J.-B. ROUILLARD
Ur ancien journaliste, aujourd’hui descendu dans la tombe, qui eut une carrière mouvementée mais brillante, est Jean-Baptiste Rouillard. Il avait été soldat, publiciste et journaliste. Victime, comme tant d’autres, de la politique, il vint en 1893 s'établir avec sa famille aux Etats-Unis où il séjourna dans différentes villes de la Nouvelle-Angleterre, terminant enfin sa carrière à Fall-River le 27 octobre 1908, à l'âge de 65 ans. Mais e:. 1893 il n’était pas un nouveau venu aux Etats-Unis.
Silhouettes de journalistes 289
En 1893 M. Rouillard publiait L'Union Continentale à Boston, Mass, journal-revue mensuel, dont il ne parut que trois ou quatre numéros. Vers 1895 il publiait L'Aigle, journal hebdomadaire, à Salem, Mass, en même temps aussi une édition pour Lawrence, le Courrier. En 1896 il était à Biddeford, Me., où il publia L'Amérique, un journal quotidien, mais qui ne dura pas longtemps, car à la fin de la même année il se transportait à Lewiston, où, le 27 décembre, il fondait la République.
A peine âgé de 20 ans, M. Rouillard s'enrôlait dans l’armée américaine, le 24 juillet 1862, à Swanton, dans le Vermont. L'armée américaine ne connut pas de plus valeureux soldat et il servit sous les drapeaux jusqu’à la fin de la guerre au commencement de l’année 1865. Il faisait partie du régiment de Brattleboro, Vt., Cie F, 10e régiment d'infanterie. Il fut blessé le 19 octobre 1864; promu caporal le 5 mai 1864 et brigadier le 19 octobre 1864, le jour même où il fut blessé. Il fut licencié le 3 juin 1865.
A l’occasion de la mort de M. Rouillard, nous reproduisons en partie ce que L’Indépendant publiait au sujet du défunt:
La disparition d’un homme aussi remarquable que J.-B. Rouillard ne pouvait pas passer inaperçue et les journaux en firent généralement une mention plus que banale; plusieurs firent des éloges mérités de l’homme qui avait été si bon patriote et si fort dans l’adversité et on ne lira pas sans intérêt l’article ému que lui consacrait la Revue Franco-Américaine de Québec, qui venait d’être fondée par le gendre du défunt, J.-L.-K. Laflamme: Voici cet article:
Le 27 octobre dernier est décédé à Fall-River, un citoyen de marque qui connut des jours heureux au pays natal et qui y fournit sous le régime Mercier une carrière plutôt brillante. Nous voulons parler de M. J.-B. Rouillard, ancien inspecteur-général des mines dans la province de Québec. Malgré les dispositions spéciales qu’il montra pour l’industrie minière, il était assurément un journaliste de race. Les journaux qu'il dirigea—entre autres, le Sud, publié à Sorel —attirèrent l’attention du pays et contriburèrent à caractériser leur époque.
Mais pour avoir voulu concentrer toute son énergie à la politique de son temps il tomba, avec nombre d’autres victimes de la politique qui furent emportées dans la tourmente qui précipita M. Mercier du pouvoir. Il endura tout avec un courage stoïque, gardant jusque dans l’infortune une chevaleresque fidélité à la mémoire de ceux-là mêmes qui l’avaient le plus compromis. Et il a emporté dans sa tombe des secrets dont il eut à souffrir injustement mais qu’il porta allégrement
au compte de l'ingratitude des partis. Il accepta sans murmurer son rôle d’écrasé.
Plusieurs années passées dans son intimité nous ont permis d'étudier de près les côtés les plus intéressants de sa belle âme. Son patriotime, ardent et ambitieux, lui faisait rêver de splendides destinées pour sa race. C'est de là que lui vint l’idée de cette union continentale qui, avec l'annexion du Canada aux Etats-Unis, devait aboutir à consolider l'influence latine sur le continent. Il caressa longtemps le projet d'un grand journal français qui serait publié à Washington et se ferait le propagateur de cette idée. Il fit, le 17 mars 1893, à Montréal, sur l'annexion, une conférence dont la hardiesse ne fut pas sans créer un certain émoi dans les cercles officieux et sans inspirer des craintes à ses amis. Il y prêcha carrément l'annexion et fit applaudir les tirades libératrices de Patrick Henry.
Cette conférence contient des pages touchantaes. Nous citerons la suivante, où l’auteur, ancien soldat de la guerre civile américaine, après avoir rappelé la m.rt pathétique de quelques volontaires canadiens-français à la bataille de Winchester (19 septembre 1864,) s'écriait:
“Ah! les amères réflexions que je fis sur la tombe de ce dernier compatriote, et si, au moins, pensai-je, nous offrions notre vie pour la liberté de notre chère Province à nous, la peine en serait moins cruelle et la récompense plus glorieuse!
“Est-ce alors que germa dans mon esprit la première idée d’émancipation de mon pays? Je ne saurais l’affirmer, mais ce que je crois du plus profond de mon âme, c’est que la race qui a fourni les milliers d'hommes qui sont allés combattre pour l'Union Américaine et labo lition de l'esclavage des noirs fera plus, fera mieux lorsqu'il s’agira d'établir l’Union Américaine, lorsqu'il faudra aider à l’émancipation des descendants français de cette nation qui, seule entre toutes celles de l'Europe, envoya ses fils offrir leur fortune et leur vie pour la secourir, alors même que les autres envoyaient leurs mercenaires pour massacrer les plus braves des fils de l'Amérique, pour dévaster leur sol et brûler leurs villes.”
M. Rouillard terminait sa conférence en proposant un drapeau pour ce qu’il appelait déjà le futur Etat de Québec: “L'image du clocher de notre Eglise surmonté d’une croix rayonnante supportant le coq gaulois, sur un fond aux trois couleurs, emblème de Liberté, Egalité, Fra-
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ternité.
Et ce patriote qui devançait si fièrement les idées de son époque, ce rêveur ambitieux, qui était peut-être un prophète, vient de s’éteindre paisiblement dans une ville de cette libre république pour laquelle il avait versé son sang. Il vient de s'endormir dans une paix profonde, loin du pays qu’il voulait grand et libre, oublié des amis qui luttèrent à ses côtés ou profitèrent de son dévouement, n’ayant pour suprême consolation, à part la foi qui sauve, que la conscience du devoir ac-