LE « DOMINIUM » PASSE DU ROI AU SEIGNEUR
Les rois ont peut-être consenti quelquefois eux-mêmes à se dépouiller partiellement de leurs droits sur telle abbaye royale. Parfois même, ils auraient expressément cédé à une maison seigneuriale le dominium qui leur appartenait. C'est ainsi que les comtes de Mons auraient obtenu des rois Germains domination sur l'abbaye de Sainte-Waudru 1, que le duc de Lorraine régissait, en 947, par l'ordre du roi Otton l'abbaye de Stavelot gouvernée par l'abbé régulier Odilon 2. A en croire les rédacteurs de chartes rédigées au début du XIIe siècle à Saint-Aubin, Geoffroi Grisegonelle serait entré en possession de cette abbaye par le don de Lothaire et de Hugues Capet 3.
Le plus souvent sans doute, c'est une usurpation qui a substitué au pouvoir du roi celui d'une maison seigneuriale. Celle-ci ne s'est pas toujours d'ailleurs violemment emparée des abbayes qu'elle détient. L'usurpation a été maintes fois insensible et pacifique. C'est par la voie du bénéfice tenu du roi que peu à peu nombre de monastères ont perdu la condition d'église royale. On a vu que l'hérédité du bénéfice fait de l'abbaye une propriété patrimoniale 4. Longtemps continuée aux mains des membres d'une même famille, la jouissance d'une abbaye reçue jadis du roi en bénéfice à titre d'abbé laïque engendre aussi peu à peu le dominium seigneurial. En 892, Baudouin de Flandre ne pensait pouvoir acquérir l'abbaye de Saint-Bertin que par le don du roi. Quand, en 900, elle fut tombée en ses mains, elle passa successivement à titre d'héritage paternel en la possession de ses fils, Adalolphe et Arnoul. C'est dans ces conditions que le comte Arnoul tient de Louis IV en bénéfice les abbayes du comté de Flandre 5. Guillaume Tête d'étoupe a reçu sans doute du même
1. Gisleberti chron., : « petiit ab ipso imperatore ut abbatiae illius dominationem ei concederet, ita quod post electionem ipsa abbatissa de manu ipsius comitis et suorum successorum dignitatis hujus bona susciperet » (SS, XXI, 406).
2. Charte d'Evérard, 2 mars 947 : « adii celsitudinem ducis nostri Cuonradi qui tune temporis abbatiam Stabulensem jussu domni régis Ottonis regebat, deprecans quod concederet mic.hi de terra sancti Pétri... que de beneficio (suo ?) erat... cum consensu abbatis Odilonis qui illo monasterio praeesse dinoscitur et consensu Erenfridi advocati » (Halkin, Roland, Rec. ck. Stavelot, 68, p. 158). L'abbé Odilon procède à l'échange « de voluntate régis ». Le roi germain reste haut suzerain de l'abbaye ; le duc de Lorraine la tient de lui en bénéfice ; mais c'est le dominium de l'abbaye qui est reçu du roi sans doute en bénéfice, non Vabbatia mise aux mains d'un abbé régulier, C'est vraisemblablement dans les mêmes conditions, par concession du roi de Germanie, que Frédéric I, duc de Haute-Lorraine, tenait ses abbayes (cf. Parisot, Les Origines de la H. Lorr., 448-9).
3. Cart. S. Aubin, II, 408-9. Cf. L. Halphen, Le comté d'Anjou, n. 2 de la p. 81.