LES INSTITUTIONS
L est temps de reprendre l'histoire générale du diocèse là où nous l'avons laissée, c'est-à-dire en 1861, et de la poursuivre jusqu'à la mort de Mgr. Guigues, en 1874.
L'évêque d'Ottawa avait rapporté de son dernier voyage à Rome un vif sentiment des douleurs du Père commun des fidèles alors assailli par tant d'ennemis et dépouillé d'une partie de ses Etats. Aussi lorsque, en août 1862, il eut fait à ses prêtres réunis autour de lui pour les exercices de la retraite, la peinture des malheurs de Rome, l'émotion qu'il éprouvait se communiqua aux assistants et tous s'empressèrent de signer une adresse au Souverain Pontife en témoignage de leur inébranlable attachement.
Mais si les paroles ont leur éloquence, les actions parlent bien autrement encore. Privé de ses plus riches provinces, le pape se trouvait sans ressources financières pour reconstituer une armée qui lui devenait plus nécessaire que jamais.
Le denier de saint Pierre fut créé. Le 24 septembre de la même année, Mgr. Guigues l'institua par mandement dans toute l'étendue de son diocèse, sans excepter les plus pauvres de ses missions, et les peuples répondirent généreusement à son appel.
Cependant le diocèse prospérait d'une façon merveilleuse. Le pays de mission se transformait g"raduellement en province organisée. Le temps était venu de mettre de l'ordre et de la clarté dans les affaires. Par mandement du i8 novembre 1864, l'évêque établit des règlements d'administration, relatifs à la gestion temporelle des paroisses, aux acquisitions de terrains, aux constructions d'église et de presbytère, à la vente des bancs et à la tenue des comptes de fabrique. Il défendit absolument qu'aucune dépense de quelque importance se fît à son insu et sans son autorisation.
L'année 1865 fut une année de jubilé. Ouvert le 29 août 1865, dans le diocèse, il fut clôturé le dernier dimanche de septembre suivant. Le 12 octobre de la même année, l'évêque d'Ottawa compléta l'organisation commencée en 1864. Il s'occupa, cette fois, de la splendeur du culte. On trouvait désormais des églises ou des chapelles un peu partout. Plus n'était besoin, de dire la messe dans des maisons privées, chose indécente et fâcheuse. Il était temps d'organiser les sacristies, les chœurs de chantres, d'avoir dans chaque église un bedeau et des enfants de chœur, en un mot de donner au culte la pompe et le cérémonial qui lui conviennent. L'évêque insistait sur la prédication, surtout dans les paroisses mixtes où il faisait un devoir aux misssionnaires de prêcher également dans les deux langues.
En 1866, un douloureux événement qui eut un profond retentissement dans le pays, le terrible incendie de Québec, vint faire éclater la charité du peuple canadien. La vieille capitale était éprouvée de toutes manières. Le gouvernement s'était établi à Ottawa, la privant ainsi de son prestige et des revenus considérables qu'il lui apportait. De plus, le commerce des bois et des chantiers de construction de navires, jadis si florissant, était tombé dans un marasme dont il ne devait plus se relever* Voilà maintenant que le feu détruisait une grande partie de l'antique cité. Deux mille maisons, paraît-il, devinrent la proie des flammes, laissant dix-huit mille personnes sans asile et causant une perte de trois millions de piastres.
La charité publique fut à la hauteur des circonstances. Des aumônes de toute sorte affluèrent en abondance à Québec. Les
fidèles du diocèse d'Ottawa, en particulier, répondirent généreusement à l'appel de leur premier pasteur, i8 octobre 1866.
Au mois de mai 1867 Mgr. Guig-ues fit son quatrième, voyage ad liniina apostoloniin. Pendant sa courte absence, le Père Dandurand, vicaire général et curé de la cathédrale, fut chargé de l'administration du diocèse. C'était l'époque où les zouaves pontificaux réorganisés, luttaient vaillament contre les hordes garibaldiennes, et remportaient, avec le secours des troupes françaises, les victoires de Montana et Monte-Rotondo. Le pieux évêque, à son retour de Rome, fit célébrer un tridimm solennel d'actions de grâces, aux intentions du grand Pie IX, qui dans ces critiques circonstances, donnait au monde le spectacle du plus sublime héroïsme.
L'année 1868 est une date importante dans l'histoire du diocèse. On peut dire qu'elle marque la fin des temps primitifs et le commencement d'une ère nouvelle. A partir du ler mai 1868, il fut interdit à tout prêtre de célébrer la messe dans des maisons privées qui se trouveraient à moins de six milles d'une chapelle.
Cependant le monde catholique était tout ému à la pensée de la prochaine ouverture d'un concile universel. Pie IX voulait couronner son pontificat par ce grand événement. Le concile, dix-neuvième œcuménique, devait se tenir dans l'église même du Vatican. Le 24 septembre 1869 le vénérable évêque d'Ottawa fit ses adieux à son peuple, et annonça son départ pour le douze octobre suivant. Il emmena, avec lui, un jeune prêtre, M. Duhamel, curé de Saint-Eugène, qu'il aimait et sur lequel il fondait de secrètes espérances.*
On connaît assez l'histoire du concile du Vatican pour que nous n'ayons point à en parler ici. Le 18 juillet 1870, le dogme de l'Infaillibilité Pontificale fut solennellement proclamé. Quelques jours plus tard, le concile s'ajournait à des temps meilleurs. On
* Dans son mandement d'adieux, Mgr. Guigues déclare que le voyag-e qu'il va entreprendre sera sa quatrième visite à la Ville Eternelle. Il est certain, cependant, qu'il traversa cinq fois l'Atlantique : en 1850, en 1856, en 1862, en 1867 et en 1869. Nous savons, d'autre part, que le but de son voyage de 1856 fut d'assister au chapitre général de sa congrégation à Marseille ; peut-être n'eut-il pas le temps de pousser jusqu'en Italie.
Cri >
sait le reste : la terrible guerre franco-prussienne commençait ; Rome était envahie par les Piémontais et le Souverain Pontife, dépouillé violemment de sa couronne temporelle, n'était plus qu'un prisonnier dans son palais.
Mgr. Guigues revint en octobre au Canada. Il était rentré seul, car son jeune compagnon appelé par un deuil subit — la mort de sa mère — avait dû le quitter précipitamment.
Ce grand voyage de 1870 fut le dernier que fit notre prélat. Accablé par la fatigue plutôt que par l'âge, il commençait déjà à s'affaiblir. En bas de ses notes de l'année 1873, nous trouvons écrite en grosses lettres une courte phrase : " Grâce à Dieu, les dettes de la corporation épiscopale sont à peu près insignifiantes !" Cette phrase est un cri de triomphe et le lecteur attentif qui aura suivi notre récit et qui aura observé avec quels éléments l'œuvre prodigieuse de Mgr. Guigues avait été accomplie, en comprendra seul la portée. Il avait su faire fructifier au centuple le talent que son Maître lui avait confié et il était mûr pour la récompense. Le saint et admirable évêque mourut d'épuisement le 8 février 1874. Nous donnerons les détails de ses derniers moments dans un chapitre particulier. Passons maintenant k l'histoire des paroisses de la ville d'Ottawa.