ses dix métairies et leur enjoignit de cultiver en grand le tubercule, s'ils ne voulaient être remplacés. Ce fut un excellent exemple.

» Le progrès avait été plus rapide dans des localités peu éloignées, car le baron Trouvé écrivait, dès 1818, dans sa Description du Département de VAude : w La Pomme de terre est celle de ces cultures qui se pratique avec le plus de succès surtout dans la Montagne noire, dans l'Arrondissement de Limoux et dans les Corbières. On dit que ce fut un mendiant qui la fit connaître et qui l'introduisit dans cette dernière contrée. Elle est devenue d'une grande ressource pour les habitants ».

» Si, comme on l'a vu plus haut, la Pomme de terre était dès 1776 l'objet d'une culture en grand dans certaines parties des Pyrénées, elle était loin d'avoir pénétré dans toutes. C'est ainsi que dans la vallée de Lourou (Hautes-Pyrénées), cette culture ne remonte pas au delà de 77 ans. « En 1795, un Commissaire du Gouvernement fut chargé de faire ensemencer en Pommes déterre une certaine étendue de terrain proportionnée à l'importance de

chaque famille. Dans les commencements les habitants ne cessaient de se plaindre de cet ordre et suppliaient l'autorité de les dispenser d'y obéir; entre autres griefs, ils prétendaient qu'on leur faisait perdre une année de revenu, en chargeant leur terre d'une récolte inutile. On tint bon; peu à peu les préjugés tombèrent : la Pomme de terre devint une partie de la nourriture habituelle et passa de l'homme aux animaux. Aujourd'hui on regrette de ne pouvoir lui consacrer plus de terrain [Agriculture française) ».

» L'exemple se propagea. Aussi, dès 1813, M. de Saint-André écrivait-il dans sa Topographie de la Haute-Garonne : « Le genre de prodifction qui y devient universellement une des premières ressources et dont le succès est certain, parce qu'il craint peu la rigueur des hivers, c'est la Pomme de terre, qui est d'une qualité bien supérieure à celle de notre climat. On a appris à préférer la Blanche à la Rouge^ et l'on y a introduit celle qu'on nomme de Hollande, qui est plate, très blanche et très féculente, mais qui n'y paraît pas encore bien acclimatée. j>

» Le département de Tarn-et-GaPonne était aussi très avancé sous ce rapport, car Gatereau disait, en 1789, que « la Pomme de terre est cultivée dans les champs. » Témoignage que confirmait Baron, en 1823, écrivant : « Cette plante est très cultivée. » Au commencement de ce siècle, M. Depère y avait introduit la culture de ce tubercule dans le Canton de Mézin.

» En ce qui concerne les environs de Paris, je lis dans un Mémoire de Poiteau, de 1831 : « Dans ma jeunesse, il y a cinquante ans, on la méprisait encore, et peu de personnes osaient en manger. »

» Ces citations ne confirment-elles pas l'assertion émise par M. Pépin, au sein de la Société centrale d'Agriculture, qu'encore au commencement du siècle, la Pomme de terre était cultivée à Paris, surtout pour les animaux? Et cependant, elle devait avoir alors de chauds partisans; car, en 1793, Chaumette annonçait le projet de planter ce fécond tubercule sur toute la surface des jardins du Luxembourg. »

Nous pourrons ajouter qu'à la môme époque, la Convention nationale ne dédaignait pas de s'occuper de prescrire la culture de la Pomme de terre, comme nous l'avons déjà vu, d'après M. Clos,

au sujet des Hautes-Pyrénées. M. Hariota publié une Note dans le Journal de la Société d'Horticulture de France de 1893, de laquelle il résulte que le 23 nivôse, an II, la Convention avait publié un Décret chargeant le Représentant du peuple en mission près les Côtes de Brest et de Lorient de faire cultiver la Pomme de terre dans les Départements du Finistère, du Morbihan, des Côtes-du- Nord et de l'IUe-et- Vilaine. « Le citoyen Laignelot, dit M. Hariot, dans la crainte que les Instructions qui accompagnent ce décret ne puissent recevoir assez d'exécution, en ordonne la traduction dans ridiome celtique et la distribution dans chaque municipalité. Il arrête en outre que, dans ces quatre Départements, il sera cultivé au moins un vingtième de terrain labourable de chaque fermier, en Pommes de terre, et sous peine d'une amende du double de l'imposition foncière de la totalité de leurs propriétés ».

La même année, Parmentier faisait de son côté tous ses efforts pour activer la propagation de la Pomme de terre. M. Bienaymé, ancien bibliothécaire du Ministère des finances, a bien voulu nous signaler le document suivant, publié par la Direction générale des Archives nationales en 1872.TI s'agit de la Lettre suivante de Parmentier, avec une annotation explicative.

« A Paris, ce 24 Frimaire, Tan 2« de la République.

» Sa publicité me paraît urgente. Les autres plantes potagères

qu'il est si important de propager sur le sol de la patrie pour doubler la ressource des Mars, exigeront aussi des instructions particulières que nous nous empresserons, Villmorin {sic) et moi, de rédiger, si la Commission des subsistances le juge à propos; mais il n y a pas un instant à perdre.

(Signé) Parmentier. »

» — Le Mémoire joint à cette Lettre est en entier de la main de Parmentier, sur dix feuillets grand in-folio, écrits recto et verso. En marge de la première page existe la Note suivante : « Sera imprimé au nombre de 10,000 exemplaires, envoyé aux Districts, avec ordre de le faire réimprimer en quantité suffisante pour le faire circuler dans leurs Communes respectives ».

Arch. de TEmp. F'* 256 (Administ. gén. : Agriculture).

Il ne paraît pas qu*il ait été déféré au désir de Parmentier, et que ce Mémoire ait été imprimé et distribué.

Malgré toute Timpulsion qui était ainsi donnée à la culture et à la consommation de la Pomme de terre, il est curieux de lire dans un ouvrage, qui plus tard devait tant servir à préconiser cette Solanée, ce que disait, en 1805, le rédacteur du Bon jardinier.

« PoMMB DE TERRE [MoreUc, Truffc^ Patate j Solanum tuberosum). — Il n'y a point de légume sur lequel on ait tant écrit, et pour lequel on ait montré tant d'enthousiasme. On en a fait du pain, trouvé excellent par les riches, des biscuits de Savoie, des gâteaux, des ragoûts de toutes les sortes, et puis on a dit : Le pauvre doit être fort content de cette nourriture. Notez que les premiers pains faits avec la pulpe de ce tubercule étoient mêlés de bonne farine ; que les ragoûts étoient bien assaisonnés, etc. Les têtes échauffées par les prédications des Économistes, ont employé des terres à froment à la culture de ce légume, qui, anciennement, étoit à bas prix, et qui est devenu cher pour le peuple, surtout à Paris et aux environs. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter tous les systèmes imaginés sur cette matière. D'ailleurs, l'enthousiasme tombe et en même temps le prix de la denrée. Avant qu'on l'eût tant prônée, elle étoit d'un très grand usage dans plusieurs Provinces, et le pauvre en avoit toujours fait sa nourriture; ainsi^ il étoit inutile de tant écrire sur ce sujet. Il est bon d'observer que, quand une fois on en a planté dans un terrain, il en produit toujours, quelque chose qu'on fasse, parce qu'en relevant les tubercules il s'en échappe de très petits qui forment d'autres Pommes dans la suite. Dans les différens écrits où Ton a présenté ce légume ]comme une nourriture saine et de facile digestion, on n'a pas eu soin de distinguer le sol et le climat qui lui convenoit pour qu'il fût sain et de facile digestion. Les Patates auront ces deux qualités, si elles sont cultivées dans un terrain sec et chaud ; mais elles seront lourdes et indigestes, si elles proviennent d'un sol froid et humide. Il semble que cette observation étoit nécessaire à faire. »

On peut considérer cet Article comme une Note discordante qui se faisait alors entendre dans le concert d'éloges dont la Pomme de terre était l'objet, etcomme un dernier écho des préjugés de l'époque.

Mais le mouvement était donné, la culture de la Pomme de terre devait prendre chaque année une extension de plus en plus grande. Elle était à peuj près partout répandue en France, en 1845,

lorsque rinvasion de la maladie menaça de la faire abandonner, alors même que tous les esprits commençaient à se pénétrer de son utilité bienfaisante. On reprit heureusement courage, les attaques de cette déplorable maladie diminuèrent insensiblement d'intensité, et, de nos jours où Ton est obligé de faire encore la part du fléau, on peut dire que la Culture de la Pomme Jde terre est, à tous les points de vue, plus florissante que jamais. Voici ce que nous relevons dans l'Ouvrage déjà cité de M. Ch. Baltet :

M Après le Blé, la Pomme de terre tient le premier rang en France. Tout le monde en consomme. Les 4,500 hectares de 1789 sont arrivés à 1,512,136 hectares en 1892. La récolte, en France, dépasse aujourd'hui 136,000,000 de quintaux métrique^, représentant une valeur de 600 millions de francs, y compris les espèces fourragères ou à féculerie. Chaque Département cultive le précieux tubercule pour Talimentation ou l'industrie. Treize Départements ont afl'ecté chacun plus de 30.000 hectares à la Pomme déterre, depuis Saône-et-Loire, avec 53,000 hectares, jusqu'à Maine-et-Loire; 31,000 hectares, en passant par la Dordogne, la Charente-Inférieure, la Sarthe, TArdèche, la Charente, le Puy-de-Dôme, les Vosges, l'Aveyron, la Loire, l'Allier, le Tarn, sans tenir compte de la superficie territoriale. Quant au rendement, la moyenne étant de 90 quintaux à l'hectare, la tête appartient au Département des Ardennes, 163 quintaux à Thectare; puis le Nord, 162; les Vosges, 159; la Vienne, 153; Meurthe-et-Moselle, 141; les Bouchesdu- Rhône, les Hautes-Alpes et TArdèche, chacun 140; l'Aisne, 138; rOise, 137; la Meuse, 135; la vSomme, 133; la Seine, 132, en partie de culture maraîchère ; puis le Rhône, le Doubs, le Var, la Marne, les Côtes-duNord, le Pas-de-Calais, le Puy-de-Dôme et Belfort, arrivant avec 130 à 120 quintaux. Les plus faibles rendements appartiennent au Cantal, à la Lozère, à TAude, aux Basses- Alpes, à la Charente-Inférieure, soit de 20 à 37 quintaux par hectare. La statistique de 1892 ajoute que les plus fortes évaluations, quant à la vente du produit, reviennent aux Alpes-Maritimes, à la Corse, auVaucluse, à l'Aude, à la Savoie, au Calvados, à la Manche, aux Basses-Alpes, aux Bouches-du-Rhône, à la Seine, aux Pyrénées-Orientales, au Gard, au Finistère, à l'IUe-et-Vilaine, à la Loire-Inférieure, passant de 6 francs à 10 francs le quintal.

» Enfin, la Pomme de terre, élevée libre ou sous cloche, de tous

les pays, dépasse, dans ses arrivages parisiens, le chiffre de 700,000 hectolitres, pesant 70 kilogr. chacun.

» L'Algérie ne reste pas en arrière. La Pomme de terre de primeur est pour elle une des cultures importantes d'exportation : elle a pour but d'arriver pendant la première saison printanière de la France, à la majoration des prix. Les chiffres d'exportation s'élèvent annuellement aux environs de 3,000,000 de kilogrammes. » On ne consomme pas en France tous les produits de cette importante culture de la Pomme de terre. M. Aimé Girard a constaté que leur exportation va toujours en augmentant. D'après les chiffres que ce savant a fait connaître, le mouvement d'exportation des Pommes de terre représentait pendant les six premiers mois de 1895 un chiffre en poids de 70 millions de kilogrammes, dont la valeur pouvait être estimée à une somme de 3,503,000 francs. Pendant les six premiers mois de 1896, la France avait expédié : en Angleterre, 25,179,200 kilos de Pommes de terre; en Belgique, 16,123,600 kilos; en Suisse, 1,641,900 kilos; en Egypte, 966,000 kilos; au Brésil, 4,989,300 kilos; en Algérie, 6,093,900 kilos; en divers autres pays, 15,068,800 kilos; ensemble, 70,062,700 kilos.

Quelle agréable surprise eût-ce été pour les promoteurs, au xviii* siècle, de la culture française de la Pomme de terre, s'ils avaient pu prévoir qu'un siècle après, cette culture devait prendre une telle extension et donner d'aussi remarquables résultats !

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