‹ Histoire de la province ecclesiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 4)Chapitre 3 sur 193 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

CHAMPLAIN ET l'oTTAWA, DE 1603 A 1629.

A vallée de l'Ottawa, au commencement du dix-

Oo septième siècle, c'est-à-dire, à l'époque où Cham-

•^ plain jeta les fondements de la colonie, était

presque déserte et toute couverte de forêts. Nous

allons indiquer brièvement la situation et l'état des

principales tribus sauvages dont nous aurons à parler

dans la suite de ce récit.

Au sud du Saint-Laurent, depuis le lac Champlain jusqu'au lac Erié, s'étendait le groupe important des cinq nations iroquoises. Dans la province actuelle d'Ontario, plusieurs tribus étaient établies. C'étaient la nation Neutre, sur la rive nord de l'Erié ; la nation du Petun, au sud-est du lac Huron ; la nation des Hurons, autour de la baie Géorgienne et du lac Simcoe toutes de langue huronne-iroquoise. La nation des Outaouais, dans le comté de Bruce, les îles de la baie Géorgienne, et la grande île Manitoualin ; la nation des Nipissiriniens, sur les bords du lac Nipissing ; enfin les Algonquins dans la vallée de l'Ottawa étaient de langue algonquine.

Le nom générique d'Algonquins s'appliquait à un grand nombre de tribus dispersées sur la rive nord du Saint-Laurent, de l'Ottawa et des Grands Lacs. Trois d'entre elles habitaient notre vallée : la grande nation des Algonquins ou les sauvages de l'Ile, qui occupaient l'île des Allumettes et les environs, et qui levaient un tribut sur les navigateurs delà rivière ; la Petite Nation, établie sur les deux rivières de ce nom qui débouchent non loin de Papineauville ; la nation de l'Iroquet, en bas de l'Ottawa, dans les com-

tés de Soulang-es, de Vaudreuil, de Stormont, de Glentjarry et de Prescott.

Audelà des montagnes du nord et sur le versant de la baie d'Hudson vivaient d'autres peuplades dont il est inutile de parler, du moins pour le moment.

Les Algonquins de l'Ottawa ne comptaient, paraît-il, en tout que six mille âmes. C'était bien peu de monde pour un si vaste territoire, et l'on peut dire que le pays était désert. Ils étaient grands chasseurs, et dépendaient des Hurons pour une partie de leur subsistance, lorsque le gibier manquait. Courageux à la guerre, mais indisciplinés, ils devaient fatalement succomber devant un ennemi plus nombreux et plus rusé.

Les Hurons étaient un peuple agricole et sédentaire. Leur territoire, de peu d'étendue, était déboisé et relativement bien cultivé. Ils habitaient de grands villages, chassaient peu, et entretenaient avec les autres nations un commerce actif. En échange du tabac, du sirop d'érable, des os de poisson dont ils faisaient des armes et des outils, et des fourrures qu'on leur apportait du nord et de l'est, ils donnaient de la farine, du blé d'Inde, des melons, des citrouilles, de l'écorce de bouleau. Plus tard, lorsque l'arrivée des Français accrut en de grandes proportions le commerce, ils se firent les courtiers des autres peuples et s'enrichirent à leurs dépens. Ils étaient au nombre d'une trentaine de mille et se croyaient bien supérieurs à tous leurs voisins. " Les Hurons, dit le Récollet Sagard, sont, eux avec les autres peuples sédentaires, comme la noblesse du pays. Les nations algonquines composent la bourgeoisie ; les villageois et les pauvres sont représentés par les Montagnais, ceux-ci vers le Saguenay. "

Ce qui perdit les Hurons fut leur incapacité à la guerre. Pleins de suffisance et d'une sotte confiance en leur supériorité, ils manquaient aux règles les plus élémentaires de la tactique, ne savaient ni se concerter, ni prévoir, ni profiter des plus dures leçons.

Les Iroquois, nombreux et puissants, l'emportaient sur tous les autres peuples par ce qu'on appelle le sens politique. Ils savaient garder le secret, combiner un plan et le poursuivre, pendant des années, avec une inaltérable persévérance. Nous allons les

voir, malgré le désavantagée qu'ils eurent, dès l'orig-ine de l'hostilité des Français, parvenir, à force de bravoure, de prudence et même, disons-le, de perfidie, à anéantir successivement leurs ennemis, à faire trembler les blancs, et à s'imposer pendant quelques années, comme arbitres entre deux g-randôs nations européennes. Ce ne fut qu'en 1700 que leur puissance s'écroula pour toujours. L'Ottawa a porté divers noms. D'abord celui de la Grande Rivière, sous lequel il est encore connu î.puis celui de rivière des Prairies, d'un jeune marchand de Saint-Malo qui se perdit dans les îles de son embouchure. Le nom en est resté à la branche nord qui enveloppe l'île de Montréal. Champlain l'appelait ordinairement la rivière des Algonquins, à cause des sauvages qui peuplaient ses bords. Enfin, à partir de 1654, elle fut appelée rivière des Outaouais (en anglais Ottawa) ce qui signifie chemin des Outaouais, comme nous verrcips.

C'est en 1603 que Champlain fait, pour la première fois, mention de notre rivière. A cette date, en effet, il rencontrait, parmi les sauvages descendus k la traite de Tadoussac, un chef algonquin, du nom de Tessouat, dont la tribu habitait bien loin à l'ouest, dans l'île des Allumettes. Quelques semaines plus tard, ayant remonté jusqu'à l'île de Montréal pour recueillir des renseignements sur les sources du Saint-Laurent, il fait une courte allusion à l'Ottawa : " Il y a, dit-il, une rivière qui mène au pays des Algonquins qui résident à environ soixante lieues du Saint-Laurent."

Cinq ans plus tard, en 1608, Champlain rencontra à Québec un jeune Algonquin fils du chef Iroquet qui commandait sur l'Ottawa inférieur. A la demande de ce chef, Champlain dut consentir, peu après, à prendre part à une expédition contre l'ennemi commun, les Iroquois. Cette expédition qui eut lieu l'année suivante, 1609, et qui se termina par une victoire, au lac Champlain, mit notre héros en contact avec les Hurons, alliés de l'Iroquet, qui étaient venus des plages lointaines de la baie Géorgienne, à son aide, en descendant en canots le cours de l'Ottawa.

L'an 1610, Champlain, à la tête de ses sauvages alliés, défit de nouveau les Iroquois. Le commerce, cet été, fut très important avec les nations de l'intérieur et du haut de l'Ottawa. On en pro-

fita pour faire partir avec les sauvages quelques jeunes gens intelligents, chargés d'explorer le pays et d'apprendre les langues, pour servir ensuite d'interprètes. Le plus connu de ces jeunes gens est Etienne Brûlé dont les prouesses devinrent fameuses. Cette année et la suivante, il en partit trois, au moins. Chaque printemps ils revenaient avec les Indiens pour la traite, et rendaient toute sorte de services, comme on peut le penser.

L'un d'eux, Nicolas du Vignau, s'illustra par ses mensonges. Il avait passé l'hiver à l'île des Allumettes, chez le chef Tessouat, et avait recueilli, on ne sait comment, quelques renseignements, assez exacts, du reste, sur la baie d'Hudson, encore inconnue des Français. Quoiqu'il en soit, à son retour en France, il se vanta d'avoir visité la mer boréale et d'y avoir même aperçu des navires anglais. Enflammé par ces récits et brûlant d'atteindre cet océan occidental qui devait, pensait-on, le conduire en Chine, Champlain repartit pour le Canada, avec son guide, de bonne heure, au printemps de 1613.

La traite terminée, notre héros s'embarqua avec Du Vignau et trois Français seulement, guidé par un sauvage, et commença ce premier voyage sur l'Ottawa dont il nous a laissé un si attachant récit. Lui et sa faible escorte, montés en deux canots d'écorce, quittèrent l'île de Sainte-Hélène le 27 mai, 1613. Le 31, ils avaient atteint le lac des deux Montagnes, appelé de ce nom à cause de deux pics, hauts de quatre à cinq cents pieds, qui le dominent au nord. Le grand portage du Long Saut, à la tête du lac, coûta beaucoup de fatigue à notre héros et à ses compagnons. Le 2 juin, parvenu sur le lac de l'Orignal, à une pointe couverte de chênes (la pointe aux Chênes) Champlain rencontra une tribu indienne, les Kinouchepirini, qui demeuraient au sud de l'île des Allumettes et qui lui fournirent un nouveau guide. Un peu plus haut, il découvrit la bouche d'une rivière qui baigne le territoire des Algonquins de la Petite Nation. Plus loin, il atteignit une autre rivière forte et rapide, la Gatineau, par où, parfois, les sauvages remontaient jusqu'aux sources du Saint-Maurice pour descendre de là dans le grand fleuve. En face de la Gatineau, il admira les merveilleuses chutes du Rideau si puissantes alors que la contrée n'était pas déboisée, que les Sauvages aimaient à se pro-

mener sous la voûte écumante que l'eau formait en tombant. Il n'avait plus qu'un détour à faire pour se trouver devant la cataracte des Chaudières. C'était un portage célèbre, et les sauvages qui passaient par là ne manquaient pas d'offrir un sacrifice à la divinité du lieu. C'était aussi un passage dangereux, plein de terreurs et d'embuscades, où se cachait souvent l'ennemi prêt k fondre sur l'imprudent voyageur qui s'aventurait sur le fleuve sans une escorte respectable. Mais écoutons le récit de Champlain luimême : " Nous passâmes un saut qui est large de demi lieue et descend de six à sept brasses de haut. Il y a quantité de petites îles qui ne sont que rochers âpres et difficiles, couverts de méchants petits bois. L'eau tombe à un endroit de telle impétuosité sur un rocher, qu'il s'y est cave, par succession de temps, un large et profond bassin ; si bien que l'eau courant là dedans circulairement, et au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les sauvages l'appellent " Asticou," qui veut dire chaudière. Cette chute d'eau mène un tel bruit dans ce bassin que l'on l'entend de plus de deux lieues."

Laissons maintenant Champlain nous décrire ce que c'est que faire le portage. "Nous eûmes beaucoup de peine à monter contre un grand courant, à force de rames pour parvenir au pied du dit saut, où les Sauvages prirent les canots, et nos Français et moi nos armes, vivres et autres commodités, pour passer par l'âpreté des rochers, environ un quart de lieue que contient le saut ; et aussitôt nous fallut embarquer, puis de rechef mettre pied à terre pour passer par des taillis environ trois cents pas ; et après, se mettre à l'eau pour faire passer nos canots par-dessus les rochers aigus avec autant de peine que l'on saurait imaginer.* "

C'est ainsi que nos voyageurs arrivèrent, dans l'après-midi, au lac des Chênes, long de cinq lieues, sur deux de large. Le lendemain ils atteignirent la chute des Chats, et se virent contraints d'abandonner leurs vivres devenus trop lourds. Ils découvrirent la bouche d'une rivière habitée par la tribu des Mataouesca, desquels elle tire son nom. Arrivés aux rapides du Portage du Fort, le 6 juin, ils se sentirent à bout de forces. Epuisés, sans autres

* Champlain. Voyages, année 1613.

vivres que le peu de poisson qu'ils pouvaient prendre, ils eurent beaucoup de peine à franchir ce passaj^^e difficile.

Là, on quitta la rivière pour prendre un raccourci, par le lac du Rat Musqué, sur les bords duquel il trouvèrent un campement de sauvag-cs et quelques champs cultivés en blé d'Inde. Les voyageurs furent bien accueillis, et dans le conseil qui fut alors tenu, Champlain offrit aux sauvages la protection du roi de France et son alliance dans leurs luttes contre les Iroquois. Cette offre fit éclater chez eux des transports de joie. Nibachis, chef de ces Indiens, voulut conduire lui-même son nouvel allié h l'île des Allumettes qui n'était pas loin.

La grande îles des Allumettes, château fort des Algonquins, est comme la clef de l'Ottawa, dont le cours rapide la protège contre les surprises de l'ennemi. Le chef Tessouat, le même que Champlain avait connu jadis à Tadoussac, reçut son noble visiteur avec de grandes marques de distinction. Mais lorsque celui-ci manifesta le désir de pousser plus loin son voyage, il lui suscita mille obstacles. Il commença d'abord par convaincre Du Vignau de mensonge, et lui fit avouer qu'il n'avait jamais dépassé les limites de l'île ; puis il dépeignit les Nipissiriniens, ses voisins, comme de grands empoisonneurs ; enfin, comme Champlain insistait toujours, il se refusa positivement k lui fournir des canots. La vraie cause de cette résistance était la crainte qu'éprouvait Tessouat, qui prélevait une taxe sur les canots passant devant son île pour la traite, de voir les Français porter plus haut cette traite et le priver ainsi d'un gros revenu.

Champlain dût donc, bien malgré lui, se résigner à partir. Mais, en redescendant, il ne fit pas portage au lac du Rat Musqué, il suivit, au contraire, le lit de la rivière, et côtoya l'île du Calumet. Parti des Allumettes, le lo du mois de juin, il était de retour, le 17, k l'île de Montréal. A son retour, en passant par le saut de la Chaudière, le grand voyageur fut témoin d'une cérémonie qu'il décrit dans les termes suivants :

"Après avoir porté leur canots en bas du Saut, les sauvages s'assemblent en un lieu, où un d'entre eux, avec un plat de bois, va faire la quête, et chacun d'eux met dans ce plat un morceau de

petun (tabac) ; la quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent h l'entour, en chantant k leur mode ; puis un des capitaines fait une harang"ue, remontrant que dès lonjjtemps ils ont accoutumé de faire telle offrande, et que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, c[u'autrement il leur arriverait du malheur ; ainsi que leur persuade le diable, et vivent en cette superstition, comme en plusieurs autres, comme nous avons dit en d'autres lieux. Cela fait, le harang^ueur. prend le plat et va jeter le petun au milieu de la chaudière, et font un g"rand cri tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux qu'ils ne croiraient pas faire bon voyage, s'ils n'avaient fait cette cérémonie en ce lieu, d'autant que leurs ennemis les attendent h ce passage, n'osant pas aller plus avant à cause des mauvais chemins, et les surprennent là : ce qu'il ont quelque fois fait."

Ce premier voyage de Champlain fut suivi d'un autre, plus important encore, en 1615. Il avait promis aux sauvages de se mettre à leur tête dans une grande expédition contre les Iroquois. Cette année là, il amena avec lui de France quatre Récollets, les premiers missionnaires du Canada: les Pères Denis Jamay, Jean d'Olbeau, Joseph le Caron, et le Frère Pacifique du Plessis. Le père Joseph le Caron fut désigné pour accompagner Champlain. La traite une fois finie, comme celui-ci, empêché par des affaires, retardait un peu son départ, le Père Joseph, brûlant d'un saint enthousiasme, prit les devants et suivit les sauvages qui ne voulaient plus attendre. LIne douzaine de Français l'accompagnèrent. C'étaient des commis et des traitants d'une moralité fort douteuse, qui firent auprès des Indiens la plus déplorable impression et qui paralysèrent longtemps l'action des missionnaires. Champlain partit à son tour, le 9 juillet 1615, escorté de dix sauvages et de deux Français.

Cette fois, le voyage s'effectua sans encombre jusqu'à la rivière Mattawa. L'expédition remonta la Mattawa et arriva au lac Nipissing où elle fut bien accueillie par les Nipissiriniens qu'on avait faits si redoutables. Du lac Nipissing elle descendit, par la rivière des Français, jusqu'à la mer Douce ou lac Huron. Sur les bords du lac elle trouva des sauvages venus là pour la cueillette

des bluets. Ils portaient les cheveux relevés sur la tête, ce qui leur fit donner le nom de Cheveux Relevés ; on les connaît mieux sous le nom d'Outaouacs qui sig-nifie " hommes des bois " — Ondatahotiat—^?ir opposition aux peuplades huronnes qui vivaient dans la plaine. Champlain, côtoya alors la mer Douce dans la direction du sud-est, jusqu'à ce qu'il eût atteint le pays des Hurons et rencontré le Père Joseph qui le reçut avec des transports de joie.

Ce missionnaire avait déjà célébré un première messe dans le village d'Otouacha. La seconde, celle dont nous parle Champlain, fut dite à Carhag-ouha, le 12 août, 161 5. Une croix fut érigée et une hutte fut bâtie en dehors du village. Telle fut la première chapelle de la province d'Ontario. Remplacée en 1623, elle fut reconstruite de nouveau par les Jésuites en 1635.*

On sait le reste. Une grande expédition contre les Iroquois échoua par la faute des sauvages, et Champlain fut blessé. Il dut passer l'hiver chez les Hurons et profita de ce repos forcé pour aller visiter, avec le Père Joseph, la nation du Petun, Ce ne fut que l'année suivante qu'il put reprendre avec ses compagnons le chemin de l'Ottawa, 20 mai 1616.

Cette première mission fit connaître le pays. Le fruit en fut un précieux mémoire envoyé à la cour, dans lequel Champlain et les religieux donnaient de sages informations sur les indig"ènes " dont il fallait faire des hommes avant de songer à en faire des chrétiens, et desquels il fallait éloigner soig'neusement les chrétiens dont la conduite scandaleuse pourrait leur faire prendre notre sainte religion en mépris."

A partir de ce temps le commerce entre les sauvages et les Français, déjà établi depuis plusieurs années, devint plus régulier et plus actif. Des Indiens de toutes les nations, mais surtout des Hurons, descendaient, à la fonte des glaces, aux postes français et troquaient leurs riches fourrures contre une foule d'objets dont ils avaient besoin ; et leurs besoins allaient croissant à mesure qu'ils trouvaient moyen de les satisfaire. Les Français, de leur côté, les suivaient au retour, apprenaient leur langue et parta-

*FaiHon : Histoire de la colonie française.

geaient leur vie sauvage. Telle est l'orig-ine de ces coureurs de bois, dont l'existence aventureuse exerça plus tard une si puissante fascination sur l'esprit de la jeunesse, qu'elle quittait en masse les habitations, et que l'on fut obligé de faire des ordonnances draconniennes pour la retenir dans ses foyers.

Parmi les premiers voyageurs, nous avons cité Etienne Brûlé. Un autre interprète, Jean Nicolet (1618. à 1642) l'emporta bientôt sur lui par la grandeur de son caractère. Il joua un rôle immense dans le Haut-Canada, et il fit aimer la France par les sauvages sur lesquels il exerçait un véritable prestige. Il devint comme un grand chef, et contrebalança, mainte fois, les influences de nos ennemis.

Avant l'arrivée des Français, le commerce se faisait prudemment sur les rives de l'Ottawa. C'était aux bouches des rivières du Moine, Coulonge, Gatineau et du Lièvre que les Têtes de Boule et les sauvages du nord allaient rencontrer les Hurons. L'arrivée des européens déplaça les marchés ; mais la crainte des Iroquois hantait toujours les tribus qui ne s'aventuraient qu'en tremblant sur le Saint-Laurent. Aussi voyons-nous le commerce remonter progressivement le grand fleuve. De Tadoussac il se porte à Québec ; de Québec aux Trois-Rivières et au lac Saint- Pierre ; du lac Saint-Pierre au lac Saint-Louis et à Montréal. Si le marché des Trois-Rivières s'est longtemps soutenu il faut l'attribuer au Saint-Maurice, dont le cours servit souvent de route détournée, où l'on pouvait trafiquer hors des atteintes des Iroquois. (i)

Quant au Saint-Laurent lui-même, infesté d'ennemis, sillonné de violents rapides, avec ses lacs au^si agités que la mer, il ne fut jamais considéré comme une route praticable pour les fragiles canots d'écorce.

Nous trouvons dans les voyages de Champlain, à la date de 1623, la curieuse note suivante : " Le 2 juillet, arriva un canot où était Etienne Brûlé, truchement, avec Desmarests, qui repartit aussitôt chercher les sauvages.... Le 23 du dit mois nous fûmes

(i) Suite : Le pays des Grands Lacs au XVLIe Siècle.

devant la rivière des Iroquois (le Richelieu) où nous trouvâmes Deschênes qui dit avoir la nouvelle qu'il devait arriver quelques trois cent Hurons, où Etienne Brûlé les, avait rencontrés au saut de la Chaudière, soixante-quinze lieues de la dite rivière des Iroquois . . .

"Le 27 du dit mois, arrivèrent des sauvages qui firent une assemblée entre eux, où ils formèrent quelques plaintes des uns et des autres, touchant les passag"es qui n'étaient pas libres aux Hurons, que les Algonquins les traitaient mal, leur faisant contribuer de leurs marchandises ; et ne se contentant pas de cela, les dérobaient, qui leur donnait encore un grand sujet de mécontentement. On les accorda sur toutes ces plaintes. Ils firent des présents de quelques castors qui leur furent payés plus qu'ils ne valaient."

Quoique le nom de Tessouat ne soit point écrit, il est à croire que le chef de l'Ile était l'exacteur dont les Hurons avaient à se plaindre.

Mais si les hardis traitants se lançaient ainsi, à la suite de sauvages, sur les eaux de l'Ottawa, les missionnaires ne restaient point en arrière. Nous voyons, en 1622, le P. Guillaume Poulin capturé, au lac Saint-Louis, par les Iroquois. Déjà il était attaché au bûcher et endurait les premières atteintes des flammes lorsqu'il fut délié et échangé contre des sauvages prisonniers. A peine guéri de ses blessures, l'intrépide missionnaire partit, avec quatre canots marchands, et monta jusqu'au pays des Nipissiriniens. Attaqués par les Iroquois pendant le voyage, plusieurs de ses compagnons furent blessés, et reçurent, avant de mourir, le baptême, de ses mains. On lui fit partout sur son passage un favorable accueil.

L'année suivante les PP. Joseph le Caron et Nicolas Viel accompagnés du F. Gabriel Sagard, qui publia, depuis, la relation de ses voyages, montèrent au pays des Hurons. Le P. Viel demeura deux ans chez les sauvages. Au printemps, il descendit avec eux à la traite. Déjà ils avaient atteint la rivière des Prairies, lorsque, en passant près d'un rapide, ses perfides conducteurs le précipitèrent, lui et un jeune Huron qu'il avait converti, dans le courant où ils périrent : juin 1625. Le rapide porte encore aujourd'hui le nom de Saut au Récollet.

Les Récollets, se sentant trop faibles et trop pauvres pour continuer seuls ces missions, appelèrent à leur aide les Jésuites, et les reçurent, malgré l'opposition de la compagnie des marchands, avec une sainte charité. Les premiers Jésuites qui abordèrent au Canada furent les P.P. Charles Lalemant, Jean de Brébeuf, Ennemond Masse et les frères François Charton et Gilbert Buret : 19 juin 1625. D'autres les suivirent bientôt. Ils résidèrent, pendant deux ans et demi, au couvent des Récollets, jusqu'à ce qu'ils se fussent construit une demeure.

Les temps étaient mauvais ; pendant que les Iroquois nous faisaient la guerre, nos perfides alliés assassinaient plusieurs des nôtres et tentaient même de massacrer toute la colonie. Les missionnaires ne perdirent point courage. En 1626, deux Jésuites les P.P. de Brébeuf et de la Noue, et un Récollet, le P. de la Roche d'Aillon, montèrent au pays des Hurons. Le P. de la Roche poussa même plus loin, et s'avança, le 18 octobre, jusqu'à la nation Neutre à laquelle il offrit l'alliance de la France. Mais les Hurons jaloux firent à ces sauvages un portrait si affreux des Français et des missionnaires que le Père courut risque d'être assassiné à coups de hache, et qu'effectivement le bruit de sa mort se répandit. Les Français alarmés vinrent le chercher l'année suivante. Le P. de la Noue rentra, à son tour. Quant au P. de Brébeuf, il ne redescendit à Québec que le 17 juin 1629, après avoir appris parfaitement la langue des Hurons.

Tels furent les premiers essais des missions. L'invasion des Anglais et la prise de Québec, 20 juillet 1629, par David Kertk coupèrent court à toutes ces entreprises.

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