ALCUIN ET LA CALLIGRAPHIE TOURANGELLE
en raison de la « rusticité » des scribes. IJ déclare qu’avec peu de succès du reste, il est en lutte sur ce point chaque jour avec la « rusticité tourangelle 1 ». C’est grâce à lui certainement que la ponctuation, négligée jusqu’alors à Tours, apparaît désormais dans les manuscrits tourangeaux. Vraisemblablement, ce n’est pas seulement en matière de ponctuation qu’il s’efforçait de stimuler chez ses scribes le zèle pour la production d’un meilleur travail.
Il n’est nullement improbable qu’Alcuin, poursuivant son idéal de rénovation de l’art calligraphique, ait puisé des inspirations dans des modèles d’écriture antique. C’est peut-être à Tours et en son temps qu’ont été exécutées des inscriptions lapidaires où reparaît la pure capitale antique 2. Si comme il semble, c’est sous son abbatiat qu’ont été exécutés les Évangiles en onciale d’or sur lesquels les rois de France prêtaient serment comme chanoines de Saint-Martin 3, il aurait introduit à Tours l’écriture d’or usitée alors au palais, en gardant pour ce livre de luxe la tradition de la vieille écriture onciale, telle qu’elle était pratiquée à Tours. Mais il n’est pas vraisemblable qu’il se soit arrêté à cette formule. Comment en particulier la Bible revisée par ses soins qu’il a fait exécuter en un seul volume, aurait-elle pu être écrite tout entière en onciale ? Alcuin a dû chercher aussi dans une autre direction.
On a conjecturé qu’il avait dirigé au palais l’exécution par Dagulfus du Psautier d’or que Charlemagne destinait au pape Hadrien. Dans ce manuscrit de grand luxe, la minuscule se distingue des mariuscrits antérieurs, notamment des Évangiles de Godescalc, pâr la réduction sensible des traits cursifs 4. Trouvant en usage à Tours une cursive déjà améliorée, n’estil pas vraisemblable qu’Alcuin se soit efforcé de la perfectionner encore. Il a dû jouer un rôle important dans la formation progressive de ce style calligraphique tourangeau qui, par l’emploi combiné de la capitale, de l’onciale, et particulière-
1. « propter rusticitatem pene recessit a scriptoribus... ego itaque licet parum proficiens cum Turonica cotidie pugno rusticitate » (Epist.. 172, Epist. karol.aevi, II,
2. L’épitaphe en vers d’Hadrien I gravée sur un bloc de pierre envoyé par Charlemagne à Rome est exécutée en belle capitale, que ne fournit, au VIIIe siècle, aucun texte épigraphique romain. Les vers seraient d’Alcuin et la pierre serait sortie d’une carrière de Touraine. Cf. de Rossi, L’inscription du tombeau d’Hadrien I, Mél. d’archéol. et d’hist., VIII, 478 et suiv. Des inscriptions du IXe siècle découvertes autour du tombeau de saint Martin sont également en capitale. Cf. Rand, p. 41-3.
3. B. Tours ms. 22 ; cf. Rand, A survey, 23, p. 102-3. L'ornementation serait inspirée par un modèle venant de Fleury, celle que pratiquait jusqu’alors l’atelier de S. Martin étant trop rudimentaire (p. 44).