ETAT DU DIOCESE DE BYTOWN EN
'ADMINISTRATION de Mgr. Guigues commença sous les plus fâcheux auspices. Il se trouvait en face d'immenses besoins, et dénué de tout secours humain.*
Ces besoins étaient d'abord la création de paroisses nouvelles que l'accroissement de la population rendait urgente ; l'organisation régulière des missions des sauvages et des chantiers ; la fondation d'un séminaire, d'un collège et d'un hôpital et la construction d'une maison qui servit à la fois de presbytère et d'évêché.
Or, d'un côté, les maigres subsides qu'accordait aux missions la Propagation de la Foi, taris momentanément par la révolution française de 1848, firent défaut et, de l'autre, il se vit abandonné par un grand nombre de ses prêtres.
Ceux-ci avaient bien consenti à desservir les pauvres missions de l'Ottawa pendant quelques années, mais c'était avec l'assurance qu'un jour leur sort s'améliorerait, et qu'ils seraient promus à quelques postes avantageux de leur diocèse. Lorsqu'on leur demanda de renoncer à cet espoir, leur cœur défaillit et ils refusèrent de faire ce sacrifice. Ne leur en faisons point un crime, ils étaient dans leur droit, et l'héroïsme n'est point obligatoire. MM. Saint-Aubin et Désautels, McNulty, Térence Smith et MacDonell
* Nous puiserons désormais nos documents aux sources les plus abondantes. Mgr. Guigues a créé les archives du diocèse, comme tout le reste d'ailleurs. Ses registres sont nombreux. Chaque année il rédigeait un compterendu minutieux de sa visite pastorale. Sa correspondance est intéressante quoique difficile k déchiffrer. C'est aussi à partir de cette époque que commencent la plupart des rapports et des notes de messieurs les curés du diocèse.
se retirèrent successivement dans leurs diocèses respectifs ; et de tous les prêtres séculiers que Mg"r. Guigfues trouva en entrant dans son diocèse, six seulement : les RR. Peter O'Connell, dans l'Ontatario, Sterkendries, Brady, Ging-uet, Hughes et Lynch, dans la province de Québec, lui restèrent fidèles jusqu'à la fin.* Ce sont les vétérans du sacerdoce et les patriarches du clergé d'Ottawa. Qu'il nous soit permis de les saluer ici avec une respectueuse tendresse. Ils ont tous précédé ou suivi dans la tombe leur père et leur chef vénéré, sauf un, M. O'Connell, qui porte fièrement encore, dans sa retraite de Montréal, le poids de ses quatre-vingttreize ans.
Nous connaissons déjà le Rév. M. Brady. M. Sterkendries était un belge établi dans le diocèse depuis 1841. Nature bizarre et timide, ce prêtre ne fut point heureux ; sa piété le consola dans ses nombreux déboires. Il mourut à l'hôpital d'Ottawa en 1857.
M. O'Connell était né en Irlande, à Larah, comté de Cavan, février 1803. Ordonné le 27 février 1836, à Montréal, il fut introduit dans le diocèse pour remplacer, en 1846, son ami, le Rév. Térence Smith qui s'absentait. Nommé curé de Smith's Falls, il permuta plus tard avec ce dernier, et lui succéda définitivement, 1850, dans la cure de Richmond, où sa vie s'écoula toute entière jusqu'à sa retraite, en 1890. C'était un prêtre de la vieille école. Il n'avait point tous nos défauts et il voyait avec inquiétude ce qu'il appelait nos nouveautés.
Le Rév. James Christopher Lynch naquit en Irlande le 16 février 1820. Arrivé au Canada le 24 septembre 1843, il était envoyé, l'année suivante à l'île des Allumettes. Il y passa toute sa carrière et mourut le 16 mai 1885. La figure de M. Lynch est restée populaire dans le haut du diocèse, et son souvenir n'est pas prêt de disparaître sur les deux bords de la rivière.
Nous savons peu de chose des origines de M. Hughes. Né en 1820 en Irlande, arrivé au Canada en novembre 1843, il fut d'abord vicaire à Sorel. Sa vie s'écoula, à partir de 1847, dans les deux
* Nous nommons ici M. O'Conell, quoiqu'il soit entré en 1851 dans le diocèse, parce qu'il y avait déjà travaillé, de 1846 à 1848. Pour être juste, il faudrait aussi nommer les RR. Vaughan, Bouvier, etc., mais ils n'ont commencé leur ministère qu'après l'installation de Mgr. Guigues.
postes de Chelsea et d'Aylmer. Il mourut en 1859, laissant une réputation de droiture et d'austérité.
Le Rév. Joseph-Gaspard-Suzanne Ging-uet naquit à Vergaville, diocèse de Nancy, en 1795. Arrivé prêtre au Canada le 4 juin, 1833, il fut successivement curé de Sainte-Mélanie et de Saint- Jude. En 1847, il fut nommé missionnaire de la Pointe-Gatineau où il demeura jusqu'en 1865. A cette époque il fut envoyé à la Passe. Enfin, accablés par l'âge, il vint se retirer dans son cher village de la Gatineau, 1877, où il mourut le 2 juillet 1880. M. Ginguet fut un parfait exemplaire de régularité religieuse, et ses vicaires l'accusaient parfois, en riant, de mener dans son presbytère la vie cénobitique.
Monseigneur Guig'ues ressentit vivement cet abandon de ses collaborateurs, et il s'en plaignit avec amertume k l'évêque de Montréal. Mais loin d'en être découragfé, il n'en fut que plus ardent à sa tâche ; il ouvrit son séminaire et reçut des jeunes clercs. D'ailleurs, ses trères, les Oblats ne l'abandonnèrent point dans cette période douloureuse de son administration ; ils suppléèrent au nombre qui manquait en redoublant de dévouement.
Au moment de commencer l'histoire du diocèse de Bytown, si nourrie d'événements et par conséquent si confuse, nous nous sommes demandé quel plan nous devrions suivre pour y mettre de la clarté. Il nous a paru bon de la diviser en périodes décennaires conformément aux recensements officiels qui sont la base solide de tout notre travail. Nous ouvrirons chacune de ces périodes par l'exposé succint des actes épiscopaux d'ordre général ; puis nous parlerons des œuvres diverses qui méritent une étude spéciale ; enfin nous ferons l'histoire des paroisses et des comtés.
Mais tout d'abord il convient d'établir brièvement l'état du diocèse en 1848, à l'époque de sa fondation. Nous nous servirons pour cela du recensement de 1851, et d'un mémoire écrit par Mgr. Guigues lui-même, au moment de sa prise de possession. Le lecteur intelligent saura réduire les chiffres du recensement, en réfléchissant à l'importance qu'avait alors une période de trois années.* Il n'oubliera pas non plus que, s'il ne voit pas dans ce
* Mgr. Guigues dans son mémoire évalue k trente-deux milles le nombre des catholiques.
recensement les noms de tous les comtés actuels de la province ecclésiastique d'Ottawa, c'est qu'ils ont été subdivisés depuis, par suite de l'accroissement de la population et en vue des fins électorales.