CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME
L'incident des “Chinois de l'Est”
eurent à s'occuper d'une affaire retentissante qui souleva l'indignation et la colère des Canadiens émigrés. C'était un rapport officiel de M. Carroll-D. Wright,! commissaire des statistiques du travail à Boston, où les Canadiens émigrés étaient qualifiés de “Chinois des Etats de l'Est” Cet incident constitue une intéressante page d'histoire franco-américaine. Les journaux du temps, particulièrement le Travailleur de Worcester, donnèrent une grande publicité à l'affaire, et c’est pourquoi j'ai cru que cet épisode avait sa place dans une histoire comme celle-ci. La mort de M. Wright, survenue à Worcester au mois de février 1909, évoqua ces souvenirs déjà lointains, et le rédacteur de L'Opinion Publique publia dans la Revue Franco-A méricaine de Québec, livraison d'avril suivant, une étude historique sur l'incident des “Chinois
1. Carroll-Davidson Wright naquit À Dunbarton, N.-H., le 25 juillet 1840, fils du Rév. Nathan-R. Wright et de Eliza Clarke. Il commença à étudier le droit en 1860, mais deux ans plus tard il abandonnait ses études légales pour s'enrôler comme soldat dans le 14e Régiment des Volontaires du New-Hampshire. Montant de grade en grade, {l devint bientôt le colonel de son régiment. Après la guerre de Sécession l'état délabré de sa santé l'empêcha de se livrer À la pratique du droit avant 1867. Cette année-là il vint s'établir à Boston Il fut sénateur du Massachusetts durant les sessions de 1972 et 1973, puis il devint chef du Bureau des Statistiques du Travail du Massachusetts, position qu'il occupa Jusqu'À 1888. En 1880 il était nommé surveillant du recensement fédéral pour le Massachusetts. En 1885 le président Cleveland l'appelait À Washington pour lui confier la charge de Commissaire du Travail, position qu'il occupa pendant vingt ans.
M. Wright était aussi à la tête du bureau qui compléta le onzième recensement, Comme secrétaire de la cominission qui régla la grève du charbon anthracite, il y a quelques années, ses décisions ont été beaucoup critiquées par le travail. Depuis 1904, M. Wright était président du Clark College, de Worcester, Mass. Il avait été aussi Chargé du cours sur les statistiques et l’économie politique À l'Université Catholique d'Amérique, À Washington, au Columbian College et à l'Université FEarvard, et il est l’auteur de plusieurs ouvrages qui font autorité sur les mêmes sujets. Quatre collèges lui avaient conféré le degré de LL. D. Il avait été honoré de décorations par plusieurs gouvernements étrangers, notamment la Légion d'Honneur de France. Ii est mort à Worcester le 20 février 1909, dans la 68e année de son Age, après une carrière toute de travail et de dévouement consacrée à son Etat et À son pays, et généralement regretté par tous ceux qui étaient venus en contact avec lui.
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de l'Est.” Voici cet article avec les annotations qui l'accompagnent:
La mort récente de M. Carroll-D. Wright, président du Clarke College de Worcester, remet en mémoire un incident qui fit grand tapage dans toute la Nouvelle-Angleterre il y a plus d’un quart de siècle. Une génération est déjà passée depuis cette période, mais il reste encore des contemporains de cette période troublée qui ont alors pris part activement à la grande agitation soulevée parmi les Canadiens de la Nouvelle-Angleterre ou en ont eu connaissance. Nous voulons parler du fameux rapport officiel de M. Carroll-D. Wright, alors commissaire des statistiques du travail à Boston, sur les heures uniformes de travail.
Au cours de ce rapport, qui fut publié en 1881 et contenait une masse d'informations et chiffres recueillis parmi les patrons et les employés, les Canadiens-français émigrés sont appelés les Chinois des Etats de l'Est. La nouvelle d'une aussi étonnante comparaison faite dans un document officiel ne tarda pas à se répandre parmi les centres de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York où les nôtres étaient en nombre. On peut mieux s'imaginer que dépeindre le mouvement d'indignation et de colère qui s'empara de tous les esprits dans les rangs déjà fort nombreux des émigrés canadiensfrançais. Mais n’anticipons pas et faisons d'abord la genèse du rapport qui eut le don de soulever une pareille tempête de protestations.
Le rapport en question était une partie du douzième rapport annuel du Bureau des Statistiques du Travail du Massachusetts et forme une brochure, format ordinaire, de plus de 150 pages. C'était un travail considérable qui demandait une grande somme d'attention et d’application. Aussi les intérêts en jeu étaient d’une importance capitale, comme on pourra en juger par la résolution de la législature du Massachusetts, approuvée le 17 mars 1880, relativement à un système uniforme des lois en certains Etats, régularisant les heures de travail. Voici la traduction du texte de cette résolution:
“Résolu, Que le Bureau des Statistiques du Travail est par le présent chargé de recueillir des renseignements et obtenir des témoignages des patrons et employés dans les Etats du Maine, New- Hampshire, Massachusetts, Rhode-Island, Con:ecticut et New-York, relativement à un système uniforme de lois pour réglementer les heures de travail dans les Etats mentionnés, et de présenter les résul-
Pierre ©, Chatel
Georges Batehellor
Authier
Emery Perrin
P.-U. Vaillant
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tats de ses investigations à la législature dans son prochain rapport annuel.”
L'objrt de cette résolution (Chap. 29, Résolutions de 1880) était de fournir au public des renseignements assez précis pour que la question de l'établissement d’un système uniforme de lois dans les Etats de l'Est et les principaux Etats de l'industrie textile, régularisant les heures de travail, pût être discutée d'une manière scientifique; et, à cette fin, le Bureau des Statistiques avait recueilli tous les faits qui pouvaient être obtenus, portant d’un côté et de l’autre, de la manière la plus complète possible par les moyens à sa disposition.
Pour bien se rendre compte du motif principal de cette enquête ordonnée par la législature du Massachusetts en 1880, il convient d'exposer succinctement en quel état se trouvait la question du travail à cette époque dans les Etats de l'Est. Il y a vingt-cinq ou trente ans la condition ouvrière était bien différente de ce qu'elle est aujourd’hui. Le travail n’était pas aussi organisé, les syndicats ouvriers n'avaient pas la puissance qu'ils ont de nos jours et les heures de travail étaient plus longues. Aussi c'était une lutte et un antagonisme presque perpétuels entre le capital et le travail, ces deux grands leviers de la civilisation et du progrès qui devraient être plutôt toujours dans les relations de la plus complète harmonie.
Cette époque était fertile en conflits ouvriers et en grèves désastreuses, d’où sortaient rarement les travaillants avec avantage. Les législateurs du Massachusetts avaient résolu d'essayer de porter remède à la déplorable condition ouvrière qui régnait non seulement en cet Etat, mais aussi dans toute la Nouvelle-Angleterre, et pour arriver à ce but ils avaient demandé le concours des Etats voisins.
En 1880 le Massachusetts était dans une position désavantageuse vis-à-vis des autres Etats de l’Est quant à la durée du travail. La semaine de travail était de 60 heures, soit une moyenne de dix heures par jour. Les syndicats ouvriers demandaient une réduction (subséquemment la loi de 8 heures fut votée), mais les manufacturiers s’y opposaient énergiquement en raison même de la position désavantageuse dont nous venons de parler et qui résultait de la moyenne de 66 heures de travail par semaine en vigueur dans les autres Etats. Les manufacturiers avaient demandé que l’on fit des efforts pour induire les autres Etats à diminuer cette moyenne de 66 heures avant de songer à diminuer les 60 heures de cet Etat. Ils alléguaient, pro-
bablement avec raison, qu'ils luttaient déjà depuis longtemps avec des armes inégales contre la concurrence des industries similaires des autres Etats de l'Est, notamment de l'industrie textile.!
C'est alors que, conformément à un ordre législatif, le Bureau des Statistiques du Travail du Massachusetts, dont M. Carroll-D. Wright était le chef, procéda à l'enquête dont nous avons plus haut exposé l'objet. Le Bureau mit plusieurs agents en campagne. Chacun d'eux avait deux séries de questions auxquelles les patrons et les employés respectivement devaient répondre.
Dans ses conclusions, M. Wright dit qu'il est évident que le Massachusetts, avec dix heures de travail par jour, produit autant par homme ou par métier ou par broche, si l'on considère les qualités égales, que les autres Etats avec onze heures et plus, et que les salaires sont aussi élevés ici, sinon pius, que dans les Etats où les fabriques fonctionnent plus longtemps. Il n’y a pas de raison, déclare M. Wright, pour que les filatures dans le New-York, le Connecticut, le Rhode-Island, le New-Hampshire et le Maine ne fonctionnent pas sur la base de dix heures conformément au système qui prévaut dans le Massachusetts avec de bons résultats.
Nous voici maintenant à l'endroit psychologique du rapport, celui où sont employés les malheureux termes “Chinois de l'Est” pour désigner les Canadiens-français. Le rapport dit que l'enquête serait incomplète SANS DONNER LES EXPERIENCES DES AGENTS EMPLOYES, EN AUTANT QU'IL S’AGIT DES TEMOIGNAGES QU'ILS ONT RECUEILLIS. Le compilateur a soin de prévenir que ses agents ont recueilli beaucoup d'informations incidentes et qu’à bien des points de vue elles forment le côté le plus important de leur travail. Il était naturel, dit-il, que d’abondants matériaux importants fussent recueillis par des hommes observateurs au moyen des conversations qu'ils avaient avec les manufaciuriers et les ouvriers, lorsque tous, sans restrictions aucunes, parlaient à cœur ouvert. Voilà comment il se fait que les termes “Chinois de l'Est” se trouvaient intercalés dans le rapport. Ils se sont tout simplement trouvés dans l'appréciation d’un agent que le rapport contient avec beaucoup d’autres détails. Nous traduisons ci-après la partie du rapport qui est consacrée particulièrement aux Canadiens-français.
1 La moyenne des heures de travail dans les autres Etats est maintenant de 60 heur«; par semaine, L'Etat de New-York fut, croyons-nuus, Îe premier à réduire ses heures de travail à 60 heures, pendant que le Massachusetts tombait à 68 heures.
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Il n'avait été trouvé que trois objections sérieuse; contre l'adoption de dix heures dans les Etats en dehors du Massachusetts, La première provenait des petites fabriques. Leurs propriétaire: s'écriaient avec un ensemble parfait: “La journée de dix heures serait notre ruine.” La seconde objection pouvait se traduire par les trois mots, Whisky, Tabac, Désœuvrement. En d’autres termes, les manufacturiers ne voulaient donner aucune recréation à leurs employés sous le prétexte qu'ils emploieraient ce temps à boire, fumer et fainéanter. Une curieuse raison, dira-t-on aujourd'hui, mais il paraît qu'elle avait un certain poids dans l'esprit d'un grand nombre de manufacturiers.
“La troisième objection, dit le rapport, aux dix heures est la présence des Canadiens-français. Partout où ils apparaissent, leur présence est donnée comme une raison pour que les heures de travail ne doivent pas être réduites à dix. 11 ne faut pas aller loin pour en chercher la cause.
“A quelques exceptions près, les Canadiens-français sont les Chinois des Etats de l'Est. Ils n’ont aucune considération pour nos institutions civiles, politiques ou d'éducation. Ils ne viennent pas pour s'établir parmi nous, pour faire acte de citoyens avec nous, et ainsi devenir partie de nous-mêmes; mais leur but est simplement de séjourner quelques années comme étrangers, n'ayant des rapports avec nous que sur un seul point, celui du travail, et lorsqu'ils ont gagné assez d'argent chez nous pour satisfaire leurs fins, de s’en retourner à la place d'où ils sont venus et y placer leurs pains. Ils sont une horde d'envahisseurs industriels, non un courant de migrateurs stables. Le vote, avec tout ce que le mot implique, ils ne s’en occupent nullement. Rarement l’un d'entre eux se fait naturaliser. Ils n’enverront pas leurs enfants à l’école s'ils peuvent s’en dispenser, mais ils s’efforcent de les entasser dans les fabriques à l’âge le plus tendre possible. Pour cela, ils trompent au sujet de l’âge de leurs enfants avec une impudente effronterie. Ils trompent aussi au sujet de leur fréquentation de l’école, déclarant qu'ils ont été à l’école le temps légal, quand ils savent que ce n’est pas le cas et n’ont pas l'intention de les y envoyer. Et lorsque à la fin ils sont poussés au pied du mur par les officiers scolaires et qu’il n’y a pas d’autre issue, ils ramassent les quelques effets qu'ils ont et s’en vont à quelque autre endroit où ils ne sont pas connus, et où ils espèrent, par une répétition des mêmes
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tactiques frauduleuses, échapper entièrement aux écoles, et tenir leurs enfants à l'ouvrage assidûment dans les fabriques.”
Voilà assurément un jugement fort sévère et d’une exagération outrageante, et nous croyons bien qu’un officier public y penserait deux fois aujourd’hui avant de l’insérer dans un document officiel. L'agent qui avait obtenu ces renseignements au cours de ses conversations n’a dû parler qu'avec des gens prévenus contre les Canadiens et nourrissant des préjugés contre notre race; cela est de toute évidence. Il pourrait se faire qu’en certains cas des familles canadiennes fussent dans la situation et la mentalité décrite par l'agent, mais celuici faisait grandement erreur en concluant du particulier au général. Et cela ne le justifiait aucunement de comparer les Canadiens-français aux Chinois. C'était un outrage qui fut vivement ressenti et eut un immense retentissement dans la Nouvelle-Angleterre partout où il y avait un groupe de Canadiens-français.
Le bon trait, mais le seul, que reconnaissait aux Canadiens l'agent de M. Wright en ajoutant qu’ils sont d'infatigables travailleurs et dociles, ne tempéra en rien la légitime colère et l’indignation qui soulevèrent toute une race se sentant déjà assez forte, dans le milieu où elle était fixée, pour revendiquer hautement son honneur outragé et sa fierté blessée, par le fait d'employés publics salariés, aux yeux des autres nationalités. Mais immédiatement après, le rapport continuait en représentant les Canadiens comme des gens venant ici à la curée, ne demandant qu’à travailler, peu importe le nombre d'heures de travail, vivant de la manière la plus sordide afin de dépenser le moins possible pour leur subsistance et apporter hors du pays ce qu’ils pouvaient ainsi épargner. Voilà, disait le rapport, le but des Canadiens-français dans nos districts manufacturiers.
On ne peut nier que de tout temps, depuis que les Canadiens ont commencé à émigrer aux Etats-Unis, un certain nombre d’entre eux s’en sont retournés avec leurs familles sur leurs terres de la Province de Québec avec l'argent ramassé ici. Mais cela a toujours été l’exception. Un grand nombre partaient du Canada avec l’idée de revenir, mais une fois acclimatés et accoutumés aux nouvelles conditions de vie, sous l'influence bienfaisante surtout, en certains cas, de la paroisse comme celle qu'ils avaient laissée, ils perdaient l’esprit de retour et bâtissaient la grande famille franco-américaine dont nous constatons aujourd'hui la merveilleuse expansion. (Cela c’est de l’histoire, et
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l'histoire dira aussi que malgré toutes les injustices et les avanies qui ont assailli le peuple canadien-français et catholique des Etats-Unis dans l’ordre religieux comme dans le domaine civil, peut-être plus dans le premier que dans le dernier, ce peuple n'a pas failli à sa mission et à la fin confondait ses ennemis et ses oppresseurs par une fidélité et un attachement inébranlables à ses coutumes et à sa langue, la plus sûre gardienne de sa foi religieuse.ÿ
Nous avons dit que la colère et l’indignation soulevèrent tout le peuple canadien-français de la Nouvelle-Angleterre. On tint naturellement responsable de l’outrage l’homme qui se donnait comme l’auteur du rapport, M. Carroll-D. Wright. Les principaux Canadiens dans les différentes villes se concertèrent pour se rendre en même temps et se rencontrer à un jour désigné à Boston.
M. Wright ayant été avisé de la visite prochaine des délégués, comprenant des membres du clergé, des hommes de profession, des journalistes et autres, M. Ferdinand Gagnon, rédacteur du Travailleur de Worcester, recevait du chef du Bureau des Statistiques du Travail, au mois d'octobre 1881, la lettre suivante:
“Je ne chercherai aucunement à faire la preuve qui m’a été soumise l’automne dernier. Mes agents ont eu raison de me faire connaître tout ce qu’ils avaient appris, et ils n'étaient pas préjugés. Mais il est possible que les personnes qui ont donné leur témoignage aient été elles-mêmes préjugées. Si l’état de chose dont on se plaint n'existe pas, j'en serais très heureux. Rappelez-vous que le rapport de ce Bureau ne se rapportait qu'aux Etats où le système de dix heures de travail ne prévaut pas, et les faits dont on se plaint n’ont aucune relation avec le Massachusetts.”
Cette lettre, publiée dans les journaux du temps, faisait bien voir que le commissaire Wright était bien disposé à l’égard des Canadiens, qu’il ne demandait pas mieux qu’on lui démontrât la fausseté des accusations qui avaient été portées contre toute leur race. En effet, les agents n'avaient pas inventé; ils ont rapporté fidèlement ce que leur avaient déclaré des personnes qui détestaient les Canadiens et qu’ils croyaient dignes de foi. Cette antipathie non déguisée ne résultait pas seulement de la différence de langue et de nationalité; les Canadiens étaient aussi parfois l’objet de la réprobation ce leurs com-
5. Depuis la pubiication éu rapport de M. Wright en 1881, on estime que ia popuiation franco-américaine de la Nouvelle-Angleterre a triplé.
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pagnons de travail de langue anglaise par le fait qu’ils étaient, au gré des derniers, trop réfractaires à l’union. Les membres de langue anglaise des syndicats ouvriers rendaient les Canadiens responsables de leurs échecs, lorsque la lutte était engagée contre les patrons pour l'obtention de gages plus élevés ou de meilleures conditions dans le travail. Ilest donc plausible qu'ils aient profité de l’occasion du passage des agents de M. Wright pour dire tous les griefs qu’ils croyaient avoir contre eux.
Peu de jours après la réception de la lettre de M. Wright par M. Gagnon, une foule de délégués de tous les centres importants de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York se rencontraient au Tremont House à Boston. C'était le 24 octobre. Le lendemain, 25, les délégués, auxquels le commissaire Wright avait accordé une audience, à l'Hôtel du Gouvernement, faisaient leurs protestations et rétablissaient les faits si outrageusement travestis pour satisfaire des haines et des préventions absolument injustifiables.
Nous ne pouvons citer les noms de tous ceux qui se sont alors présentés devant le commissaire. Nous en mentionnerons cependant quelques-uns qui, en ce temps-là, formaient partie de cette phalange d'élite, tant ecclésiastiques que laïques, si remarquable par le patriotisme et le dévouement. Il y avait là l'abbé J.-B.-H.-V. Milette, curé de la paroisse Saint-Louis de Gonzague, de Nashua, N.-H.; J.-D. Montmarquet, de Lewiston, Me.; J.-Misaël Authier, de Cohoes, N.-Y.: Ferdinand Gagnon, de Worcester, Mass.; H.-A. Dubuque, de Fall- River, Mass.; l'abbé P.-J.-B. Bédard, curé de la paroisse Notre-Dame de Lourdes, de Fall-River, Mass.; Léandre Boudreau et F.-C. Miville, de Manchester, N.-H.; Joseph Bouvier et O.-T. Paradis, de Woonsocket, R.-I.
Après l’audience, le commissaire Wright félicita chaleureusement les Canadiens d’avoir eu le courage et l'esprit public de défendre leurs droits lésés, et il leur donna l’assurance que son prochain rapport rendrait justice pleine et entière aux protestations des délégués. Ce rapport donnait effectivement satisfaction complète et devait avoir pour effet de dissiper la mauvaise impression qui avait pu avoir été créée par le rapport précédent.
Le commissaire Wright ne nourrissait certainement p2s de préventions contre les Canadiens jusqu’au point d’être injuste à leur égard. Il aurait peut-être agi avec plus de sagesse s’il avait élagué
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de son rapport les expressions blessantes à l'adresse de notre élément. Mais nous devons lui rendre cette justice que lorsqu'on lui eût fait la lumière sur notre compte, il s’est empressé de se rendre à l'évidence et de reconnaître franchement que ses agents avaient été trompés.
Plus tard M. Wright, dont les vastes connaissances et la grande expérience dans les statistiques lui avaient attiré une réputation nationale, accepta la position de commissaire du travail que lui offrait le gouvernement de Washington. Au mois de juin 1889 un journal franco-américain® de la Nouvelle-Angleterre recevait la visite d’une femme à l'emploi du Bureau des Statistiques de Washington pour le recensement des Etats-Unis. La mission de cette femme, expressément envoyée par M. Wright, était de parcourir les centres francoaméricains afin d'étudier la situation sociale, économique et religieuse de notre élément et faire rapport. Elle fait les plus grands éloges de nos compatriotes; elle déclare que nous occupons une position plus enviable que n'importe quelle classe d’immigrants et que nous avons progressé plus rapidement que les autres éléments de la popuiation. Quant à la loyauté des citoyens de langue française envers la république, cette dame dit que les Etats-Unis n’ont pas de citoyens adoptifs plus loyaux que nos compatriotes. Elle est allée dans les familles ; elle y a constaté une politesse et une déférence exquises. Voilà la substance du rapport qu’elle fit à son chef et qui est consigné dans les archives du Bureau de recensement. Sur l'initiative de M. Wright, les qualités de notre race étaient mises en vive lumière, et comportaient dès lors une reconnaissance nationale.
Le 5 mars 1907, M. Alexandre Belisle, de Worcester, faisait devant la Société des Antiquaires de Worcester (Worcester Society of Antiquity) une conférence sur “Les Canadiens-français dans le développement des Etats-Unis.”6 Cette conférence fut imprimée et mise en pamphlet, dont l’auteur envoya un exemplaire à M. Wright, qui exerçait les fonctions de président du Clark College de Worcester depuis 1904. M. Wright accusa réception de ce pamphlet par la lettre suivante à M. Alexandre Belisle que nous traduisons:
“Cher M. Belisle.—Je vous remercie beaucoup de votre très inté-