DÉFRICHEMENTS
Après avoir parlé des chantiers, Il convient de dire un mot du défrichement des forêts, qui les suit, pour ainsi dire, à la piste.
D'ailleurs, le lecteur européen, et peut-être maint lecteur canadien, nous sauront gré de leur apprendre ce que nous entendons par les mots de colon et de missionnaire. Ici colon est syno-
* Louis-Etienne-Delille Reboul, oblat, naquit le 4 novembre 1817 à Saint- Pons, Ardèche ; fut ordonné à Marseille le 27 juin 1852 ; arriva au Canade la 24 mai 1853, fut l'apôtre des chantiers.
nime de défricheur, et missionnaire veut dire curé ambulant d'un vaste territoire.
Le colonf qui s'établit, pour réussir, doit être pourvu de deux choses : de beaucoup de courage et d'un peu d'argent, car rien n'est plus dur et plus ingrat que les commencements de son entreprise. Il choisira une terre fertile et facile à défricher, sans marécages et sans montagnes, et si c'est possible, à proximité d'un chemin déjà ouvert. Les terres publiques sont divisées en lots de cent arpents et se vendent, d'ordinaire, de trente à soixante cents l'arpent, ce qui met le lot entier au prix de trente à soixante piastres. On appelle squatters ceux qui se placent sur des terres non arpentées ou qui, n'ayant pu retirer leurs titres de propriété, se contentent d'en payer, jusqu'à nouvel ordre, la rente.
A peine arrivé sur les lieux, le premier soin du colon est de se construire un abri. Cette maison, ce chantier, comme on l'appelle, se compose d'un seul appartement dont les murs, en troncs équarris, s'élèvent à dix ou douze pieds de hauteur. La toiture de bois, creusé en longues dalles, est percée d'un trou par où s'échappe la fumée du poêle qui chauffe l'intérieur. Une fenêtre donne le jour ; de l'argile et du torchis, renouvelés chaque année, ferment hermétiquement les troncs et les fissures du logis. C'est dans cette salle de quelques pieds carrés que le colon s'installe avec sa famille et ses richesses. Le long d'un côté de la muraille, règne une estrade, sur laquelle on étend des branches de sapin. C'est la couche commune. Une table, deux bancs, deux escabeaux, un coffre, voilà le reste du mobilier.
Le village le plus proche est souvent à trois ou quatre lieues ; et si les chemins manquent, ce qui est le cas ordinaire, dans la première année de son établissement, le défricheur devra aller chercher et porter sur ses épaules, ses instruments de travail, les sacs de farine, et toutes ses provisions. On en a vus trouver la mort, engloutis dans les. fondrières de la foret, ou surpris par une de ces "poudreries " si fréquentes en hiver.
t Jean Rivard, histoire d'un colon, par Gérin-Lajoie. C'est dans ce livre que nous avons puisé nos renseignements et les chiffres qui les accompagnent.
Une fois installé, le colon se hâte d'éclaircir les alentours de sa cabane. Dans l'espace de quelques jours les arbrisseaux sont rasés, les corps morts, arbres déracinés, troncs pourris, sont sciés en morceaux, mis en tas et brûlés. Les grands arbres restent seuls debout couvrant le sol de leur ombre. Ce sont : l'orme blanc, dont les branches forment parasol à soixante pieds de hauteur ; le frêne blanc, le hêtre, le tilleul ou bois blanc, haut parfois de quatre-vingts pieds ; le merisier gigantesque, rival de l'acajou, le sapin pyramidal, le pin, roi de la forêt, dont la tête se balance jusqu'à cent cinquante pieds. Ces deux derniers arbres, recherchés par les marchands de bois, sont devenus rares aujourd'hui. Les érables, l'arbre national, forment d'épais bosquets qu'on conserve avec soin pour en faire des " érablières " ou sucreries.
Le bûcheron s'attaque alors à la forêt. Il frappe l'arbre, non point à ras le sol, mais à la portée de son bras, c'est-à-dire, à deux ou trois pieds de terre. En quelques instants, sous les coups de hache le tronc fléchit, il tombe avec un fracas épouvantable, écrasant dans sa chute le taillis environnant. Il est alors dépouillé de sa ramure, puis scié en billots d'une dizaine de pieds, et abandonné sur le sol iusqu'au printemps.
Le Canadien est le meilleur bûcheron que l'on connaisse. Deux hommes peuvent faire aisément, dans leur hiver, quinze arpents de terre neuve ; c'est ainsi qu'on appelle le défrichement. Quant aux souches et aux racines, on ne s'en inquiète point ; elles pouriront dans la terre, à moins qu'au bout de quelques années, on ne les en extraie, au moyen de puissants "arrache-souches."
Le colon passe l'hiver dans ces rudes travaux. Si ses enfants sont en âge, il les envoie aux chantiers, d'où ils reviendront, avec une centaine de piastres, au printemps.
Vers la fin du mois de mars, lorsque le soleil a pris de la force et que la neige s'est ramollie, c'est le temps où la sève monte au tronc des érables. Le colon part pour sa sucrerie. Il dresse à la hâte une cabane, établit un foyer, sur lequel il suspend un énorme chaudron. Les arbres entaillés d'un coup de hache, ou percés à la tarrière, coulent abondamment, et la sève, suivant la petite
goudrelle de bois fichée dans la plaie, tombe goutte à goutte dans une auge en bois ou dans un vaisseau en fer blanc. Cette eau limpide, au goût légèrement sucré, est versée dans Ta chaudière.
Après quelques heures d'ébullition sous un feu vif et régulier, la sève, dégagée de la vapeur d'eau qui s'échappe en nuage blanc, s'épaissit et forme de la mêlasse ou sirop d'érable. Souvent on la retire en cet état pour la livrer au commerce. D'autre fois on poursuit la cuisson jusqu'à ce que le sirop commence à granuler et devienne sucre. Il ne reste plus alors qu'à le verser dans des moules, d'oîi il sortira, sous la forme de tablettes dorées, prêt à être mis en vente sur les marchés. Une sucrerie de deux cents pieds d'érables peut donner, en saison favorable, deux cents livres de sucre.
Si l'abattage des arbres est un rude travail, le brûlage est plus dur encore. On se sert rarement de bœufs au Canada, où les chevaux abondent. Le bœuf est néanmoins indispensable à cette première étape de la colonisation. Là où le cheval, trop ardent, courrait risque de se blesser, au milieu des fondrières et des embarras, le bœuf plus tranquille, traîne en sécurité les énormes billots qu'on amoncelle et dont on fait des bûchers, large de douze pieds et hauts de huit, formant des brasiers dont les lueurs sinistres éclairent au loin l'obscurité des bois. On gardait jadis la cendre pour en faire de la potasse. La terre une fois défrichée et nettoyée, est prête à ensemencer. Au dégel, en fin de mai, ou au commencement de juin, on passe sur le sol obstrué de troncs et racines, non la charrue qui se briserait, mais une lourde herse triangulaire, aux dents énormes, qui déchire la croûte raboteuse, et recouvre le grain qu'on jette au vent. La récolte est superbe dans ces terres vierges ; les blés et les avoines poussent drus et couvrent bientôt, comme d'un vert manteau les troncs calcinés et les roches.
On ne fait plus de potasse aujourd'hui. Cette industrie comme tant d'autres, a disparu. Mais pendant de longues années elle a été la principale ressource du colon. Il s'établissait près de l'eau, et faisait bouillir ses cendres. La première lessive évaporée prenait le nom de salin. On répétait les cuissons, jusqu'à ce que le salin fut devenu à son tour de la potasse. De quinze arpents
de défrichement on tirait parfois neuf cents minets de cendres, qui donnaient sept barils de potasse, lesquels, au prix de trente shelling-s le quintal, rapportaient de cent vingts à cent soixante piastres.
Rien de plus pur que cette vie d'isolement absolu. Le colon ne voit des êtres humains que lorsqu'il va au village, renouveler ses provisions. Pendant l'hiver il ne marche qu'en raquettes, sur un sol couvert de deux ou trois pieds de neige ; en automne et au printemps, c'est pis encore, il risque d'enfoncer dans les basfonds marécageux. Inutile de penser à des voitures dans ces fondrières : heureux est-il, quand il fabrique, avec quelques branches fourchues, une claie recourbée sur laquelle ses bœufs traîneront sa famille et ses vivres. C'est ainsi qu'il peut, à de rares intervalles, partant de bonne heure, assister au service divin.
La pêche et la chasse lui sont d'un grand secours pour rompre la monotonie de son ordinaire, A sa perpétuelle soupe aux pois, à ses crêpes, à ses omelettes et grillades de gros lard il ajoute quelques tourtres et quelques perdrix, ou, les jours de maigre, quelques poissons pris au lac voisin, tel que truites, anguilles, carpes, brochets, maskinongés, perches, barbottes et barbues.
En été, le colon doit lutter contre un microscopique mais terrible ennemi, le maringouin et ses congénères, le moustique, le brûlot et les mouches. Pendant quelques semaines, de mai et de juin, la vie devient intolérable dans les bois, jusqu'à ce que les grandes chaleurs, en desséchant le sol, aient chassé ce fléau dans les marais. Heureusement que la colonisation les fait disparaître.
Pendant que le père travaille aux champs les petits enfants vont aux fruitages ; ils cueillent en abondance bluets, fraises, framboises et groseilles sauvages, dont la mère fait des plats exquis, des confitures et des liqueurs.
La vache laitière, agitant sa sonnette, cherche dans le bois voisin, sa nourriture de feuilles et de bourgeons, tandis que, plus craintives, à cause du renard, les poules se tiennent près du logis.
Le colon intelligent varie ses cultures et ne met pas, comme on dit, tous ses œufs dans le même panier. Les récoltes sont toujours chanceuses et les g'elées sont à craindre dans ces terres neuves et détrempées. C'est ainsi que dans un désert de quinze arpents, il en sèmera huit en blé et en avoine, quatre en orge et en sarrazin, trois en pois, en patates et en jardinages, tels que blé d'inde, rabiolles, choux, navets, raves, carottes, oignons, poireaux
Il ensemencera les alentours de sa maison de graines de mil, pour préparer des prairies, ou tout au moins des pâturages ; il se hâtera de planter aussi quelques arbres fruitiers, des pruniers, des pommiers ; il n'oubliera pas, non plus, les fraisiers, les gadeliers, les framboisiers, pour qui ce pays est une terre de promission.
Si tout réussit au gré de ses désirs, sa récolte lui donnera les chiffres suivants :
Blé 80 minots.
Avoine 160 —
Orge 40 —
Sarrasin 50 —
Pois 10 —
Patates 200 —
Racines 1000 —
Il pourra vivre abondamment dès lors, réserver sa semence, et vendre encore pour cent vingts piastres de produits.
Telle est la première année du colon. Il lui restera cependant bien d'autres travaux à faire. C'est le temps de lever une grange pour rentrer ses moissons et battre son grain pendant l'hiver. Un peu plus tard il bâtira sa maison. Il lui faudra aussi acheter de coûteux instruments agricoles, du bétail dont l'élevage est la vraie ressource de nos campagnes, et puis quand le chemin s'ouvrira, une carriole.
Le chemin en effet, ne tardera point à s'ouvrir. Le gouvernement, sur la demande du missionnaire et des notables, fera des allocations suffisantes. Bientôt les lots se prendront et les voisins
commenceront à affluer. Peu à peu la terre acquerra de la valeur ; on construira une chapelle , une école ; le colon paiera ses dettes et se transformera en habitant.
Malheureusement, il n'en est pas toujours ainsi. Le plus souvent, au contraire, le défricheur a du malheur ; il se décourage et il abandonne sa terre avant d'avoir réussi. D'autres viendront après lui qui prospéreront et s'enrichiront sur ses ruines. L'état de pionnier chez certains hommes est une vocation. On les voit aller toujours de l'avant, enfants perdus de la civilisation. On dirait que le succès et le bien-être les laissent indifférents. Après dix années d'un travail acharné, ils vendent pour quelques centaines de piastres leur terre à un fermier plus aisé, et tout heureux de leur marché, ils s'enfoncent de nouveau dans la forêt pour recommencer leur rude existence.
Telle est la vie du colon. Aucun européen n'y peut tenir. 11 fera, s'il est sag-e, comme notre riche fermier, et au lieu de s'établir sur une terre neuve, il achètera à bon marché un lot déjà ouvert et bâti.