MISSIONS DES CHANTIERS
Si Mgr. Bourget fut l’inspirateur des missions des chantiers, Mgr. Guigues, provincial des Oblats et dveque de Bytown, revient' sans contredit la gloire de les avoir organises. Nous avons vu avec quel zele le Pfere Durocher et ses compagnons s’y occup<brent jusqu’en 1848.
Que cette oeuvre fut n6cessaire, l’extrait suivant d’une lettre du Pfere Ddsautels d’ Aylmer, 3 mai 1842, le ddmontre : *
“ C’est un spectacle affligeant, ecrivait ce missionnaire, que celui qu’offrent les chantiers. On n’y voit que trop comnWment
* Mgr. Guigues, sa vie, ses oeuvres, Ottawa 1874,
les crimes les plus honteux en honneur ; ies blasphemes les plus horribles y sont un amusement journalier. Ce n’est pas ndanmoins que je veuille dire qu’il n’y a pas de braves gens dans les chantiers, non, il y en a ; meme il se trouve des chantiers oil Ton ne voit rien de tout cela, mais hdlas ! qu’ils sont rares ! Encore si le nombre de ces gens de chantier n’^tait pas si grand ! .... mais d’apr^s le calcul qui vient d’etre fait, il y aurait k chaque saison, d’employds dans les chantiers de l’Ottawa et de ses tributaires, sans y comprendre les bourgeois, comtnis, et les chantiers de provisions, 5,000 hommes, sur lesquels il n’y aurait qu’environ 250 qui n’appartiennent pas 4 l’eglise catholique.
“Je crois qu’il y aurait moyen de faire beaucoup de bien parmi ces pauvres gens, car le peu que j’ai pu faire pour eux a reussi, Dieu soit loue, au-del4 de tout ce que je pouvais esperer. Mais il faudrait des pretres robustes qui visiteraient en hiver les chantiers et viendraient, au printemps, attendre les hommes aux Chaudieres et 4 l’embouchure de la Gatineau. Je sais bien qu’il n’y a rien 4 faire dans les chantiers memes mais il y a presque toujours, pres de 14, des maisons ou des hangars ou il serait facile de les rdunir, et je ne pense pas maintenant, qu’aucun bourgeois se refuse, sur la demande d’un pretre, 4 Recorder un ou deux jours 4 ses hommes pour cette fin.”
Que cette oeuvre fut, k la fois, difficile et consolante, la charmante lettre suivante, du Pere Durocher 4 Mgr. Bourget le ddmontre ^galement.f
“ Bytown, 19 fevrier 1845.
“ Monseigneur, — Enfin nous sommes de retour k Bytown, apr4s quatre semaines, jour par jour, de voyages de missions sur les rivieres Gatineau, au Desert, d Aigle, Joseph. Nous sommes un peu fatigues. Cependant vu la saison ddj4 avancee nous repartons immediatement pour la Grande-Rivi4re. Je pense bien que nous ne pourrons pas aller plus loin, car les chemins sont d6j4 deffiaits et annoncent le printemps. Il est juste cependant qu’avant de partir je donne k Votre Grandeur des nouvelles de nos jeunes
t Archives de Montreal,
g-ens, pour qui vous vous interessez avec tant de sollicitude et avec tant de raison.
“ Nous avons 6t6 servis, Monseigneur, selon nos d^sirs. Nous demandions des peines pour le corps, nous les avons trouvfies sans les chercher beaucoup.Nous n’avons pas couchd dehors, mais nous nous sommes trouv^s jusqu’au milieu de la nuit dans l’eau, dans la neige, et, par un tr6s grand froid, ^gar^s dans le bois ou sur des lacs ou nous perdions le chemin. Le Pere Brunet s’est gele les doigts. Nous avons appris 4 dormir sur la dure, k nous bruler d’un cote pendant que nous gelions de l’autre. Nous savons manger le lard sur le pouce, et prendre notre diner sur la neige, n’ayant d’autre toit que les branches de sapin et la calotte des cieux. Nous parlons quasi toutes les langues. Le Pere Brunet est charge de parler l’anglais et moi l’algonquin, car il nous a fallu exercer notre ministere dans ces langues. Le Dieu fort et puissant qui nous a envoyes ne nous a pas abandonnes ; nous avons, au besoin, quasi fait des miracles.
“ Nous avons demande k Dieu avant de partir de rendre notre ministere fructueux. A mesure que nous approchions, nous commencions k hesiter ; ce qu’on nous disait des gaillards que nous allions visiter nous deconcertait. Dieu voulait nous apprendre k ne compter que sur lui.
“ Nous avons commence par le lac Sainte-Marie autour duquel nous avons trouvd quatre chantiers qui sont d’abord venus le dimanche k la chapelle, pas tous, il s’en faut, mais quelques-uns pour voir ce que c’etait. Nous sommes ensuite alles les voir chez eux. C’est 14 que nous avons commence k nous convaincre que si nous voulons faire du bien il faut voir chaque chantier dans sa cabane ; autrement il n’y a qu’un certain nombre d’individus de bonne volonte qui se rendent. Etant ainsi convaincus, nous avons pris notre parti. Nous arrivons le soir dans un chantier. Lorsque la journee est finie, les hommes viennent prendre leur repas et leur repos. Nous les voyons, nous parlons famili&rement avec eux. Nous leur apprenons des cantiques. Rien de plus propre k ouvrir le cceur. Lorsqu’on les a un peu egay^s, on leur parle de leurs fins dernibres, du pechb, de la confession ; on leur fait la pri^re, un examen de conscience ; on les confesse tous ;
personne n’^chappe. Le lendemain, on leur dit la messe. Dans chaque chantier nous avons eu le bonheur d’en communier quelques-uns. Dans un chantier compost de quatorze, huit ont communis. Dans un autre, une dizaine. AprSs, on les regoit de la temperance, du scapulaire, de l’archiconfrerie. On se separe k regret de ces bons enfants. DSj& nous sommes attaches k eux et eux 4 nous. Ils nous reconduisent en nous disant ; “ Revenez done nous voir.” II y avait un de ces chantiers que je visitais seul, car nous sommes quelque fois oblige de nous separer, autrement nous serions encore dans la Gatineau ; on m’avait dit que c’Stait un chantier abominable. II n’y en avait pas de pareil : pas de priSre, les sacres, les sottises etaient leur pain de chaque jour et de chaque instant. II y avait 14 un vieux voyageur qui tenait tous les autres. Depuis cinq ans M. DSsautels le priait de se confesser sans rien gagner. On me disait : Vous n’y ferez rien. Arrive tard dans ce chantier, je fis mine de n’y vouloir pas coucher ; cependant je leur faisais des histoires, dSj4 ils avaient du plaisir k m’entendre. Je vis qu’ils ddsiraient que j’y restasse. Je me fis prier un peu et je leur demandai une tasse de the et un morceau de pain pour souper. C’etait en careme. Je continuai k les faire rire un peu ; puis venant au serieux je leur en poussai de bonnes, et k plomb, comme on dit. Je sentais qu’ils m’ecoutaient avec plaisir, malgr6 le remords de leur conscience. Je leur parlai hardiment de conversion ; je leur fis voir comme ils etaienl insens6s. Voil4 les larmes qui arrivent et j’entend mon vieux voyageur pousser un soupir, se mettre la tete entre les mains et me dire tout haut : Ah ! s’il faut se convertir, se confesser, vous allez en avoir un vieux grattin. Regarde mes epaules, lui r6pondis-je, tu dois penser que j’en peux porter un bon. II me regarde et me dit : Eh bien, vous l’aurez, mais tout de bon. Je me mis k confesser. Tous y passferent, le vieux comme les autres. Et lorsque le vieux se fut confesse, il se prit k jeter un soupir de consolation en disant : Oh ! mon Dieu que je suis ldger !
“Aprfes celaje leur fis voir combien ils seraient heureux s’ils se conduisaient bien,*s’ils r^citaient ensemble la pri^re, le chapelet, s’ils chantaient des cantiques. Ils ne pouvaient se coucher, tant ils etaient avide de m’entendre. Dej4 le jour allait paraitre, et
personne ne songeait k dormir. Depuis, je les ai vus k la chapelle de la visitation. Leur chantier est un module de pi^td. Tous les soirs on fait la pri&re, on recite le chapelet, et Ton chante des cantiques, et c’est le vieux voyageur qui est k la tete de tout, car il'lit bien et chante bien. C’est k peu pres la meime chose dans tous les chantiers ; c’est un plaisir de les entendre chanter des cantiques. Les arbres doivent litre dtonnes d’entendre que leurs mauvaises chansons sont si bien remplacds ....
Votre bien respectueux,
E. Durocher, ptre. miss. re.
Ecoutons maintenant Mgr. Guigues ecrivant lui-meme, longtemps apres (i860) aux directeurs de la propagation de la foi.*
“ Permettez-moi de vous indiquer en peu de mots ce que nous faisons dans l’interet spirituel des chantiers. Deux pretres s’occupent continuellement d’eux h poste fixe, et pendant l’hiver deux autres sont designes pour leur porter au loin les secours de leur ministbre. Comme la cite d’Ottawa est le rendez-vous habituel de ces jeunes gens, c’est aussi 1& que les deux missionnaires ont 6tabli leur residence. Ils vont les visiter sur leure cages quand ils descendent k Quebec, les suivent dans les hotelleries k leur retour, entendent leur confession, donnent pour eux trois ou quatre retraites gdnerales, les font soigner k l’hopital quand ils sont malades, les detournent des maisons dangereuses pour leurs Economies et leur vertu, en un mot leur prodiguent les soins les plus affectueux; aussi les appellent-on les pferes des jeunes gens des chantiers.
“ Lorsque l’hiver arrive, que la neige couvre les chemins, et la glace les rivieres, un travail nouveau commence pour le missionnaire. II s’achemine vers les forets, vers ces solitudes eloigndes qui ne doivent pas etre plus inaccessibles k la religion qu’4 l’industrie. Cette ceuvre ne peut se rdaliser qu’au milieu des souffrances. N’importe, un ouvrjer ^vangdlique doit savoir les surmonter. II faudra plus d’une fois braver dans des voitures
Mgr. Guigues, Sa vie, ses oeuvres .
ddcouvertes un froid de trente degr^s Reaumur ; il faudra s’aventurer par des chemins peu pratiques, vaguement connus, que la neige a couverts pendant les temps d’orage, et, malgre tous les efforts pour retrouver sa route, ne d^couvrir autre chose 4 l’horison, que la certitude de s’etre 6gare. Que faire alors ? la nuit approche, les chevaux sont dpuis^s de fatigue. Faudra-t-il done d^sesp^rer ? Non, on allume un grand feu, on etend sa couverture sur la neige, et Ton dort aussi puisiblement que Ton peut. D’autre fois, une tache blanche qui va toujours s’agrandissant indiquent que Ton s’est geld les doigts ou la figure. En France, vous iriez vous chauffer ou vous appeleriez le mddecin ; on trouve ici un remede plus facile : on frotte energiquement le membre gele avec de la neige, et Ton est gueri.
“ II arrivera aussi qu’en voyageant sur la riviere^ la glace se brise sous les pieds des chevaux et les voil4 nageant sur un abfme. Comment se tirer de 14 ? Vite, on detache les harnais, on s’approche avec precaution de l’ouverture, on serre fortement le cou de l’animal qui, se sentant etouffe, fait un effort desespere pour sortir du gouffre. Le conducteur, de son cote, imprime 4 propos une secousse habile : l’animal est retire de l’eau et recommence sa course.
“ Cet apostolat d’hiver dure 4 peu pr4s trois mois. Pendant la nuit le pretre evangelise, et pendant le jour il se rend d’un chantier 4 l’autre. Une centaine d’6tablissements sont visites pendant la saison rigoureuse, et un trajet d’environ cinq cents lieues est accompli dans des lieux ou l’on ne rencontre aucune habitation. Chaque station du missionnaire est n^cessairement courte, car ces jeunes gens sont tres occupds. Le soir venu, il preche, confesse jusqu au milieu de la nuit, puis il se couche dans un lit qui n est pas de plumes, il doit dormir sur des tron^ons qui ne sont pas meme equarris, sentir d’un cote le feu qui le brfile, et de 1 autre, un vent glacial qui passe 4 travers les fentes du chantier ; mais comme le temps presse, et qu’il n’a que quelques heures 4 donner au sommeil, il fait mieux d’en profiter que de s’occuper du froid et de la chaleur. A quatre heures du matin la messe commence, ceux qui sont prdpar^s communient ; le missionnaire
preche encore, reqoit ses auditeurs dans les associations de temperance et de 1 archiconfrbrie et, dbs l’aube du jour, se met en marche pour un autre chantier, tandis que les ouvriers retournent k leur travail ordinaire.
Trois mois s bcoulent ainsi dans l’exercice d’un ministbre penible mais consolant, et il est juste de remarquer que ces jeunes gens se trouvent dans une position prbfbrable k celle de leurs compagnons qui vont aux Etats-Unis. S’ils s’abandonnent trop souvent b des desordres, du moins leur foi reste ferme et intacte. Us suivent avec une pibte touchante les retraites qui leur sont donnees, s’arment avec confiance du scapulaire, accueillent toujours le pretre comme un ami, prennent sous son influence des resolutions genbreuses et, quand ils tombent, savent se relever en pleurant sur leurs faiblesses. Ce sont aussi ses heureuses dispositions qui soutiennent le missionnaire contre tout decouragement, au milieu des privations et d’un labeur oh sa santb s’bpuise. II y a maintenant douze ans que ce rude ministbre a btb confib aux RR. PP. Oblats, qui le remplissent avec un dbvouement k toute epreuve ; et l’on peut dire qu’h raison des rbsultats obtenus, cette oeuvre est, k nos yeux, la premibre du diocbse. On ne sera pas surpris de l’importance que nous y attachons, si l’on songe qu’il s’agit de preserver une trbs grande partie do la jeunesse canadienne des desordres, de la dissipation, des folles prodigalitbs, de 1’oubli des sacrements, qui semblaient etre autrefois le partage des engages, devenus le scandale et le fleau de leurs paroisses, et qui prbparaient, k un pays encore plein de foi, un avenir bien sombre. Aussi le clerge du Bas-Canada, qui repoussait autrefois ces jeunes gens comme des malheureux voues k une perte certaine, les reqoit avec empressement, les encourage, et rend le ministbre du missionnaire aussi facile que fructueux.”
L’oeuvre des chantiers avait son centre 4 Hull. “Ilya quelques annees, seulement, remarquait en 1874,^’bcrivain auquel nous devons une partie des extraits prbcitbs,* les bois de Chelsea venaient jusqu’auprbs du lac et ne laissaient que quelques arpents de grbve recouverts d’un sable mouvant et jetbs sur le rocher
* Mgr. Guigues, sa vie , ses ceuvres.
ouvert pour le passage de l’Ottawa. Mais au fond de la gr£ye, & la place meme ofi s’^l&ve aujourd’hui la grande 6glise de Hull, on voyalt un pauvre Edifice en planches badigeonn^es de rouge, le seul dans ces parages. Un petit clocher le surmontait ; une galerie ext^rieure, faisant face & Bytown, divisait l’6tage inferieur, oil se retirait la famille d’un batelier, d’avec la partie superieure qui etait sans division, inachev^e, n’ayant d’ornements qu’un petit autel en bois, et, pour decoration, que les quatorze tableaux du chemin de la croix. C’dtait la chapelle des chantiers.
“ C’est Id qu’aussitot revenu du fond des forets avec les derniers glaqons de l’hiver, avec les premiers radeaux du printemps, le missionnaire se hatait d’aller c^lebrer les saints mysteres, ou il conviait, avant l’aurore et l’heure du travail, les jeunes gens de passage sur la riviere St retenus quelque temps dans leur voyage. C’est Id qu’aimait d se transporter souvent le venerable eveque pour lequel tous les jeunes gens des chantiers ^taient les enfants de son diocdse pendant qu’ils y travaillaient. Dans cette pauvre ^glise, pauvre comme les chantiers des bois, les jeunes gens des bords de la Gatineau, du Rideau, et des profondeurs de l’Ottawa venaient completer des confessions, inachevees peut-etre, pendant la courte visite du missionnaire, fortifier leurs bonnes resolutions, et se preparer aux ecueils de la vie civilis^e ou ils allaient rentrer, ou bien se preparer d comparaitre devant Dieu, s’ils devaient perir dans les sauts perilleux de la descente du bois.”
Du haut de cette galerie exterieure ont parle d une foule abondante de voyageurs r^unis sur la greve les puissantes voix des Durocher, des Bourassa, des Brunet, des Reboul et de plusieurs autres dont les noms sont legendaires dans nos paroisses. C’est du haut de cette galerie qu’on entendit souvent la voix sympathique et vibrante de Mgr. Guigues, II y paraissait avec les insignes de son autorite diocdsaine, il etait un p6re et un dveque, un missionnaire et un repr^sentant du Souverain Pontife, un fr^re et le plus ardent adversaire de la boisson, des jurements, des folies de la jeunesse et des autres vices, auquels sont exposes les gens pour qui les lois divines et humaines n’ont pas ^t£, principalement dans les forets un grand sujet de meditations.
Nous ne pouvons pas citer tous les missionnaires des chantiers, ils furent legion, Nous aurons d’ailleurs l’occasion de parler d’euxdans le cours de ce livre. Le seul dont nous ferons ici une mention speciale est le p6re Reboul qui, aprfes vingt ans consumes dans ces travaux, mourut enfin sur la br^che, 4 Mattawan, en 1877, et dont les restes b6nis reposent dans l’dglise de Hull.*
Aujourd’hui l’ancienne organisation des missionnaires des chantiers s’est modifi^e. Le pays tout entier, se trouvant divisd entre les differents districts paroissiaux, les cur^s visitent volontiers, l’hiver, les bucherons qui font chantier dans les limites de leurs paroisses. Ces jeunes gens menent le plus souvent, dans les bois, une vie exemplaire ; ils regoivent avec joie leur pasteur qui leur apporte des nouvelles de leur famille, et contribuent avec la meme generosite qu’autrefois, au soutien des pretres et des missions pauvres.
Le grand danger pour nos voyageurs est le sdjour dans les villes pendant les longs chomages de l’dtd. Beaucoup y perdent dans l’ivrognerie et la debauche, l’argent si pdniblement gagnd, et, ce qui est pire, la moralite. Ces hommes oisifs, reunis par centaines dans des hotels spdciaux, succombent naturellement 4 une foule de suggestions malsaines. II y a quelque chose 4 faire pour reprimer ce mal. Plaise k Dieu qu’une socidtd de bienfaisance, ayant pour but de rapatrier les voyageurs k la fin de leur contrat, et de deposer k la caisse d’^pargne les Economies de leur hivernage, r^ussisse 4 se fonder, sous le haut patronage de nos eveques.
DIiFRICHEMENTS.
Apr4s avoir parld des chantiers, il convient de dire un mot du ddfrichement des forets, qui les suit, pour ainsi dire, k la piste.
D’ailleurs, le lecteur europeen, et peut-etre maint lecteur canadien, nous sauront grd de leur apprendre ce que nous entendons par les mots de colon et de missionnaire. Ici colon est syno-
* Louis-Etienne-Delille Reboul, oblat, naquit le 4 novembre 1817 k Saint- Pons, ArcRche ; fut ordonn^ k Marseille le 27 juin 1852 ; arriva au Canade la 24 mai 1853, fut l’apbtre des chantiers.
nime de ddifricheur, et missionnaire veut dire cure ambulant d’un vaste territoire.
Le colonf qui s’dtablit, pour nkissir, doit etre pourvu de deux choses : de beaucoup de courage et d’un peu d’argent, car rien n’est plus dur et plus ingrat que les commencements de son entreprise. II choisira une terre fertile et facile k defricher, sans niar^cages et sans montagnes, et si c’est possible, k proximitd d’un chemin dejh ouvert. Les terres publiques sont divisdes en lots de cent arpents et se vendent, d’ordinaire, de trente k soixante cents l’arpent, ce qui met le lot entier au prix de trente 4 soixante piastres. On appelle squatters ceux qui se placent sur des terres non arpent^es ou qui, n’ayant pu retirer leurs titres de propridte, se contentent d’en payer, jusqu’4 nouvel ordre, la rente.
A peine arrive sur les lieux, le premier soin du colon est de se construire un abri. Cette maison, ce chantier, comme on l’appelle, se compose d’un seul appartement dont les murs, en troncs ^quarris, s’614vent k dix ou douze pieds de hauteur. La toiture de bois, creus6 en longues dalles, est percee d’un trou par ou s’^chappe la fumee du poele qui chauffe l’interieur. Une fenetre donne le jour ; de l’argile et du torchis, renouveles chaque annee, ferment hermdtiquement les troncs et les fissures du logis. C’est dans cette salle de quelques pieds carr6s que le colon s’installe avec sa famille et ses richesses. Le long d’un cote de la muraille, r£gne une estrade, sur laquelle on 6tend des branches de sapin. C’est la couche commune. Une table, deux bancs, deux escabeaux, un coffre, voilh le reste du mobilier.
Le village le plus proche est souvent k trois ou quatre lieues ; et si les chemins manquent, ce qui est le cas ordinaire, dans la premiere ann^e de son etablissement, le ddfricheur devra aller chercher et porter sur ses dpaules, ses instruments de travail, les sacs de farine, et toutes ses provisions. On en a vus trouver la mort, engloutis dans les fondri^res de la foret, ou surpris par une de ces ‘'poudreries ” si fr6quentes en hiver.
f Jean Rivard , histoire d’un colon, par G^rin-Lajoie. C’est dans 'ce livre que nous avons puis£ nos renseignements et les chiffres qui les accompagnent.
Une fois install^, le colon se hdte d’dclaircir les alentours de sa cabane. Dans l’espace de quelques jours les arbrisseaux sont ras^s, les corps morts, arbres d6racin6s, troncs pourris, sont sci^s en morceaux, mis en tas et bruits. Les grands arbres restent seuls debout couvrant le sol de leur ombre. Ce sont : l’orme blanc, dont les branches forment parasol k soixante pieds de hauteur ; le frene blanc, le hetre, le tilleul ou bois blanc, haut parfois de quatre-vingts pieds ; le m^risier gigantesque, rival de l’acajou, le sapin pyramidal, le pin, roi de la foret, dont la tete se balance jusqu’4 cent cinquante pieds. Ces deux derniers arbres, recherchds par les marchands de bois, sont devenus rares aujourd’hui. Les Arables, l’arbre national, forment d’^pais bosquets qu’on conserve avec soin pour en faire des “ 6rabli6res ” ou sucreries.
Le bucheron s’attaque alors k la foret. II frappe l’arbre, non point k ras le sol, mais h la port6e de son bras, c’est-4-dire, k deux ou trois pieds de terre. En quelques instants, sous les coups de hache le tronc fiechit, il tombe avec un fracas epouvantable, ^crasant dans sa chute le taillis environnant. II est alors ddpouill^ de sa ramure, puis sci£ en billots d’une dizaine de pieds, et abandonn^ sur le sol iusqu’au printemps.
Le Canadien est le meilleur bucheron que l’on connaisse. Deux hommes peuvent faire aisement, dans leur hiver, quinze arpents de terre neuve ; c’est ainsi qu’on appelle le d^frichement. Quant aux souches et aux racines, on ne s’en inquire point ; elles pouriront dans la terre, k moins qu’au bout de quelques anndes, on ne les en extraie, au moyen de puissants “ arrache-souches.”
Le colon passe l’hiver dans ces rudes travaux. Si ses enfants sont en age, il les envoie aux chantiers, d’ou ils reviendront, avec une centaine de piastres, au printemps.
Vers la fin du mois de mars, lorsque le soleil a pris de la force et que la neige s’est ramollie, c’est le temps ou la s6ve monte au tronc des erables. Le colon part pour sa sucrerie. Il dresse 4 la hate une cabane, 6tablit un foyer, sur lequel il suspend un 6norme chaudron. Les arbres entaill^s d’un coup de hache, ou perc^s k la tarri&re, coulent abondamment, et la s&ve, suivant la petite
goudrelle de bois fich^e dans la plale, tombe goutte k goutte dans une auge en bois ou dans un vaisseau en fer blanc. Cette eau limpide, au gofit ldg^rement sucrd, est vers^e dans la chaudiere.
Apr^s quelques heures d’dbullition sous un feu vif et r^gulier, la sfeve, ddgag^e de la vapeur d’eau qui s’echappe en nuage blanc, s’epaissit et forme de la melasse ou sirop d’brable. Souvent on la retire en cet etat pour lalivrer au commerce. D’autre fois on poursuit la cuisson jusqu’i ce que le sirop commence k granuler et devienne sucre. II ne reste plus alors qu’4 le verser dans des moules, d’ou il sortira, sous la forme de tablettes dordes, pret k etre mis en vente sur les marches. Une sucrerie de deux cents pieds d’erables peut donner, en saison favorable, deux cents livres de sucre.
Si l’abattage des arbres est un rude travail, le brulage est plus dur encore. On se sert rarement de bceufs au Canada, ou les chevaux abondent. Le boeuf est neanmoins indispensable k cette premiere dtape de la colonisation. L k ou le cheval, trop ardent, courrait risque de se blesser, au milieu des fondrieres et des embarras, le bceuf plus tranquille, traine en sdcuritd les 6normes billots qu’on amoncelle et dont on fait des buchers, large de douze pieds et hauts de huit, formant des brasiers dont les lueurs sinistres bclairent au loin l’obscurite des bois. On gardait jadis la cendre pour en faire de la potasse. La terre une fois d^frichee et nettoyee, est prete k ensemencer. Au degel, en fin de mai, ou au commencement de juin, on passe sur le sol obstrue de troncs et racines, non la charrue qui se briserait, mais une lourde herse triangulaire, aux dents dnormes, qui dechire la croute raboteuse, et recouvre le grain qu’on jette au vent. La recolte est superbe dans ces terres vierges ; les bles et les avoines poussent drus et couvrent bientot, comme d’un vert manteau les troncs calcines et les roches.
On ne fait plus de potasse aujourd’hui. Cette industrie comme tant d’autres, a disparu. Mais pendant de longues anndes elle a tke la principale ressource du colon. II s’etablissait pres de 1’ea.u, et faisait bouillir ses cendres. La premiere lessive ^vaporee prenait le nom de salin. On r^petait les cuissons, jusqu’4 ce que le salin fut devenu & son tour de la potasse. De quinze arpents
de defrichement on tirait parfois neuf cents minots de cendres, qui donnaient sept barils de potasse, lesquels, au prix de trente shellings le quintal, rapportaient de cent vingts k cent soixante piastres.
Rien de plus pur que cette vie d’isolement absolu. Le colon ne voit des etres humains que lorsqu’il va au village, renouveler ses provisions. Pendant l’hiver il ne marche qu’en raquettes, sur un sol couvert de deux ou trois pieds de neige ; en automne et au printemps, c’est pis encore, il risque d’enfoncer dans les basfonds marecageux. Inutile de penser k des voitures dans ces fondri^res : heureux est-il, quand il fabrique, avec quelques branches fourchues, une claie recourbee sur laquelle ses bceufs trameront sa famille et ses vivres. C’est ainsi qu’il peut, k de rares intervalles, partant de bonne heure, assister au service divin.
La peche et la chasse lui sont d’un grand secours pour rompre la monotonie de son ordinaire, A sa perpdtuelle soupe aux pois, & ses crepes, 4 ses omelettes et grillades de gros lard il ajoute quelques tourtres et quelques perdrix, ou, les jours de maigre, quelques poissons pris au lac voisin, tel que truites, anguilles, carpes, brochets, maskinonges, perches, barbottes et barbues.
En 6t6, le colon doit lutter contre un microscopique mais terrible ennemi, le maringouin et ses cong6n£res, le moustique, le brulot et les mouches. Pendant quelques semaines, de mai et de juin, la vie devient intolerable dans les bois, jusqu’4 ce que les grandes chaleurs, en dessdchant le sol, aient chass£ ce fl^au dans les marais. Heureusement que la colonisation les fait disparaitre.
Pendant que le pfere travaille aux champs les petits enfants vont aux fruitages ; ils cueillent en abondance bluets, fraises, framboises et groseilles sauvages, dont la mtbre fait des plats exquis, des confitures et des liqueurs.
La vache laitifere, agitant sa sonnette, cherche dans le bois voisin, sa nourriture de feuilles et de bourgeons, tandis que, plus craintives, cause du renard, les poules se tiennent pr&s du logis.
Le colon intelligent varie ses cultures et ne met pas, comme on dit, tous ses oeufs dans le meme panier. Les rdcoltes sont toujours chanceuses et les geldes sont k craindre dans ces terres neuves et ddtrempdes. C’est ainsi que dans un ddsert de quinze arpents, il en sdmera huit en bid et en avoine, quatre en orge et en sarrazin, trois en pois, en patates et en jardinages, tels que ble d’inde, rabiolles, choux, navets, raves, carottes, oignons, poireaux .
II ensemencera les alentours de sa maison de graines de mil, pour prdparer des prairies, ou tout au moins des pdturages ; il se hdtera de planter aussi quelques arbres fruitiers, des pruniers, des pommiers ; il n’oubliera pas, non plus, les fraisiers, les gadeliers, les framboisiers, pour qui ce pays est une terre de promission.
Si tout rdussit au grd de ses ddsirs, sa recolte lui donnera les chiffres suivants :
Bid . 80 minots.
Avoine . 160 —
Orge . 40 —
Sarrasin . 50 —
Pois . / 10 —
Patates . 200 —
Racines . 1000 —
Il pourra vivre abondamment des lors, rdserver sa semence, et vendre encore pour cent vingts piastres de produits.
Telle est la premidre annee du colon. Il lui restera cependant bien d’autres travaux k faire. C’est le temps de lever une grange pour rentrer ses moissons et battre son grain pendant l’hiver. Un peu plus tard il bdtira sa maison. Il lui faudra aussi acheter de codteux instruments agricoles, du bdtail dont l’elevage est la vraie ressource de nos campagnes, et puis quand le chemin s’ouvrira, une carriole.
Le chemin en effet, ne tardera point k s’ouvrir. Le gouvernement, sur la demande du missionnaire et des notables, fera des allocations suffisantes. Bientot les lots se prendront et les voisins
commenceront & affluer. Peu cl peu la terre acquerra de la valeur ; on construira une chapelle , une dcole ; le colon paiera ses dettes et se transformera en habitant.
Malheureusement, il n’en est pas toujours ainsi. Le plus
souvent, au contraire, le d^fricheur a du malheur ; il se ddcourage
et il abandonne sa terre avant d’avoir r^ussi. D’autres viendront
apres lui qui prospereront et s’enrichiront sur ses mines. L’6tat de
pionnier chez certains hommes est une vocation. On les voit aller
toujours de l’avant, enfants perdus de la civilisation. On dirait
que le succes et le bien-etre les laissent indifferents. Apr&s dix *■ © annees d’un travail acharne, ils vendent pour quelques centaines
de piastres leur terre k un fermier plus ais<£, et tout heureux de
leur marche, ils s’enfoncent de nouvedu dans la foret pour recom-
mencer leur rude existence.
Telle est la vie du colon. Aucun europ6en n’y peut tenir. 11 fera, s’il est sage, comme notre riche fermier, et au lieu de s'6tablir sur une terre neuve, il ach^tera k bon march6 un lot d6j& ouvert et bati.