Abbatibus liceat habere cellas (cap. XLIV
vivant en comnjun, n'en constituaient pas moins un changement dans l'ancienne discipline. Autant de petites habitations rurales qui, séparées du monastère, pouvaient dégénérer en maisons indépendantes {in domibus procul a cœnobio), et nuire par là à sa stabilité. C'est, en effet, ce qui arriva : les moines (et il y en avait parmi eux qui étaient prêtres), répugnant à la corvée et au travail des champs, remirent à des colons ou à des serfs, comme la loi romaine les y autorisait*, le soin de faire la besogne à leur place; pour eux se contentant d'une redevance et de la vie contemplative. Doux, mais fatal renoncement qui, tout en leur montrant les joies futures de la béatitude, cachait à leurs yeux les périls présents de leur colonie, exposée, par sa situation entre le Rhône et la voie romaine, aux invasions, et, par son isolement, aux entreprises de deux puissants voisins, Tévêque de Viviers et celui du Tricastin, lesquels, à l'exemple des ducs et des comtes, en ces premiers temps d'anarchie féodale, ne visaient qu'à étendre leur juridiction. Mais déjà, sous Charlemagne, l'évêque du Tricastin n'était pas seulement souverain de sa ville épiscopale, ses possessions s'étendaient depuis le Rhône jusqu'à l'Aigues '. Plus tard, en 839, Rotgo étant comte d'Orange, l'église de cette ville, à cause des irruptions fréquentes des Barbares, s'unit à celle de Saint-Paul-Trois-Ghâteaux ; union confirmée dans la suite par l'empereur Charles le Chauve et par les papes Grégoire IV, Urbain II et Pascal II. Cette part faite à l'évêque du Tricastin paraissait assez large pour détourner sa pensée de l'annexion de l'abbaye de
!. Cod. Jimt,
2. BoYER DE Sainte-Marthe, Histoire de V Église de Saint- Paul- Trois-Chà teaux .
54 HÎSTOTRE DE DONZÈRE
Donzère à son église ; annexion, du reste, qui ne devait pas lui sembler facile, vu la qualité d'abbaye royale dont elle jouissait depuis Gharlemagne.
Telle n'était pas alors la manse (conscriptio rerum) de révéque de Viviers et de son église, déjà plusieurs fois pillée par les Barbares. Placé sur un rocher abrupt, dont le Rhône baignait alors les pieds, au seuil d'un pays pauvre, infertile et montagneux, dans une ville gallo-romaine pour ses franchises municipales, si, dépouillé par Charles-Martel, il avait eu part, comme les autres évêques, aux libéralités de Gharlemagne et de son fils Louis le Pieux, ces libéralités consistaient, pour lui, moins en dons territoriaux qu'en immunités, et les papes qui Pavaient visité ou qui le protégeaient n'avaient pu le doter que de biens spirituels. Réduit à la possession de quelques villas ou de quelques lambeaux de terres [truncas agrorum) et d'une île sur le Rhône, celle di Argentan ias y présent du patricien Alcinius et de sa femme Macedonia, sœur de saint Aulus *, sa principale richesse consistait en reliques, telles que, suivant Columbi, un fragment du linceul de Jésus-Christ; des cheveux et du lait de la Vierge, sa robe et son voile; des os de sainte Agathe et des onze mille Vierges *, etc. Or, voici qu'une seconde irruption des Sarrasins sur les deux rives du Rhône, en 850, venait tout remettre en péril, et son église, tant de fois éprouvée, et son humble patrimoine.
Gelse, alors évêque de Viviers, recourut à l'empereur Lothaire, à qui les provinces méridionales étaient échues, lors du partage par l'assemblée de Verdun, en 843, entre les successeurs de Louis le Pieux; mais l'empereur était
K, Carttdaire des évêques de Viviers, 2. GoLUMBi, Episcop, Vivar. p. 86-91.
trop loin ou trop occupé sur le Hhia à repousser les premières incursions des Northmans, pour secourir à temps les peuples de Provence contre les Sarrasins*. Il se contenta de délivrer à Celse un diplôme, daté de son palais de Gondreville, près de Toul, le 48 juillet 850; lequel diplôme, confirmant à Téglise de Viviers ses privilèges et ses immunités, ajoutait à son temporel Tabbaye de Donzère {abbatiam quœ vocatur Dozera) avec ses cellas (cum cellulis suis^); et par là, dit Golumbi, il faut entendre les petites habitations des moines et les biens, attribués à Tabbaye au delà de Donzère {prxter Dozeram ^).
C'était une révolution pour l'abbaye, alors comprise dans le comté d'Orange, et jusque-là libre de toute juridiction. Pour que l'empereur Lothaire, qui avait paru la favoriser par l'octroi du droit nautique, en 840, portât ce coup, dix ans après, à son indépendance, renversant ainsi l'œuvre de son père et de Gharlemagne, il fallut, sans doute, lorsque Celse vint le trouver et le supplier (... veniens ad nos,,, deprecans idem Cekus.,.], que ce prince obéît à d'autres considérations que celle de préserver des Sarrasins l'abbaye ; car, que pouvaient, pour la défendre, les murs et la population d'un monastère qui n'avaient pu leur résister en 732? Il nous semble plus rationnel de penser qu'après la mort d'Hildygise, son dernier abbé, un commencement d'anarchie dut se produire dans la Congrégation, livrée à elle-même pour le choix de son successeur. Celse, y voyant l'occasion de mettre la main sur cette chevance qu'il convoitait, ne la
l.DoM Vaissbtte, Histoire générale du Languedoc y t. I, p. 550.
2, Prœceptum Lotharii imperatoris,