‹ Histoire de la principauté de DonzèreChapitre 24 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dusera : condition de son territoire. — Ses colons et ses villas.— Saint Andéoly apporte l'Évanfjile. i^on martyre à Burgogiatele-Haut^ vers Dusera. — Période mérovingienne : Dusera, pairiraoine du roi Ttiierry III. — Ce prince en fait présenta saint Lambert, abbé de Fontenelle. — Légende de saint Lambert. 11 fonde une abbaye h Dusera. — Prospérité de cette abbaye, colonie de Fontenelle. Mort de saint Lambert. — Décadence de l'abbaye sous les derniers Mérovingiens. — Sa destruction par les Sarrasins. — Charles-Martel en donne les biens à l'un de ses compagnons d'armes. — Période carlovingîenne . Rétablissement de l'abbaye de Dusera par Charlemagne. Nortidius, son premier abbé, la soumet à la règle de saint Benoît. Mort de Norfidius. Dexter lui succède. — Gbarle de Louis le Pieux en faveur de l'abbaye. — Juridiction de l'abbaye et condition de ses colons. — Concile d'Aix-la-Chapelle. Dusera, abbaye royale. — Hildygise, successeur de Dexter. — Villa Mastécès, — Droits de navigation et de voirie, octroyés à l'abbaye.

Aigrade, écrivain du vu" siècle, est le premier qui, dans la vie de saint Ansbef't, nous ait révélé Texistence d'un territoire au delà du Rhône, en Provence, et dont le nom, dit-il, est Dusera {cujus est vocabulum Duserà)\ Ce territoire, sous les rois franks, faisait partie de leur domaine. Or, s'il est vrai qu'en prenant possession du sol romain ces nouveaux conquérants ne changèrent rien à sa constitution, il est permis d'en inférer que Duse^^a,

!. AiGRADus, Monnchus fontanellensiSy in vitâ S. Ansberti sœc, II, p. 1052.

28 HISTOIRE DE DONZÈRE

pendant la période impériale, était un de ces fundi (champs de blé, vignes, bois, terres vagues ou pâquis) de \ager cœsa7*is, et sur lequel vivaient plusieurs familles de petits cultivateurs [coloni ou rustici), régis par un fermier [conductor), chargé d*y percevoir les revenus [reditus) au nom et pour le compte de l'empereur. Ce fermier y avait sa villa, qui était comme le chef-lieu de plusieurs autres dans les environs. De là, sans doute, ces vestiges d'antiques maisons rurales, encore épars dans la plaine et dans les îles du Rhône.

Déjà, vers l'an 200, la contrée avait reçu la foi nouvelle ; non de saint Restitut, comme le veut une tradition tricastine qui ne remonte pas au delà du xv« siècle, mais de saint. Andéol, envoyé d'Orient par saint Polycarpe, avec Bénigne, Andoche et Tyrse, en 199, sous l'empereur Sévère. D'après sa légende, saint Andéol aurait prêché l'évangile « aux gentils », sur les deux rives du Rhône, et serait venu jusqu'à Burgogiate (le Bourg), alors divisé en deux parties par le fleuve ; le haut et le bas Burgogiate, — celui-ci sur la rive droite, dans l'Helvie ; l'autre sur la rive gauche, vers Dusera, dans le Tricastin. — C'est là, en 208, que saint Andéol fut décapité par Tordre et sous les yeux mêmes de l'empereur qui, en remontant le Rhône, se serait arrêté à Burgogiate-le-Haut, On dit même qu'il fit jeter le corps du saint dans le fleuve, — l'envoyant ainsi, par dérision, « prêcher aux gentils ^î ; — mais ajoute la légende, le fleuve le déposa sur l'autre bord, où, recueilli par des mains pieuses, il fut enterré dans le Das-Burgogiate qu\, depuis, joignit à son nom celui du martyr.

A la chute de l'empire, quand les peuples du Nord s'en disputaient les lambeaux, Dusera passa successivement aux Burgondes en l'an 500 ; aux Visigoths en

PÉRIODE FRANRE 29

523 ; en 537 ou 541 aux rois francks pour faire retour eu 567 aux Burgondes, et en 585 aux rois franks. Mais le temps approchait où, alternativement compris dans le pagus tricastinensis et dans le territoire d'Arausio, ou plutôt perdu dans ces divers partages, il allait vivre d'une vie nouvelle par la fondation de son abbaye.

Il y avait déjà des monastères dans les Gaules : les moines s'y multipliaient, soit pour échapper aux persécutions des païens, soit pour se dérober aux révolutions qui agitaient le monde romain, envahi par les Barbares. Or, quand la patrie gauloise n'avait besoin que de soldats, était-ce bien le moment de s'isoler et de la livrer en quelque sorte sans défense aux coups redoublés de l'ennemi ? — On l'a dit : pour les chrétiens d'alors, il n'y avait pas de Barbares, il n'y avait que des frères, et ce grand principe de fraternité ne contribua pas peu à apaiser les haines entre les races et à fonder la civilisation sur laquelle repose la société moderne. Mais le paysan gallo-romain, peu mystique de sa nature, ne voyait pas les choses de si haut, et ces nouveaux colons lui paraissaient au moins étranges. Si quelques-uns, en efifet, recherchaient les montagnes, les déserts ou les lieux sauvages, à d'autres ne répugnaient nullement les vallées et les plaines fertiles, où la charrue gauloise ou romaine avait déjà passé, et le service de Dieu s'accommodait fort bien des revenus qu'ils en tiraient. D'un autre côté, protégés par les papes, dotés de grands biens par les rois, les monastères n'étaient pas seulement un refuge pour le pauvre, mais une carrière pour Phomme de condition. A cette école, en effet, la seule restée debout dans ces temps barbares, se formaient, par l'étude des lettres grecques et latines, les futurs dignitaires de l'Église, et tel fils de famille y entrait comme no-

30 HISTOIRE DE DONZÈRE

vice, qui en sortait souvent abbé d'nn monastère, évêque ou archevêque d'un diocèse, et même primat des Gaules.

Telle était, dans le pays de Gaux, près de Rouen, sur les bonis de la Seine, entre deux collines boisées, au milieu de riches prairies, l'abbaye de Fontenelle {Fontanellensis), ainsi nommée à cause de la beauté de ses eaux. Gette abbaye, célèbre entre toutes, fondée en 644, sous Glovis II, par saint Wandrille, avait alors pour abbé saint Lambert, plus tard archevêque de Lyon.

Saint Lambert naquit dans le pays des Morins (comté d'Artois), d'une très noble famille*. Son père, qui le destinait à la profession des armes, l'envoya à la cour de Glotaire III ; mais déjà sa vocation l'appelait dans la solitude. Vainement Haltbert et Rotbert, ses deux oncles, tout-puissants à la cour, s'opposèrent à son pieux dessein : vers la fin de l'année 661, ils durent se trouver présents au sacrifice qu'il fit de sa personne à Dieu, dans l'abbaye de Fontenelle, par la main de saint Wandrille, qui lui coupa les cheveux et le revêtit de l'habit de la pénitence. A la mort de cet abbé, saint Lambert s'était acquis par ses vertus un si grand renom parmi ses frères, qu'il fut choisi pour lui succéder dans le gouvernement de l'abbaye (juillet 665).

Outre les grâces naturelles et un extérieur charmant [toto corpore elegantissimus), il possédait une sagesse incomparable. Il était chaste, sobre, rempli de charité, ferme en la foi, prévoyant en ses conseils, bon, affable, digne enfin, par toutes les actions de sa vie, de la vénération publique '.

1, « Vir clarissimus et nobilissimi generis prosapia ortus. » Gailia Christiana, t. IV, p. 48 et 49.

2. AiGRADus, locL cit.— Acta Sanct. ord» Bened. Sec. 111. part. 2 p. '464.

Cependant, non moins avisé que prudent, au milieu des révolutions politiques et des compétitions royales, il ne perdait pas de vue le temporel de son troupeau. Sachant se ménager à la fois la faveur des princes et celle des maires du palais, quelque chose qu*il demandât, il l'obtenait aussitôt *.

A peine appelés au gouvernement d'une abbaye, ces conquérants pacifiques travaillaient à étendre leur domination; ils envoyaient, en diverses provinces, leurs disciples à la recherche de terres propres à rétablissement de colonies. C'est sans doute à l'un de ces explorateurs que Dusera dut d'être connu de saint Lambert. Beau site, en effet, sur les bords du Rhône, au pied de coteaux où croissaient la vigne et l'olivier, et qui, par ses îles, sa riche plaine, ses bois, ses prairies, ses sources d'eau vive, et peut-être aussi les vestiges d'un vieux castrum, n'était pas sans lui rappeler Fontenelle.

Dusera était alors le patrimoine (patrimonium) du roi Thierry 111 ', fils de Glovis II et de la reine Bathilde. Sur la demande que lui en fit saint Lambert, ce prince, par un diplôme adressé aux hommes illustres (Viris tnlustribus) *, c'est-à-dire aux fonctionnaires chargés de le mettre à exécution, lui fit présent de ladite terre, à condition que les revenus, tant en huile qu'en autres produits, serviraient à l'entretien des luminaires et aux divers besoins de son abbaye *. C'est vrai-

1. Gallia Christiana, t. IV, /oc. cit, — Dom Bovqvet, Recueil des historiens des Gaules, t. III, p. 617.

Page 1