AUTRE CHANSON
Nous avons sauté le Long-Saut,
L'avons sauté tout d'un morceau.
Quand un chrétien se détermine
A voyager dans les pays d'en haut,
Il faut qu'il quitte sa famille
Pour aller se faire manger par les brûlots.
* Ce mot, dans les chansons canadiennes, n'est jama,is pris dans un sens déshonnête.
Qu'il nous soit permis de citer ici une page charmante de M. l'abbé Proulx.
'* Nous avions pris sept heures pour monter le Lon<^-Saut. Nous le descendîmes, je crois, en une demi-heure. "
*' Notre bateau se lance au milieu des bouillons et est emporté avec la rapidité de la flèche ; il fournit une course eff"rénée. Les mains saisissent fortement la planche du sièg^e, le regard se fixe sur l'abîme, les lèvres sont muettes et le cœur palpite d'émotion. Chaque fois que le bateau, comme pour s'effondrer, descend dans une cave, les Sauvages poussent du fond de leur poitrine un cri de joie sourd, le frisson vous passe par tout le corps. Vous diriez que l'embarcation emportée à l'épouvante, va se briser sur un rocher ; déjà elle n'en est plus qu'à quelques pieds, mais soudain l'homme d'avant et le timonier l'ont virée bout pour bout, et elle continue sa route, sautant, bondissant, longeant un autre abîme, montant et descendant sur le dos des vagues qui l'emportent comme des chevaux au galop. "
" Nos guides sont devenus d'autres hommes ; ils ont perdu leur attitude lente et un peu non chalante ; l'œil dominateur, la tête haute, la chevelure au vent, l'air inspiré, ils sont debout à leur poste. Leur commandement est bref, leurs mouvements sont vifs et saccadés ; ils se penchent sur la rame, se baissent et se relèvent, et sautent d'un bord à l'autre du bateau. Puis, quand le pas périlleux est passé, quand l'abîme est franchi, il faut voir comme ils se redressent dans leur fierté, une main sur la rame, le poing sur la hanche, triomphants ; ils sont sublimes. Une fois dans ma vie j'aurais désiré être guide de grand canot, ç'aurait été pour sauter le Long-3aut. " *
Tel était le voyageur canadien. Il a disparu avec la traite, ou plutôt il s'est transformé ; il est devenu bûcheron, homme de chantier. Nous le reverrons sous cette nouvelle forme.
M. Benjamin Suite nous fait réellement connaître le rôle et le caractère de ce type étrange et unique au monde, et qu'il est bon de buriner avant qu'il ne s'efface.
* Voyage à l'Abbitibi, ou visite pastorale de Mgr Duhamel dans le haut de l'Ottawa, par J.-B. Proulx, prêtre.
"Qui dit voyageur, dit nomade. Le jeune homme quitte sa famille dans une paroisse du Bas-Canada, s'enfonce dans la forêt, reparaît un instant chaque année, amasse ou n'amasse pas d'arg"ent pour s'établir ; mais il finit par retourner se marier et vivre dans le voisinage du clocher natal. Tel est notre voyageur. Rien en lui ne ressemble au typé de l'aventurier. S'il s'absente, s'il court le monde, s'il endure follement misères et fatigue, il n'en reste pas moins attaché à la patrie, la patrie dans le sens du mot ancien : le village, la paroisse où résident ses affections d'enfance. Nous avons tous nu nous avons tous eu des voyageurs dans nos familles. La race canadienne vagabonde étrangement, dit-on, et semble éparpiller ses forces au lieu de les concentrer. Erreur. Tout ce mouvement part et revient au sol primitif. Et alors même qu'un voyageur se lance dans les expéditions les plus lointaines, on le voit conserver sa marque distinctive. Il ne revient pas toujours à la " maison ", celui-là ; les glaces de la baie d'Hudson le connaissent, les plaines de l'ouest sont ses domaines, la région pastorale des nouveaux Etats américains l'a vu arriver le premier. Mais qu'importe ? Il est toujours ce qu'il était ; bon sang ne peut mentir. Ces voyageurs, perdus pour nous, croit-on, parce qu'ils ne sont point revenus, fondent des colonies, de grandes villes même, et, en tout cas, ils ont porté jusqu'aux confins du monde habité, ce sentiment français, cette langue impérissable, cette gaieté de tous les instants, cette vigueur de muscles, cette connaissance et ce mépris du danger que la civilisation s'étonne d'apercevoir à son avant-garde. Le voyageur, c'est l'élément le plus manifeste de notre destinée en Amérique. Encore une fois il n'a rien de l'aventurier ; il ne marche pas comme ce dernier, pour faire le tour de la terre, en enfant perdu, et laisser ses os quelque part, sans avoir rien accompli de durable ; non ! il essaie ses ailes, parcourt ses "territoires", donne de l'air à ses poumons, mange une ration suffisante de vache enragée "ce qui améliore toujours l'homme bien intentionné ; " puis se fixe, tantôt près de la terre paternelle, c'est le plus grand nombre, tantôt sur un site plus lointain qui l'a séduit et auquel il ne demande pas une vie de paresse, soyez-en certains. Tous les voyageurs ét?iblis sont actifs.
Ils ont connu la vie, et ils savent comment s'y prendre quand il s'agit de se faire respecter. *
Voici le fameux chant des voyageurs de Thomas Moore, où il est parlé de l'Ottawa, rivière dont le poëte n'a vu, d'ailleurs, que l'emboucoure en 1813.