‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 5)Chapitre 102 sur 199 · J. BOUTHILIER · texte numérisé non relu

J. BOUTHILIER

Par lettre de juin 1850, Mgr. Guignes, écrivant au bureau des terres, s'exprimait dans les termes suivants :

" Vpus m'avez, dans le temps, fait connaître, que les sauvages, étant regardés comme mineurs, ne pourraient point posséder. Je vous ai exprimé alors le désir de faire accorder les patentes à la corporation épiscopale de Bytown. Il me paraît naturel, puisque la législation l'a investie du droit de posséder les fonds appartenant à diverses localités qui ne sont point érigées en paroisses légalement, que ce terrain fut placé dans ce cas ; car les sauvages étant tous catholiques, l'évêquc pourra, mieux que personne, veiller à leur intérêt même temporel. Mais je dois, en même temps, vous faire connaître que je n'entends nullement, par là, qu'il soit libre à l'évêque de détourner ces propriétés de la destination fixée par le gouvernement, et que les sauvages, euxmêmes, aient la liberté de vendre et d'acheter des propriétés sur lesquelles ils n'ont qu'un domaine limité."

Cette lettre de Mgr. Guignes était, comme chacun peut s'en convaincre, écrite dans l'intérêt des sauvages. Néanmoins nous allons voir comment elle prêta le flanc à la critique et à la calomnie.

L'évêque partit en effet, à la même époque, pour son voyage ad limina Apostoloriwi, et pendant son absence s'ouvrit la session de la législature, à l'approbation de laquelle furent soumis tous les documents relatifs à l'affaire de la réserve des sauvages de Maniwaki.

Or, à la Chambre se trouvait un M. Thomas MacKay, député justement de Bytown, riche marchand de bois, et propriétaire de la résidence qui fut, depuis, achetée pour servir de demeure au gouverneur général. Ce fanatique ne craignit pas d'attaquer violemment l'évêque, et de l'accuser de vouloir tromper le gouvernement et les sauvages, dans le but de s'emparer, pour lui-même, d'un immense terrain.

Cette accusation qui n'étonnera personne de ceux qui connaissent le fanatisme de quelques protestants, n'empêcha point la ratification de la mesure créant une réserve à Maniwaki ; mais elle prévint naturellement, et heureusement, disons-le, l'attribution â la corporation épiscopale d'une propriété qui eut été pour elle une source de calomnies et de tracas.

A son retour de Rome, Mgr. Guignes ayant appris tout ce qui s'était passé, crut de sa dignité de relever vertement le malotru : la correspondance suivante qui parut dans les journaux de l'époque, nous montre avec quelle vigueur il châtia M. Thomas MacKay.

Bytown, 29 Novembre 1850.

" Honorable monsieur, — J'ai appris, à mon retour d'Europe, que j'ai été l'objet de vos attaques devant le conseil législatil, et l'objet de vos plus amères censures ; que vous ne vous étiez pas contenté de juger mes actes mais que vous aviez scruté mes intentions. Les paroles d'un homme de votre rang ont toujours une certaine gravité, et si je gardais le silence, le public pourrait ajouter foi à vos accusations. C'est donc de mon devoir de vous répondre. Je ne nie point votre droit de discuter devant la Chambre tout ce qui, dans votre opinion, affecte les intérêts de la Province, puisque c'est dans ce but que vous avez été nommé au conseil législatif, mais le droit que je vous refuse, c'est celui de fausser les faits, et d'attirer sur moi des soupçons mensongers.

C'est ce que vous avez fait, monsieur, dans un lieu où je ne pouvais pas vous répondre^ et à une époque où je me trouvais à deux mille lieues du Canada. Fut-ce de votre part une action généreuse ?

" Et maintenant permettez-moi d'examiner de plus près vos assertions déshonorantes. Vous avez dit qu'on trouvait à peine sur toute la Gatineau une demi-douzaine d'indiens. Vous avez trompé la chambre. J'ai en ma possession les noms de cent chefs de familles, appartenant à la tribu des algonquins ou à celle des Têtes de Boule, qui me conjurent de leur envoyer un prêtre pour vivre avec eux sur le terrain que le gouvernement leur a promis. Leur pétition m'a été présentée par plus de quarante indiens réunis et certainement elle ne contient pas les noms de tous les indiens intéressés dans l'affaire.

" Comment se fait-il donc que cette affaire des sauvages ainsi dénaturée par vous puisse vous donner sujet de lancer le cri contre les jésuites, contre le manteau du jésuitisme et contre une troupe d'étrangers qui n'ont qu'un désir, s'enrichir aux dépens du public ? Quoique vous ne m'ayez point désigné par mon nom, le voile dont vous m'avez recouvert est assez transparent pour que tout le monde ait compris ce que vous vouliez dire.

Le langage dont vous vous êtes servi est si bas et si indigne de vous et de votre rang que je m'étonne que vous l'ayez tenu. Un homme dans ma position ne peut être en aucune façon sali par des insinuations injurieuses qui ne semblent pouvoir être inspirées que par l'étroitesse d'esprit et le fanatisme. Peut-être qu'un petit nombre de fanatiques se trouveront satisfaits de semblables procédures, mais non pas, certes, les observateurs attentifs qui cherchent les preuves de ce que vous affirmez et qui n'en trouvent aucune.

" Je soumets à votre enquête ma conduite depuis six années que je demeure au Canada et je vous défie d'y découvrir de quoi apporter une ombre de justice ou de vérité aux accusations que vous avez lancées contre moi. Auriez-vous le cœur de vous offrir à la même enquête ?

" Quant j'ai appuyé la requête des indiens demandant une réserve, je n'ai point eu d'autre chose en vue que l'intérêt de ces

pauvres sauvages qui ne trouvent plus, dans les bois et dans les lacs, leurs moyens de subsistance, puisque chaque année il en meurt un grand nombre de faim. Mon grand désir était et est encore de les faire participer aux bénéfices de la civilisation, auxquels ils ont autant de droits que le reste des hommes ; et si un secours prompt et opportun ne leur est point donné, ils disparaîtront promptement de la surface de cette terre du Canada dont ils furent les premiers maîtres. Comme ils sont catholiques et mes diocésains, j'ai cru et je crois encore que leur évêque doit être leur gardien pour le temporel aussi bien que pour le spirituel, que leur intérêt réclame une telle mesure et que si on les consultait, ils appuieraient cordialement mon assertion.

" De plus, j'avais bien droit d'exprimer mon opinion sur cette grave question puisqu'elle m'était demandée. Le plan que le gouvernement adoptera, pour le règlement de cette affaire, peut être autre que le mien, mais quelque soit sa décision, je la respecterai comme celle d'un juge et je l'adopterai avec une joie et une bonne volonté proportionnées au bien qu'il procurera aux indiens.

'* Maintenant, laissez-moi vous faire savoir, honorable monsieur, que j'ai l'intention de livrer cette lettre à la publicité des journaux.

Je suis, etc."

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