‹ Histoire de la province ecclesiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 4)Chapitre 101 sur 193 · RÉPONSE DE M. MACKAY · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. MACKAY

" Rideau Hall, 5 décembre 1850.

" Monseigneur l'évêque,

" Je vous accuse réception de la lettre de Votre Seigneurie du 29 novembre dernier par laquelle je remarque que vous êtes très indigné du rôle que j'ai joué dans le débat public au sujet du vaste terrain réclamé par vous sur la rivière Gatineau. Je laisse de côté les expressions discourtoises et sans dignité usées par Votre Seigneurie, car elles n'apportent ni preuve ni réfutation à la question pendante ; au contraire, elles ne font que prouver votre embarras et témoignent que pour adoucir votre ressentiment, vous le déchargez sur mon humble personne.

"Je sais, monseigneur, que c'est une chose grave que d'encourir la disgrâce d'un dignitaire de votre église, comme vous l'êtes, mais vous vous méprenez bien sur l'idée que j'ai de mon honneur, si vous vous imaginez que vos menaces pourront me détourner d'accomplir mon devoir envers le public, selon le jugement de ma conscience.

" La question sur les terres dont il s'agit, s'est présentée devant le public, comme affaire publique ; et, c'est comme telle, que je l'ai traitée et que j'ai trouvé votre nom au fond de l'affaire. Etait-ce parce que vous vous trouviez alors à six mille milles du Canada, que j'eusse dû rester tranquille sur mon siège à la législature de mon pays, et laisser se consommer un pareil acte de spoliation nationale, sans protester? C'eût été vraiment une étrange raison, monseigneur.

"Je suis aussi désireux que votre seigneurie d'aider aux pauvres indiens. Mais c'est dans les moyens à prendre que nous différons grandement. Vous n'ignorez pas qu'il y a un bureau chèrement entretenu par le pays pour l'administration temporelle des affaires des sauvages, le département des indiens. Dans mon opinion ce bureau est le gardien légitime des indiens, dans les affaires temporelles, et non pas vous.

" Votre seigneurie m'accuse de porter contre elle, des accusations sans les prouver ; cela n'est point vrai. Je n'ai point besoin d'autres preuves, de ce que j'ai dit en parlement, que vos propres écrits. Permettez-moi une citation de v^otre lettre à M. Bouchette, du département des terres, en date du 6 mai dernier. Vous écrivez : "les indiens, étant considérés comme mineurs, ne pourraient pas obtenir des patentes, en leur propre nom. Je vous ai exprimé le désir de représenter la corporation épiscopale de Bytown. La législature l'a investie du droit de posséder des terres appartenant à certaines localités non encore érigées en paroisses. Il semblerait donc naturel que la terre en question fut placée dans cette catégorie, car les indiens, étant tous catholiques l'évêque devient le tuteur naturel de leurs intérêts temporels."

"Eh bien, monseigneur, voilà vos vœux assez clairement exprimés. Quant à vos intentions, vous seul les connaissez sans doute.

" Mes accusations déshonorantes, comme vous les appelez, sont précisément celles-ci : je vous accuse de vouloir, subrepticement, vous emparer de 160,000 acres de terre vierge, en votre nom, comme le tuteur des sauvages. Je n'ai point besoin de preuves pour soutenir mon assertion. Votre écrit la prouve assez. Le public serait bien mieux convaincu, monseigneur, par votre lettre, si, au lieu de vous abandonner à des récriminations cléricales sans objet, elle eût réfuté quelque partie de mes affirmations.

'' Vous m'accusez de '"bigotry." Je ne comprend pas le mot par le sens que vous lui donnez, mais vous, sans doute, vous entendez ce sens mieux que moi. Si c'est être fanatique que de s'opposer à ce que vous deveniez gros propriétaire foncier, aux dépens du public, j'avoue que je plaide coupable de ce crime. Sur cette question comme sur toutes les autres, lorsqu'il s'agit d'affaires publiques j'agirai toujours sans crainte et sans fanatisme. De plus, j'avertis votre seigneurie que je m'opposerai, par tous les moyens en mon pouvoir, en dehors comme en dedans du parlement, à toute concession de terre à un corps religieux, quel qu'il soit, sous le fallacieux prétexte de la lui faire tenir en fidéi-commis pour les indiens. Trop de concessions de cette sorte ont été déjà faites, que le pays déplorera un jour. "

RÉPONSE DE l'ÉVÊQUE A M. MCKAY.

'* Honorable monsieur, — Votre lettre m'oblige à uije réponse. Quand vous ai-je refusé le droit de traiter les questions qui intéressent le bien public ?

" La seule affaire en question était les faussetés émises par vous, devant le conseil législatif. J'en ai donné pour preuves que, pendant que vous affirmiez qu'il n'y avait pas, sur la rivière Gatineau, une demi-douzaine d'indiens, vous aviez devant vous la pétition présentée par M. Egan, portant plus de cent signatures d'indiens.

" Au lieu d'avouer franchement votre tort, ce qui eût été honorable, vous avez gardé le silence. . . . Dans votre lettre vous vous exposez encore à un semblable reproche. Vous m'accusez de vouloir obtenir pour les indiens, 160,000 arpents, tandis que j'ai

demandé le seul canton de Maniwaki, contenant 60,000 arpents. Mais passons à des choses plus graves.

" Vous m'accusez d'employer des moyens, même les moins honorables, pour m'emparer d'une vaste portion de terre publique, sous le couvert fallacieux du nom des indiens. Et pour fortifier votre assertion vous citez une partie de ma lettre.

" Mais cette lettre est datée du 6 mai 1850, à une époque où le g"ouvernemënt avait déjà accordé la concession, et où les terres étaient arpentées. Mon intervention n'avait d'autre objet que de faire avancer plus rapidement les formalités de la dite concession.

" De plus, vous vous gardiez bien de citer la suite de ma lettre qui réduisait à néant votre propre accusation. Voici les lignes que vous avez jugé prudent d'omettre : " Qu'il soit bien entendu que je ne veux point que l'évêque ait le droit de s'approprier ces biens ou de les appliquer k aucun autre objet que celui visé par le gouvernement, c'est-à-dire, les intérêts des indiens." Cette déclaration aurait dû suffire pour calmer vos craintes d'envahissements cléricaux, etc., etc.

" Pour terminer, j'ajouterai que c'est une grande surprise pour moi, monsieur, de voir que vous, qui, par vos différentes industries, avez fait progresser ce pays et donné du pain à tant d'ouvriers, vous vous montriez si injuste pour des personnes qui consacrent toutes leurs forces au bien public. Nous n'ignorez point que ceux que vous désignez si souvent par l'épithète d'étrangers, ont travaillé, depuis de nombreuses années, dans cette même localité, à détruire les vices et l'ivrognerie, à apaiser les luttes et les rivalités, en prodiguant les services de leur ministère aux ouvriers abandonnés et démoralisés de la forêt, et ont par conséquent un titre à réclamer, à leur part, dans l'oeuvre du progrès et de l'éducation ?

" Ne craignez-vous pas de renouveler, par votre langage offensant, les haines de religion et de parti ?

" Vous feriez mieux d'employer vos lalents au bien du pays."

M. McKay ne répondit point à cette seconde lettre, mais supportant mal la volée de bois vert qui lui avait été si magistralement administrée, il résolut de se venger.

En effet, à la session de la législature qui suivit (17 juin 1851) après la séance publique, il réclama une séance à huis-clos, pour une question de privilège, et il porta son cas devant la chambre, se plaignant qu'on eût violé, en sa personne, les droits et immunités parlementaires. Malheureusement pour lui, ses collègues n'épousèrent point sa querelle, et l'orateur lui infligea, dit-on, une réprimande sévère, pour l'incorrection de ses procédés.

Si la gloire d'avoir fondé la mission du Désert* revient en premier lieu, à l'évêque de Bytown, il serait injuste cependant, de ne pas lui associer le Père Clément, dans le mérite de cette œuvre.

Depuis quelques années déjà, ce missionnaire visitait, chaque printemps, le poste de la compagnie de la baie d'Hudson, où se réunissaient les • sauvages. Il y vint deux fois en 1849: la première, avec l'évêque, comme nous l'avons vu ; la seconde, seul, au mois d'août. Les registres paroissiaux remontent à cette même année. Le premier acte que nous voyons enregistré est le baptême d'une petite sauvagesse, Catherine Kokikapaw (21 février 1849).

L'année suivante, nous le retrouvons à Maniwaki, dès le 18 janvier, non pas seul mais en compagnie d'un frère convers, le fr. Brady. Nos deux religieux s'installèrent dans le chantier du sauvage Passanjewa, non loin de la Pointe qui devint, plus tard, la "prairie des pères." Le fr. Brady bâtit, pendant l'été, une allonge au chantier qui l'embellit fort et lui fit donner le nom de la " maison longue" de Passanjewa. Les missionnaires s'établirent dans la partie neuve et l'édifice tout entier servit de chapelle.

Enfin, le 15 avril 185 1 fut fondée définitivement la résidence

* Désert en Canada, signifie terre défrichée, clairière pratiquée dans la forêt, par les colons. Maniwaki est un mot sauvage qui veut dire terre de Marie. Ce nom fut donné à la mission par les oblats. Les détails qui suivent sont tirés du cahier du Père Mauroist, O.M.I.

de Notre-Dame du Désert.* On la dédia à l'Assomption de la Bienheureuse \'ierge Marie, patronne des oblats (8 juin). Le père Andrieux fut adjoint comme compagnon au père Clément, et les deux missionnaires se construisirent une petite maison de 20 pieds sur 18. Cette maison, avec sa galerie peinturée en bleu et sa toiture double, parut la merveille du pays. Elle subsista jusqu'en 1881. On y disait la messe tous les jours, excepté le dimanche. A la même époque fut bénit l'ancien cimetière. Il était placé sur la Gatineau, en face du magasin de M. Charles Logue.

Le territoire confié aux pères de Maniwaki était immense. Ils visitaient alternativement les missions suivantes : le lac Sainte- Marie, Gracefield, Bouchette, le lac des Sables, Notre-Dame de la Garde, Perkins' mill et l'Ange-Gardien, sans compter les missions sauvages du Grand-Lac, de Wassanip, de la Barrière et de West Montaching, dans le haut Saint-Maurice, qu'ils desservirent jusqu'en 1864. Ils furent même chargés, de 1855 à 1863, de la mission de la baie d'Hudson. A partir de 1865, les oblats s'étant établis au Témiscamingue, reçurent la charge de cette dernière mission qu'ils gardèrent jusqu'en 1892, date de la fondation de la résidence d'Albany. De 1865 à 1887, les missions du haut Saint-Maurice furent remises également aux soins des pères du Témiscamingue, mais depuis 1887, elles ont été rattachées à Maniwaki.

Revenons à l'année 1851.

C'était au mois de juillet et les pères étaient tous deux partis pour un de leurs longs voyages au Saint-Maurice, lorsque une épidémie de rougeole éclata chez les sauvages avec une violence inouïe. Dans cette occurrence, Pakinawntik, leur chef, voyant ses gens près de mourir sans secours religieux, se jeta en canot avec quelques-uns des siens et descendit à Bytown supplier Mgr. de leur donner un prêtre en toute hâte. L'évêque se trouvait seul en ce moment, sans hésiter il se dévoua et monta dans le canot

* Les pères oblats reçurent du gouvernement sur la demande des sauvages telle qu'indiquée dans leur pétition, la concession d'une terre de six cents arpents pris dans la réserve. L'exploitation de cette terre a fourni pendant longtemps leur unique ou principale ressource.

des indiens. A son arrivée, les sauvages accoururent se jeter à ses pieds. Mgr. s'abandonnant aux inspirations de son cœur d'apôtre, alla les visiter dans leurs tentes, prenant dans ses bras ces pauvres enfants de la forêt dont les chairs comme celles dés lépreux, tombaient en lambeaux, et qui expiraient sous ses yeux. Il leur rendait les services les plus humiliants au milieu d'une atmosphère empestée, sur un sol couvert de vermine. Cinquante personnes moururent, disent des témoins oculaires, de cette maladie si bénigne chez les blancs, mais mortelle pour les sauvages. Ce fut alors que sur l'ordre de l'évêque on clôtura le cimetière au milieu duquel une grande croix fut dressée. Après une semaine passée dans ces douloureux exercices, Mgr. Guigues redescendit en canot à Bytown.

En 1S52, les pères comencèrent un presbytère plus vaste que le premier, 30 pieds sur 50 avec une cuisine de 24 x 16. Il fut terminé l'année suivante. L'étage supérieur servit désormais de chapelle à la place de la " maison longue " qui fut abandonnée. Le 3 avril 1853, le père Thomas Clément quitta sa chère mission de Maniwaki et fut remplacé par le père F. Régis Déléage en qualité de supérieur. Voici d'ailleurs, la liste des missionnaires depuis l'origine jusqu'en 1861.

Rév. Père Thomas Clément, du 15 avril 1851 au 3 avril

Rév. Père Paul Andrieux, septembre 1851 à septembre

Rév. Père Alexandre Pallier, janvier 1852 à février 1852.

Rév. Père François -Régis Déléage, 4 avril 1853 au 25 septembre 1879.

Rév. Père Louis Reboul, avril 1855 à décembre 1856.

Rév. Père Jean Laverlochère, août 1856 à 20 février 1858.

Rév. Père Alexandre Pallier, 5 avril 1858 à septembre 1858.

Rév. Père Jean-Marie Pian, septembre 1860 à 22 décembre

Rév. Père Louis Lebret, mars 1861 à décembre 1861.

Rév. Père William Corbett, ler septembre 1861 au 4 juillet

Le 15 août 1853, fête patronale de l'Assomption, le Père Pierre Aubert, qui était monté, exprès de Bytown, bénit solennellement la première cloche de la chapelle. Cette cloche se trouve actuellement dans l'église de Sainte-Philomène de Moncerf.

Voici les noms des missionnaires du haut Saint-Maurice :

Rév. Père Clément 1850-1852.

Rév. Père Andrieux 1 851 -1860.

Rév. Père Déléage. 1860-1864.

Voici le nom de ceux qui allaient à la baie d'Hudson :

Rév. Père Déléage 1855-1860.

Rév. Père J. M. Pian 1 860-1863.

Rév. Père Louis Lebret 1861-1863.

La première maîtresse d'école de la mission fut madame Small (1850-1855). Elle fit la classe dans un vieux chantier, en face de la maison du chef, de l'autre côté de la rivière du Désert. Après elle, l'école resta fermée jusqu'à l'arrivée de M. John White, (1857-)

M. John White, qui devint maître de poste et agent des sauvages, fit l'école pendant deux ans, dans l'ancienne maison des pères. Il prenait ses vacances, de novembre à février, époque où les sauvages vont au bois, pour la chasse.

En 1859, Mlle Mary White remplaça son père pendant un an. Elle eut, pour lui succéder, une demoiselle Osborne, qui ne resta, non plus, qu'un an (1860). Après ce temps, les maîtresses faisant défaut, l'école resta fermée jusqu'en 1865.

Telle est l'histoire de Maniwaki, pendant cette première décade. Mgr. aflFectionnait cette mission et venait souvent la visiter ; il devinait qu'elle était destinée à prendre de l'importance et à devenir, peut-être, un jour, une ville considérable, et la capitale du nord.

Nous continuerons l'histoire du comté d'Ottawa dans le prochain chapitre.

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