‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 2)Chapitre 99 sur 189 · MISSIONS SAUVAGES. - NOTRE-DAME DU DESERT DE MANIWAKI · texte numérisé non relu

MISSIONS SAUVAGES. - NOTRE-DAME DU DESERT DE MANIWAKI

Dans le recit precedent, Mgr. Guigues faisait allusion 4 une petition adressee par les sauvages au gouvernement afin d’obtenir la creation d’une rdserve 4 leur usage. C’est l’histoire de la reserve et de la mission de Maniwaki que nous allons raconter.

Depuis 1845, les missionnaires oblats allaient chaque dte, faire mission chez les sauvages du haut de la Gatineau et en general chez tous les sauvages de cette partie du pays. Emus de pitid 4 la vue de leur mis4re qui croissait chaque annde en propor-

tion du progrds de la colonisation, ils consent le projet de leur faire obtenir du gouvernement un territoire inalienable sur lequel ils pourraient vivre, apprendre k cultiver la terre et s initier d la vie civilisee. Telle fut 1’origine de la reserve de Maniwaki. Depuis cette dpoque, d’autres reserves, en grand nombre, ont dte crdees dans l’Ontario, le Manitoba et surtout le Nord-Ouest. Ce systeme de reserves est fort ancien au Canada comme aux Etats-Unis, et 1’on peut dire que s’il ne rdalise pas toutes les esperances qu il avait fait naitre, puisque les sauvages restent encore rdfractaires k la vraie civilisation, c’est-ci-dire au vrai travail des champs ou de l’industrie, du moins il les a prdservds jusqu’d notre dpoque d une destruction complete et inevitable.

Les documents que nous allons offrir au lecteur et qui n’ont pas besoin de commentaires, en meme temps qu ils lui feront connaitre l’histoire de Maniwaki, l’dclaireront sur une querelle qui fit grand bruit dans le temps. Nous avons un instant hdsitd k les publier ici k cause de leur longueur, mais comme le silence de notre part pourrait etre interpretd par la malveillance dans un sens facheux, nous nous decidons k les donner intdgralement. On y verra, luttant face k face, la droiture d’un coeur d’apotre, peut-etre imprudent, k force de candeur et de bonnes intentions, et l’esprit soup^onneux et etroit d’un fanatisme que la haine inspire et qui attribue aux autres les bassesses dont il se sent capable.

Premiere supplique des sauvages algonquins de la Gatineau a Lord Elgin , gouverneur-general , a Veffet cTobtenir une reserve a V embouchure de la riviere du Desert.

“ Ce document fut envoyd pour la premiere fois en 1845, au gouvernement. Il fut adressd de nouveau en 1848 k lord Elgin, par les soins du Rdv. pdre Cldment, oblat, missionnaires des sauvages, et appuyd par Mgr. de Bytown, comme nous allons voir.

Milord et messieurs du conseil LkGisLATiF.

Quand vous nous voyez voyager de cotd et d’autres sur les fleuves, les rividres et les lacs dans nos faibles canots, vous nous trouvez bien misdrables. C’est bien la vdritd, nous l’avouons. Nous sommes dans la misdre parce qu’on nous ddpouille tous les

jours de ce que nous posseSdons. Nos terres passent rapidement entre les mains des blancs. Depuis longtemps vous nous conseillez de cultiver ; bien longtemps nous n’avons pas dcoute un conseil si salutaire. Cela est-il dormant ? Nous etions riches autrefois, nen ne nous manquait ; les forets dtaient peupldes d ammaux de toute esp4ce dont nous vendions les ddpouilles bien c er ' 1 a\ ide marchand ; cela nous donnait le moyen de suffire 4 nos besoms et 4 ceux de nos enfants. Mais il n’en est plus ainsi maintenant. Les blancs s’^tablissent de tous c6t6 sur nos terres ; etou Pon ne cultive pas, les gens des chan tiers sont 14 pour detruire et faire fuir les animaux qui restent dans le petit espace de terre que 1’on ne nous a pas encore ravi. Nos families sont sans moyens de subsistance et nous ne savons ou chercher de quoi vivre. Nous sommes reduits 4 la plus grande duresse. Nous \ oulons uniter les blancs. C’est pourquoi nous demandons un terrain pour cultiver. Lorsque nous nous rappelons les actes de gendrosite de notre gouvernement metropolitan et colonial, nous entretenons le ferme espoir de voir nos demandes exaucdes. C’est une partie de nos terres de chasse que nous voulons cultiver si vous nous accordez ce que nous vous demandons.”

“ Ce terrain que nous vous demandons est situd sur la Gatineau, 4 environ 27 lieues de Bytown. II est borne 4 1’est par la Gatineau, au nord, par la riviere du Ddsert, 4 l’ouest, par la ri\ iere de 1 Aigle, la petite riviere Kindwisipi et le lac Chibsabavek ; au sud, par une ligne droite, partant de l’extrdmite la plus m^ridionale de ce petit lac et allant toucher la pointe sud de Pile situde 4 l’embouchure de la ddcharge du lac Rond, dans la Gatineau. Vous savez peut-etre que plusieurs d’entre nous cultivent ddj4 des champs plus ou moins dtendus. Nous r^ussirons certainement mieux si nous nous rdunissons et si nous apprenons que vous nous accordez 1 objet de nos demandes : un terrain dont nous soyons absolument maitres. Nous avons une autre demande 4 vous faire, c’est en faveur de nos missionnaires. Nous voulons des pretres pour nous enseigner la religion et aussi pour nous aider de leurs conseils dans la culture des champs. Nous vous demandons, en consequence, d accorder aux pretres que Mgr. l’dveque de Bytown nous enverra une dtendue de 600 arpents de terre 4 prendre sur notre

territoire clans le lieu que Mgr. l’6veque de Bytown jugera le plus convenable. Nous voulons pouvoir choisir p?rmi nous cinq hommes d’exp^rience pour le gouvernement de notre petite colome. Nous les remplacerons tous les cinq ans. Ces cinq seront elus par la majority des cultivateurs ayant au moins un arpent de terre en culture dans notre territoire. A ces cinq chefs seront dbvolues les affaires du gouvernement de la colonie. Cependant, dans les affaires difficiles, ces chefs consulteront le desir de toute la peuplade. Void, milord, les demandes que nous vouhons vous faire. Nous ferons des vceux ardents pour que vous les exauciez. Nous esp^rons fermement que vous ne serez pas moins genereux pour nous que pour tous les autres qui ont recours k votre generosity. Soyez assure que si vous nous exaucez, le souvenir de votre bienfait ne s’effacera jamais de notre mymoire. Void les noms de vos petitionnaires, sauvages de la Gatineau et du Grand-Lac. (Suivent soixante noms).

“ Ces noms ont ktk souscrits k une requete pr^sentye au gouvernement colonial il y a trois ans pour obtenir un terrain, prydsement au meme endroit que celui ou nous en demandons un maintenant. J’ai vu plusieurs sauvages de la Gatineau, j ai vu les sauvages du Grand-Lac cet yty, et tous m’ont spydalement exprime le desir que le terrain qu’ils ont demande leur fut accorde. Ce que je puis assurer et certifier.”

(Signe) H. Th. Clement,

Ptre-missionnaire. ”

Cette pfitition kta.it appuyye de la lettre suivante de l’eveque de Bytown :

MONTREAL, le IO octobre 1848.

“ Mylord, je crois de mon devoir d’appuyer auprfes de Votre Excellence cette humble requite des sauvages qui habitent la partie nord des possessions britanniques de l’Amerique. Ce sent eux qui ont eu l’heureuse pensee de se fixer enfin et de se livrer k la culture de la terre pour yviter la famine qui les ddcime chaque

annee. Le terrain qu’ils demandent parait suffisant pour satisfaire i leuis besoins, et il est assez eloignb de la civilisation pour ne pas retarder l’ceuvre de la colonisation. L’exposd qu’ils font de leurs besoins dans la requete qu’ils pr^sentent k Votre Excellence suffira, j’en suis persuadd, pour attirer sa sollicitude sur des enfants deshdrites des terres de leurs pbres.”

“Je suis, etc.”

Deuxienie petition des sauvages algonquins an gouverneur-general

(20 fevrier 1849).

“ O chef, nous t’dcrivons encore une lettre. Nous te ferons la meme demande que nous avons faite il y a quatre niois. Nous a\ ons appiis que tu as lu et consider^ nos paroles ; nous somtnes bien contents de cette nouvelle. Nous sotnmes bien misdrables, n ayant nul part du terrain dont nous soyons maitres pour nous y li\ rer a 1 agriculture. Nous demeurons ici bien loin de notre village. N ous ne pourrions pas aller cultiver au lac des Deux- M-ontagnes ; voilii pourquoi nous te demandons de nous donner de la terre pour cultiver. Si tu veux nous en donner, voici que nous sommes prets a commencer k cultiver, nous, ainsi que nos frhres du Grand-Lac et du lac k la Truite. Eux aussi veulent travailler avec nous si tu veux nous donner de la terre. Est-ce qu’il reste encore de la chasse sur nos terres qui etaient autrefois notre soutien ? Non. C’est pourquoi nous sommes resolus absolument k cultiver, si notre pere le grand chef veut nous donner de la terre. Nous, habitants de la riviere au Desert, nous ne pouvons quitter et renoncer aux avantages des defrichements que nous avons ddj& ici oil nous demeurons. Nous fe saluons, O grand chef notre pere ! Daigne bcouter favorablement nos paroles. Fais-nous connaitre au plus vite ta pensde et ta parole pour que nous sachions tes sentiments k notre egard. Voili ce que nous te demandons. ”

Le nombre des hommes qui ont sign£ cette petition est de soixante. La requete des sauvages fut appuy^e par la lettre suivante de Mgr. Guigues :

“ Milord,

Je viens de faire une visite au haut de la riviere Gatineau, ou j’ai rencontrd un grand nombre de sauvages qui m’ont demande avec instance d’appuyer la demande qu’ils avaient faite pour obtenir un terrain en haut de la rivibre Gatineau. Je leur ai repondu que Votre Excellence avait dbjh pris leur demande en consideration, ce qui les a grandement rbjouis. I Is m’ont fait remettre une deuxi6me requete pour appuyer la premibre et pour la re.nercier de ce qu’elle a bien voulu faire pour eux. Je me plais k la transmettre ^ Votre Excellence. Elle est ecrite sur de 1 t^corce de bouleau. La misbre oh ils se trouvent leur fait une necessite de se livrer k la culture. Une partie d’entre eux a dbjh commence a defricherle terrain qu’ils demandent. II se trouve dans leurs terres de chasse, et bloignb pour longtemps, des endroits habites, et il parait leur convenir beaucoup, k raison des lacs qui s y trouvent et des trois rivihres qui le bornent. Je cramdrais dbs lors, si le choix du gouvernement tombait sur un autre point, qu ils n en tussent extiemement contraries, et comme c’est un peuple enfant, qu’ils n’en voulussent pas profiter.

“ Je leur ai promis de faire connaitre k Votre Excellence leurs ddsirs, en leur assurant qu’ils htaient dejh l’objet de sa sollicitude et de sa bienveillance, et que, dbs lors, ils pouvaient esperer tout ce qui serait convenable de leur accorder.

J’ai l’honneur d’etre, etc.”

Les sauvages dcrivirent encore au gouverneur une troisihme lettre moins importante, au sujet des troubles de Montreal ; ils l’assuraient de leur reconnaissance et de leur fidelite. Nous craindrions, en la citant, de fatiguer nos lecteurs.

A cette double petition des sauvages et de l’eveque le gouvernement fit la reponse suivante :

Bureau des terres de la Couronne, Montreal, le 17 aout 1849- “ Monseigneur,

“ J’ai l’honneur d’informer Votre Grandeur que par un ordre en conseil, du 7 de ce mois, le commissaire des terres est autorisb k rhserver pour leur usage le canton que les sauvages ont demande,

sur la rividre Gatineau, pourvu, ndanmoins, que ce canton ne renleime aucun lot occupd par des “ Squatters ”, ainsi qu’un autre terrain d’environ cent mille acres, k la tete du lac Tdmiscamingue. Ces octrois devront, ndcessairement, etre confirmds par une loi, avant d’avoir leur entier effet, mais, en attendant, des mesures sont prises pour faire borner ces terrains. M. Newman qui se trouve maintenant ici, sera probablement charg'd de cette opdration, pour le canton sur la Gatineau. Je lui enjoindrai de vous voir lorsqu’il aura regu vos instructions, et de se consulter avec vous pour le choix d’un local qui dvitera toute difficultd.

1 1 canton Notowese, tel que marque sur l’esquisse ci-incluse ; au moins la partie de ce canton qui se trouve bornde par la rividre k l’Aigle et la riviere au Ddsert, me parait rencontrer vos ddsirs ainsi que ceux des sauvages.

J’ai l’honneur d’etre,

J. Bouthilier.

Par lettre de juin 1850, Mgr. Guigues, dcrivant au bureau des terres, s’exprimait dans les termes suivants :

“ Vous m’avez, dans le temps, fait connaitre, que les sauvages, etant regardds comme mineurs, ne pourraient point possdder. Je vous ai exprime alors le desir de faire accorder les patentes k la corporation dpiscopale de Bytown. 11 me parait naturel, puisque la legislation l’a investie du droit de possdder les fonds appartenant 4 diverses localites qui ne sont point drigdes en paroisses legalement, que ce terrain fut placd dans ce cas ; car les sauvages dtant tous catholiques, l’eveque pourra, mieux que personne, veiller k leur interet meme temporel. Mais je dois, en meme temps, vous faire connaitre que je n’entends nullement, par lk, qu’il soit libre k l’dveque de detourner ces propridtds de la destination fixee par le gouvernement, et que les sauvages, euxmemes, aient la libertd de vendre et d’acheter des propridtds sur * lesquelles ils n’ont qu’un domaine limitd.”

Cette lettre de Mgr. Guigues dtait, comme chacun peut s’en convaincre, dcrite dans l’interet des sauvages. Ndanmoins nous allons voir comment elle preta le flanc k la critique et k la calomnie.

L’^veque partit en effet, k la meme epoque, pour son voyage ad limina Apostolorum , et pendant son absence s’ouvnt la session de la legislature, k l’approbation de laquelle furent soumis tous les documents relatifs k l’affaire de la reserve des sauvages de Mamwaki.

Or, k la Chambre se trouvait un M. Thomas MacKay, depute justement de Bytown, riche marchand de bois, et propnetaire de la rdsidence qui fut, depuis, achetee pour servir de demeure au gouverneur general. Ce fanatique ne craignit pas d’attaquer vio- Temment l’bvgque, et de l’accuser de vouloir tromper le gouverncment et les sauvages, dans le but de s’emparer, pour lui-meme, d un immense terrain.

Cette accusation qui n’etonnera personne de ceux qui connaissent le fanatisme de quelques protestants, n’empecha point la ratification de la mesure creant une reserve k Maniwaki ; mais elle prevint naturellement, et heureusement, disons-le, l’attribution a la corporation episcopate d’une propriete qui eut ete pour elle une source de calomnies et de tracas.

A son retour de Rome, Mgr. Guigues ayant appris tout ce qui s’etait passe, crut de sa dignite de relever vertement le malotru : la correspondance suivante qui parut dans les journaux de l’epoque, nous montre avec quelle vigueur il chatia M. Thomas MacKay.

Bytown, 29 Novembre 1850.

“ Honorable monsieur, — J’ai appris, & mon retour d’Europe, que j’ai ete l’objet de vos attaques devant le conseil legislatil, et l’objet de vos plus ameres censures ; que vous ne vous etiez pas contente de juger mes actes mais que vous aviez scrute mes intentions. Les paroles d’un homme de votre rang ont toujours une certaine gravite, et si je gardais le silence, le public pourrait ajouter foi 4 vos accusations. C’est done de mon devoir de vous repondre. Je ne nie point votre droit de discuter devant la * Chambre tout ce qui, dans votre opinion, affecte les interets de la Province, puisque c’est dans ce but que vous avez 6t6 nomme au conseil ldgislatif , mais le droit que je vous refuse, c’est celui de fausser les faits, et d’attirer sur moi des soupgons mensongers.

C’est ce que vous avez fait, monsieur, dans un lieu oil je ne pouvais pas vous repondre, et k une 6poque ou je me trouvais k deux mille lieues du Canada. Fut-ce de votre part une action genereuse ?

“ Et maintenant permettez-moi d’examiner de plus pres vos assertions deshonorantes. Vous avez dit qu’on trouvait k peine sur tnute la Gatineau une demi-douzaine d’indiens. Vous avez trompe la chambre. J’ai en ma possession les noms de cent chefs de families, appartenant a la tribu des algonquins ou k celle des Tetes de Boule, qui me conjurent de leur envoyer un pretre pour vivre avec eux sur le terrain que le gmivernement leur a promis. Leur petition m’a ete pr6sent6e par plus de quarante indiens reunis et certainement elle ne contient pas les noms de tous les indiens interesses dans l’affaire.

“ Comment se fait-il done que cette affaire des sauvages ainsi denaturee par vous puisse vous donner sujet de lancer le cri contre les jesuites, contre le manteau du j^suitisme et contre une troupe d’etrangers qui n’ont qu’un desir, s’enrichir aux ddpens du public ? Quoique vous ne m’ayez point designe par mon nom, le voile dont vous m’avez recouvert est assez transparent pour que tout le monde ait compris ce que vous vouliez dire.

“ Le langage dont vous vous &tes servi est si bas et si indigne de vous et de votre rang que je m’6tonne que vous l’ayez tenu. Un homme dans ma position ne peut etre en aucune faqon sali par des insinuations injurieuses qui ne semblent pouvoir etre inspirees que par l’etroitesse d’esprit et le fanatisme. Peut-etre qu’un petit nombre de fanatiques se trouveront satisfaits de semblables procedures, mais non pas, certes, les observateurs attentifs qui cherchent les preuves de ce que vous affirmez et qui n’en trouvent aucune.

“ Je soumets k votre enquete ma conduite depuis six annees que je demeure au Canada et je vous d^fie d’y d^couvrir de quoi apporter une ombre de justice ou de v6ritd aux accusations que vous avez lanc^es contre moi. Auriez-vous le cceur de vous offrir k la meme enquete ?

“ Quant j’ai appuye la requete des indiens demandant une reserve, je n’ai point eu d’autre chose en vue que l’int^ret de ces

pauvres sauvages qui ne trouvent plus, dans les bois et dans les lacs, leurs moyens de subsistance, puisque chaque annee il en meurt un grand nombre de faim. Mon grand d6sir etait et est encore de les faire participer aux b£n6fices de la civilisation, auxquels ils ont autant de droits que le reste des homines ; et si un secours prompt et opportun ne leur est point donn6, ils disparaitront promptement de la surface de cette terre du Canada dont ils furent les premiers maitres. Comme ils sont catholiques et mes dioc6sains, j’ai cru et je crois encore que leur eveque doit etre leur gardien pourle temporel aussi bien que pour le spirituel, que leur intdret reclame une telle mesure et que si on les consultait, ils appuieraient cordialement mon assertion.

“ De plus, j’avais bien droit d’exprimer mon opinion sur cette grave question puisqu’elle m’etait demand^e. Le plan que le gouvernement adoptera, pour le reglement de cette affaire, peut etre autre que le mien, mais quelque soit sa decision, je la respecterai comme celle d’un juge et je l’adopterai avec une joie et une bonne volont^ proportionnees au bien qu’il procurera aux indiens.

“ Maintenant, laissez-moi vous faire savoir, honorable monsieur, que j’ai l’intention de livrer cette lettre k la publicity des journaux.

Je suis, etc.”

RIsPONSE DE M. MACKAY.

“ Rideau Hall, 5 decembre 1850.

“ Monseigneur l’£vj&que,

“ Je vous accuse reception de la lettre de Votre Seig'neurie du 29 novembre dernier par laquelle je remarque que vous etes tr&s indignd du role que j’ai jou6 dans le d6bat public au sujet du vaste terrain r^clamd par vous sur la riviere Gatineau. Je laisse de cote les expressions discourtoises et sans dignite us6es par Votre Seigneurie-, car elles n’apportent ni preuve ni refutation & la question pendante ; au contraire, elles ne font que prouver votre embarras et temoignent que pour adoucir votre ressentiment, vous le d6chargez sur mon humble personne.

“Je sais, monseigneur, que c’est une chose grave que d’eneourir la disgrace d’un dignitaire de votre 6glise, comme vous l’etes, mais vous vous m^prenez bien sur l’idde que j’ai de mon honneur, si vous vous imaginez que vos menaces pourront me detourner d’accomplir mon devoir envers le public, selon le jugement de ma conscience.

“ La question sur les terres dont il s’agit, s’est presentee devant le public, comme affaire publique ; et, c’est comme telle, que je l'ai traitee et que j’ai trouve votre nom au fond de l’affaire. Etait-ce parce que vous vous trouviez alors k six mille milles du Canada, que j’eusse du rester tranquille sur mon siege k la legislature de mon pays, et laisser se consommer un pared acte de spoliation nationale, sans protester? C’eut ete vraiment une dtrange raison, monseigneur.

“Je suis aussi desireux que votre seigneurie d’aider aux pauvres indiens. Mais c’est dans les moyens k prendre que nous differons grandement. Vous n’ignorez pas qu’il y a un bureau cherement entretenu par le pays pour l’administration temporelle des affaires des sauvages, le departement des indiens. Dans mon opinion ce bureau est le gardien legitime des indiens, dans les affaires temporelles, et non pas vous.

“Votre seigneurie m’accuse de porter centre elle, des accusations sans les prouver ; cela n’est point vrai. Je n’ai point besoin d’autres preuves, de ce que j’ai dit en parlement, que vos propres ecrits. Permettez-moi une citation de votre lettre k M. Bouchette, du departement des terres, en date du 6 mai dernier. Vous ecrivez : “les indiens, etant considdres comme mineurs, ne pourraient pas obtenir des patentes, en leur propre nom. Je vous ai exprime le desir de reprdsenter la corporation dpiscopale de Bytown. La legislature l’a investie du droit de posseder des terres appartenant k certaines localit^s non encore erig^es en paroisses. II semblerait done naturel que la terre en question fut plac^e dans cette cat6gorie, car les indiens, dtant tous catholiques l’dveque devient le tuteur naturel de leurs interets temporels.”

“Eh bien, monseigneur, voili vos veeux assez clairement exprimes. Quant k vos intentions, vous seul les connaissez san$ doute.

“ Mes accusations deshonorantes, comme vous les appelez, sont pr^cisdment celles-ci : je vous accuse de vouloir, subrepticer ment, vous emparer de. 160,000 acres de terre vierge, en votre nom, comme le tuteur des sauvages. Je n’ai point besoin de preuves pour soutenir mon assertion. Votre dcrit laprouie assez. Le public serait bien mieux convaincu, monseigneur, par votre lettre, si. au lieu de vous abandonner k des recriminations cldricales sans objet, elle eut refute quelque partie de mes affirmations.

“ Vous m’accusez de “bigotry.” Je ne comprend pas le mot par le sens que vous lui donnez, mais vous, sans doute, vous entendez ce sens mieux que moi. Si c'est etre fanatique que de s’opposer k ce que vous deveniez gros proprietaire fonder, aux ddpens du public, j’avoue que je plaide coupable de ce crime. Sur cette question comme sur toutes les autres, lorsqu’il s’agit d’affaires publiques j’agirai toujours sans crainte et sans fanatisme. De plus, j’avertis votre seigneurie que je m’opposerai, par tous les moyens en mon pouvoir, en dehors comme en dedans du parlement, k toute concession de terre k un corps religieux, quel qu’il soit, sous le fallacieux prdtexte de la lui faire tenir en fidei-commis pour les indiens. Trop de concessions de cette sorte ont ete deja faites, que le pays deplorera un jour.”

REPONSE DE l’^VEQUE A M. MCKAY.

“ Honorable monsieur, — Votre lettre m’oblige & une reponse. Quand vous ai-je refuse le droit de traiter les questions qui interessent le bien public ?

“ La seule affaire en question dtait les faussetes emises par vous, devant le conseil ldg'islatif. J’en ai donne pour preuves que, pendant que vous affirmiez qu’il n’y avait pas, sur la riviere Gatineau, une demi-douzaine d’indiens, vous aviez devant vous la petition pr^sentde par M. Egan, portant plus de cent signatures d’indiens.

“ Au lieu d’avouer franchement votre tort, ce qui eut ete honorable, vous avez gardd le silence. . . . Dans votre lettre vous vous exposez encore k un semblable reproche. Vous m’accusez de vouloir obtenir pour les indiens, 160,000 arpents, tandis que j'ai

demande le seul canton de Maniwaki, contenant 60,000 arpents. Mais passons k des choses plus graves.

Vous m’accusez d’employer des tnoyens, meme les moins honorables, pour m’emparer d’une vaste portion de terre publique, sous le couvert fallacieux du nom des indiens. Et pour fortifier votre assertion vous citez une partie de ma lettre.

Mais cette lettre est datee du 6 mai 1850, k une epoque oil le gouvernement avait dejb accorde la concession, et oil les terres Staient arpentSes. Mon intervention n’avait d’autre objet que de taire a\ ancer plus rapidement les formalitbs de la dite concession.

“ De plus, vous vous gardiez bien de citer la suite de ma lettre qui reduisait k nbant votre propre accusation. Voici les lignes que vous avez juge prudent d’omettre : “ Qu’il soit bien entendu que je ne veux point que l’Sveque ait le droit de s’approprier ces biens ou de les appliquer k aucun autre objet que celui vise par le gouvernement, c’est-4-dire, les interets des indiens.” Cette declaration aurait du suffire pour calmer vos craintes d’envahissements clericaux, etc., etc.

“ Pour terminer, j’ajouterai que c’est une grande surprise pour moi, monsieur, de voir que vous, qui, par vos differentes industries, avez fait progresser ce pays et donne du pain k tant d’ouvriers, vous vous montriez si injuste pour des personnes qui consacrent toutes leurs forces au bien public. Nous n’ignorez point que ceux que vous designez si souvent par l’Spithbte d’ Strangers, ont travaille, depuis de nombreuses annSes, dans cette meme localite, k dStruire les vices et l’ivrognerie, k apaiser les luttes et les rivalites, en prodiguant les services de leur ministbre aux ouvriers abandonnSs et dSmoralisbs de la foret, et ont par consequent un titre k reclamer, k leur part, dans l’oeuvre du prog res et de l’Sducation ?

“ Ne craignez-vous pas de renouveler, par votre langage offensant, les haines de religion et de parti ?

“ Vous feriez mieux d’employer vos Talents au bien du pays.”

M. McKay ne rdpondit point k cette seconde lettre, mais supportant mal la voKede bois vert qui luiavaitdtd si magistralement administrde, il rdsolut de se venger.

En effet, k la session de la legislature qui suivit (17 juin 1851) aprfes la seance publique, il r^clama une sdance k huis-clos, pour une question de privilege, et il porta son cas devant la cbambre, se plaignant qu’on eut viol^, en sa personne, les droits et immunites parlementaires. Malheureusement pour lui, ses collegues n’dpouserent point sa querelle, et 1 orateur lui infligea, dit-on, une reprimande severe, pour l’incorrection de ses procdd^s.

Si la gloire d’avoir fonde la mission du Desert* revient en premier lieu, k l’eveque de Bytown, il serait injuste cependant, de ne pas lui associer le Pfere Cldment, dans le merite de cette oeuvre.

Depuis quelques annees ddjfi, ce missionnaire visitait, chaque printemps, le poste de la compagnie de la baie d’Hudson, ou se rdunissaient les sauvages. Il y vint deux fois en 1849 : la premiere, avec I’dveque, comme nous l’avons vu ; la seconde, seul, au mois d’aofit. Les registres paroissiaux remontent cette meme annee. Le premier acte que nous voyons enregistrd est le bapteme d’une petite sauvagesse, Catherine Kokikapaw (21 fdvrier 1849).

L’annee suivante, nous le retrouvons d Maniwaki, des le 18 janvier, non pas seul mais en compagnie d’un frere convers, le fr. Brady. Nos deux religieux s’installerent dans le chantier du sauvage Passanjewa, non loin de la Pointe qui devint, plus tard, la “prairie des pferes.” Le fr. Brady batit, pendant l’6t6, une allonge au chantier qui l’embellit fort et lui fit donner le nom de la “ maison longue” de Passanjewa. Les missionnaires s’dtablirent dans la partie neuve et l’edifice tout entier servit de chapelle.

Enfin, le 15 avril 1851 fut fondde ddfinitivement la residence

* Desert en Canada, signifie terre d4frich^e, clairi&re pratiqu^e dans la foret, par les colons. Maniwaki est un mot sauvage qui veut dire terre de Marie. Ce nom fut donnt^ 4 la mission par les oblats. Les details qui suivent sont tir^s du cahier du P6re Mauroist, O.M.I.

de Notre-Dame du Ddsert.* On la d^dia k l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, patronne des oblats (8 juin). Le p£re Andrieux fut adjoint comme compagnon au p£re Clement, et les deux missionnaires se construisirent une petite maison de 20 pieds sur iS. Cette maison, avec sa galerie peintur^e en bleu et sa toiture double, parut la merveille du pays. Elle subsista jusqu’en 1881. On y disait la messe tous les jours, except^ le dimanche. A la merae epoque fut benit l’ancien cimetifere. II £tait plac6 sur la Gatineau, en face du magasin de M. Charles Logue.

Le territoire confie aux peres de Maniwaki etait immense. Ils visitaient alternativement les missions suivantes : le lac Sainte- Marie, Gracefield, Bouchette, le lac des Sables, Notre-Dame de la Garde, Perkins’ mill et l’Ange-Gardien, sans compter les missions sauvages du Grand-Lac, de Wassanip, de la Barriere et de West Montaching, dans le haut Saint-Maurice, qu’ils desservirent jusqu’en 1864. Ils furent meme charges, de 1855 k 1863, de la mission de la baie d’Hudson. A partir de 1865, les oblats s’^tant etablis au Temiscamingue, re^urent la charge de cette derniere mission qu ils garderent jusqu’en 1892, date de la fondation de la residence d’Albany. De 1865 k 1887, les missions du haut Saint-Maurice furent remises egalement aux soins des p^res du Temiscamingue, mais depuis 1887, elles ont 6te rattachdes k Maniwaki.

Revenons 4 l’annee 1851.

C’etait au mois de juillet et les p^res etaient tous deux partis pour un de leurs longs voyages au Saint-Maurice, lorsque une epidemic de rougeole eclata chez les sauvages avec une violence inoui'e. Dans cette occurrence, Pakinawntik, leur chef, voyant ses gens pres de mourir sans secours religieux, se jeta en canot avec quelques-uns des siens et descendit k Bytown supplier Mgr. de leur donner un pretre en toute hate. L’eveque se trouvait seul en ce moment, sans hesiter il se devoua et monta dans le canot

* Les p^res oblats recurent du gouvernement sur la demande des sauvag-es telle qu'indiqu^e dans leur petition, la concession d’une terre de six cents arpents pris dans la reserve. L exploitation de cette terre a fourni pendant longtemps leur unique ou principale ressource.

des indiens. A son arrivee, les sauvages accoururent se jeter i ses pieds. Mgr. s’abandonnant aux inspirations de son cceur d’apotre, alia les visiter dans leurs tentes, prenant dans ses bras ces pauvres enfants de la foret dont les chairs comme celles des lbpreux, tombaient en lambeaux, et qui expiraient sous ses yeux.

II leur rendait les services les plus humiliants au milieu d’une atmosphere empestee, sur un sol couvert de vermine. Cinquante personnes moururent, disent des temoins oculaires, de cette maladie si benigne chez les blancs, mais mortelle pour les sauvages. Ce fut alors que sur l’ordre de l’6veque on clotura le cimetiere au milieu duquel une grande croix fut dressee. Apres une semaine pass^e dans ces douloureux exercices, Mgr. Guigues redescendit en canot k Bytown.

En 1852, les peres comencerent un presbytere plus vaste que le premier, 30 pieds sur 50 avec une cuisine de 24 x 16. II fut terming l’annee suivante. L’etage superieur servit desormais de chapelle h. la place de la “ maison longue” qui fut abandonnee. Le 3 avril 1833, le pere Thomas Clement quitta sa chere mission de Maniwaki et fut remplace par le pfere F. Regis Deleage en qualite de superieur. Voici d’ailleurs, la liste des missionnaires depuis l’origine jusqu’en 1861.

Rev. Pere Thomas Clement, du 15 avril 1851 au 3 avril

Rev. Pbre Paul Andrieux, septembre 1851 k septembre i860.

Rev. Pere Alexandre Pallier, janvier 1852 k fdvrier 1852.

Rev. Pere Franqois -R6gis Deleage, 4 avril 1853 au 25 septembre 1879.

Rev. Pere Louis Reboul, avril 1855 k d^cembre 1856.

R6v. P&re Jean Laverloch&re, aout 1856 k 20 fevrier 1858.

Rev. Phre Alexandre Pallier, 5 avril 1858 & septembre 1858.

R6v. Pbre Jean-Marie Pian, septembre i860 k 2 2 decembre

Rev. P£re Louis Lebret, mars 1861 k decembre 1861.

R6v. Pfere William Corbett, ier septembre 1861 au 4 juillet

Le 15 aout 1853, fete patronale de l’Assomption, le P£re Pierre Aubert, qui dtait monte, expr^s de Bytown, bdnit solennellement la premiere cloche de la chapelle. Cette cloche se trouve actuellement dans Tegdise de Sainte-Philom^ne de Moncerf.

Void les noms des missionnaires du haut Saint-Maurice :

Rdv. Pdre Cldment . 1850-1852.

Rev. Pere Andrieux . 1851-1860.

Rev. P£re Dddage . 1860-1864.

Void le nom de ceux qui allaient k la baie d’Hudson :

Rev. Pere Ddldage . 1855-1860.

Rd\. Pbre J. M. Pian . 1860—1863.

R^v. Pere Louis Lebret . 1861-1863.

La premiere mattresse d’ecole de la mission fut madame Small (1850-1855). Elle fit la classe dans un vieux chantier, en face de la maison du chef, de l’autre cot6 de la rividsre du Desert. Apres elle, l’ecole resta fermde jusqu’4 l’arrivde de M. John White (i857-)

M. John White, qui devint maitre de poste et agent des salvages, fit 1 ecole pendant deux ans, dans l’ancienne maison des peres. II prenait ses vacances, de novembre k fdvrier, epoque oh les sauvages vont au bois, pour la chasse.

En 1859, Mile Mary White remplaqa son p4re pendant un an. Elle eut, pour lui succbder, une demoiselle Osborne, qui ne resta, non plus, qu un an (i860). Apr4s ce temps, les mattresses faisant defaut, l’ecole resta fermee jusqu’en 1865.

Telle est 1 histoire de Maniwaki, pendant cette premiere ddcade. Mgr. affectionnait cette mission et venait souvent la visiter ; il devinait qu’elle etait destinde k prendre de l’impnrtance et k devenir, peut-etre, un jour, une ville considerable, et la capitale du nord.

Nous continuerons l’histoire du comtd d’Ottawa dans le prochain chapitre.

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