LE CANAL RIDEAU ET BYTOWN
OUS avons étudié les origines de la colonisation de la vallée de l'Ottawa, il nous reste maintenant à faire l'histoire du canal Rideau et de la fondation de Bytown.
Pour rendre la rivière d'Ottawa navig^able jusqu'au pied de nos Chaudières, il y avait deux séries de rapides à tourner, ceux de son embouchure et ceux du Long--Saut.
Dès 1816, on fit, à Sainte- Anne du Bout de l'Ile, un canal en bois qui dura un quart de siècle et qui rendit de bons services.
En 1819, on commença le nouveau canal de Sainte-Anne et celui, plus important, de Grenville. Ce dernier canal fut plusieurs fois modifié et ag^randi, surtout depuis la construction de la dig'ue de Carillon qui a beaucoup relevé le niveau de la rivière.
Grâces à ces divers travaux, le fleuve est devenu navigable, depuis Montréal jusqu'à Ottawa, et une flotte considérable de barques et de bateaux à vapeur y entretient un commerce actif que les lig-nes de chemins de fer n'ont pu parvenir à ruiner. Le vapeur Union of Ottawa, construit en 1819, fut le premier qui sillonna les eaux de notre rivière. Les récits du temps rapportent que sa marche était lourde et pénible, et bien difi^érente de celle de nos steamers rapides aujourd'hui.
En 1816, on fit chantier sur la Place des Rideaux.
Laissons, maintenant, M. Benjamin Suite nous raconter, dans son style pittoresque, l'histoire du canal Rideau et de la fondation de Bytown.
"Chacun sait, que de Kingston à Montréal par le Saint-Laurent, les difficultés de navigation sont extrêmes. L'Angleterre, qui, depuis la guerre de 1812, désirait avoir une ligne de communication moins rapprochée des Etats-Unis, fit faire des explorations à l'intérieur des terres. Une escouade d'ingénieurs, partie de Belleville, déboucha sur l'Ottawa à Pembroke ; deux autres, partant de Kingston, arrivèrent, l'une à Hawkesbury, et l'autre à la décharge du Rideau dans l'Ottawa, site actuel de la capitale. Le duc de Wellington, alors ministre à Londres, appelé à faire un choix sur les trois tracés, adopta ce dernier, qui offre l'avantage de relier le lac Ontario à la rivière Ottawa par une série de cours d'eau et de pelits lacs éloignés de la frontière, ce qui est un point important pour la route, plutôt militaire que commerciale, qu'av^ait en vue. le gouvernement anglais. C'était en 1823.
Un régiment d'ingénieurs royaux fut envoyé, d'Angleterre, sous les ordres d'un officier déjà familier avec le Canada, le colonel By, pour canaliser "la route des Rideaux." Le colonel By, du corps des ingénieurs royaux, bel homme, doué de talents remarquables, avait servi en Canada depuis 1800. . . .Passé en Angleterre en 1 811...., il reçut la direction des travaux du canal projeté, en 1826.
"By remonta l'Ottawajusqu'à la cascade des Rideaux, selon ses instructions, et il dut être ravi du spectacle qui s'offrit à ses yeux. Devant lui, le Rideau avec sa chute écumante ; à sa droite, au loin, la puissante cataracte des Chaudières, derrière lui, sur sa gauche, la Gatineau débouchant à fleur de sol. Il ne tarda pas à se convaincre, comme M. Wright, que l'avenir réservait à ce lieu de devenir le siège de la capitale des possessions britanniques de l'Amérique du nord. On dit que, voyant la carte, le duc de Wellington a exprimé la même pensée.
" En 1826, le site de la ville était encore dans son état de nature primitive. La forêt couvrait tout. Dans la haute-ville, on voyait un " chantier," cabane faite de billots posés pièce sur pièce, et reliés les uns aux autres, par les angles, au moyen d'entailles en queue d'aronde. Trois maisonnettes étaient placées sur la pointe Nepean, près du site du pont actuel qui traverse à HuU. Le bassin
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du canal Rideau était une vaste mare que les castors entretenaient à l'aide d'une chaussée construite dans le ravin, vis-à-vis l'arrière de l'hôtel-de-ville. Le colonel By coupa la chaussée et mit en cet endroit la tête de ses écluses. La basse-ville, quoique très élevée au-dessus de la rivière, n'était qu'un marécage où les cèdres se partageaient uniquement le terrain.
" Il s'agissait donc de canaliser la rivière Rideau, Le premier pas était d'entrer dans la dite rivière, ce qui n'est pas facile, car elle tombe d'une quarantaine de pieds de hauteur, par dessus un roc coupé vif. De cette chute à celle des Chaudières, distance de deux milles, en ligne droite, la falaise présente une suite de pointes ou promontoires, dont trois sont surtout remarquables. C'est entre les deux plus grands de ces caps que le colonel trouva passage, dans le lit d'une décharge de marais dont les méandres de la rivière RideaU se rapprochaient, non loin de là. La coupe de terrain ainsi faite naturellement, il y plaça huit écluses, pour racheter la hauteur de la chute du Rideau et atteindre la rivière de ce nom, à l'aide de laquelle on remonte jusqu'à Kingston.
" L'œuvre grandit avec célérité, entre les deux superbes plateaux dont l'un porte aujourd'hui le parlement et les ministères, et l'autre est converti en parc public, à la grande joie des citoyens d'Ottawa.
" Dès le commencement de l'année 1827, dit un témoin oculaire, on entendit, dans cette solitude, les coups des pics dans le roc, les détonations des mines, les cris des charretiers, le bruit de la cognée sur les troncs des arbres, les martellements sur les charpentes des maisons en voie de construction, enfin, tout le vacarme, le mouvement, les allures de l'homme qui se taille un royaume à même l'héritage laissé par Adam.
" Un personnage dont la réputation est devenue universelle par ses voyages et sa mortau pôle nord, sir John Franklin, posa la première pierre des écluses du canal.
Sir John arriva le 15 août 1827, à la tombée de la nuit, au quartier général du 7ième régiment, en garnison à cette place. Le colonel By songea immédiatement à prier ce visiteur distingué de présider à la pose de la pierre. Dès le lendemain, 16 août,
à quatre heures de relevée, la cérémonie eut lieu, comme nous l'apprend une lettre, écrite ce jour-là et publiée dans la Montréal Gazette du temps.
" Dans l'automne de 1827, le g-ouverneur, lord Dalhousie, le colonel By et le colonel Dunford visitèrent la Chaudière, et de ce moment, la construction du pont suspendu fut décidée.
" Les deux premiers ponts qu'on y installa dégringolèrent dans le courant. Le troisième, plus fort, mieux bâti, plus élégant, unissait les deux villes de HuU et d'Ottawa, c'est-à-dire, aussi les deux provinces. Celui d'à présent est le quatrième.
" Deux ou trois ans après le débarquement de By, il y avait, le long de la tranchée, dans laquelle se construisaient les écluses, de cent-quarante à cent-cinquante maisons. Le commerce de bois créé par Wright, se développait ; les ouvriers du canal avaient attiré des trafiquants ; deux ou trois hommes d'entreprise avaient déjà des lots de terre en valeur ; enfin un noyau de" population se formait sous les auspices les plus riants.
" Les premières maisons de Bytown, (tel était le nom de la ville naissante) furent construites dans la rue Rideau, entre la situation de la rue Dalhousie et le canal. A moitié chemin, sur ce parcours, c'est-à-dire, à l'endroit où le . déversoir du canal coupe la rue Rideau, se trouvait le groupe principal des magasins. D'autres magasins, ainsi que les bureaux des contracteurs du canal, avoisinaient les bords de ce dernier et formaient une ligne de la petite rue Sussex au site du Russell House.
" La lig^ne des maisons traversait le canal. Il fallait livrer passag-e à la population. Le pont des Sapeurs fut bâti par les sapeurs royaux. On compte aujourd'hui ving^t-deux ponts à Ottawa.
" Le canal fut terminé en 1832. Vers le même temps, le plan des rues actuelles, largues et droites, reçut son exécution. Le nombre des maisons presque toutes en bois ne dépassait pas cent cinquante, en 1832.
*' A l'endroit où est la fontaine publique, extrémité ouest de la rue Georges, était le marché de la basse-ville, dont l'étage supérieur servait de chapelle.
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" De l'autre côté dj canal, la rue Wellington était la seule habitée, de toute la haute-ville ; c'est-à-dire qu'elle comptait quelques maisons.
" Les trois casernes de la garnison étaient établies sur les hauteurs du Parlement.
*' Enfin, il ne faut point oublier Corktown, le nid des tapageurs. Ce bourg dont il ne reste aucun vestige était composé de deux rangées de huttes misérables, blanchies à la chaux et placées, le long du tracé du canal, entre le pont Maria et la tête de la Deep Cut. Les manœuvres du canal l'occupaient. La taverne de la mère McGinty en était le plus bel ornement. Le whisky de patates, la Jamaïque falsifiée et la bière douteuse abreuvaient ses résidents.
*' En ce temps, les procès se jugeaient à Perth, et les habitants rude trajet étaient obligés de se rendre à ce village. C'était un dur voyage qu'on ne pouvait guère faire qu'à pied, par des chemins affreux, à travers les bois, au risque de périr sous la dent des loups qui abondaient alors, ou sous les coups de certains fanatiques qui ne se faisaient point de scrupule d'assommer un catholique. Les plaideurs qui allaient à Perth, gagnaient ou perdaient doublement leur procès, à cause des misères de la route."*
Ainsi fut exécuté ce grand travail du canal Rideau, qui, quoique conçu pour des raisons stratégiques plutôt que commerciales, contribua si fort au développement du pays, en attirant sur la rivière Ottawa des milliers d'ouvriers destinés à devenir plus tard autant de colons. Aujourd'hui la concurrence des voies ferréès a considérablement diminué son importance,
En 1830, la rive gauche de l'Ottawa comptait dans ses diverses agglomérations de Hull, de la Petite-Nation, de Grenville et de Chatham, une population de cinq mille cinq cents personnes, divisées, par ordre décroissant, en Irlandais, Américains, Ecossais, Anglais et Canadiens ; ces derniers en très petit nombre.
De grandes scieries établies au village naissant de Hawkesbury, commençaient à fonctionner ; la Pointe-Fortune devenait un petit bourg ; le canton de Grenville comptait deux mille habi-
*Benj. Suite : Articles sur Otta-s.'a.
tants ; les cantons de Lochaber, de Bucking-ham et de Templeton voyaient affluer les colons.
Le dernier des cantons arpentés sur la rive nord était Clarendon. Tous les cantons faisaient face à la rivière. Ils avaient en g-énéral douze milles de profondeur. Derrière eux s'étendait la forêt sans limite, explorée et connue des seuls trappeurs et des hommes de chantiers.
Tous ces détails nous ont été transmis par l'illustre arpenteur et ingénieur Bouchette, dont les explorations et la grande carte de la rivière Ottawa ne sauraient être trop appréciées.
Nous venons de dire qu'en 1830 les Irlandais dominaient déjà dans la vallée. Il est temps de parler de la grande émigration qui s'accentuait, en effet, à cette époque. *
L'émigration irlandaise, commença en 18 19. De cette date à 1825, 68,534 Irlandais entrèrent en Canada. La plupart s'établirent dans les villes de Québec et de Montréal. Pendant les sept années qui suivirent, l'émigration prit des proportions d'un véritable exode ; le Canada fut envahi. Dans le seul été de 1831, cinquante mille émigrants, la plupart Irlandais, débarquèrent à Québec. Beaucoup d'entre eux, les catholiques surtout, prirent des terres dans les comtés de Mégantic, de Lotbinière, à Portneuf et à Sainte-Colombe, en Bas-Canada ; d'autres montèrent aux cantons de l'Ottawa et dans le Haut-Canada.
L'émigration continua sans se ralentir, au contraire, jusqu'à la g^rande famine, en 1848. Depuis, elle a constamment décru. Jusqu'à cesser presque complètement de nos jours.
Plusieurs comtés du Haut-Canada furent peuplés, presque exclusivement, d'Irlandais, entr'autres celui de Carleton, sauf les cantons de Fitzroy et de Torbolton qui sont écossais, et celui de March qui est anglais.
De l'autre côté de la rivière, les Irlandais s'établirent aussi, à partir de 1831, dans les cantons suivants : Grenville, Lochaber, Buckingham, Templeton, Hull, Eardley, Onslow, Bristol, Clarendon, Litchfield, Mansfield et Sheen.
* The Irishiuan in Canada, by Nich. Flood Davin.
Malheureusement, tous les Irlandais n'étaient point catholiques ; la majorité était protestante. De là ces haines entre catholiques et orang-istes qui se sont si souvent manifestées et qui ne sont point encore éteintes aujourd'hui.
Les Canadiens-français, les premiers habitants du pays, furent les derniers à entrer dans le mouvement d'émigration qui entraîne invinciblement les peuples vers l'ouest.
Le tableau suivant fera comprendre comment la province du Haut-Canada, où se dirigeaient les nouveaux colons qui détestaient les Français pour cause de religion, de race et de langue, put, en même temps, atteindre et dépasser la population de la vieille province de Québec. L'émigration européenne, en ce pays, provient exclusivement des îles britannniques et de l'Allemagne. Année. Haut Canada. Bas Canada.
Comme on voit, l'immigration a fait faire, aux chiffres de la population d'Ontario, des bonds prodigieux. Quant à la province de Québec, son accroissement, merveilleux d'ailleurs, est dû, en grande partie, à l'excèdent de la natalité. Il serait bien plus considérable, encore, s'il n'avait été entravé par l'émigration aux Etats-Unis et dans l'Ontario même.
Terminons ce chapitre par la description curieuse que nous ont laissée de l'Ottawa, en 1831, deux voyageurs. *
" De Montréal, je me rendis à Lachine où je montai à bord d'un bateau à vapeur, et quelques heures plus tard, nous étions rendu à Sainte-Anne, le long- des rapides, endroit difficile que l'on franchit au moyen d'un canal fort court. Vers Sainte-Anne, les eaux de l'Ottawa sont limpides mais de couleur foncée, et elle contrastent avec la verdure des îles si toutefois l'on peut appeler verdure, les feuillag^es aux teintes variées qui caractérisent les
* Voyage de Godfrey T. Vigne en Canada, 1831 . Traduit de l'anglais par Benj. Suite-
forêts canadiennes, durant la saison d'automne. Toutes les nuances du vert s'y déploient, depuis le vert sombre du sapin, jusqu'au vert argenté du saule et du tremble, tandis que l'œil charmé s'arrête sur le jaune brillant du noyer et le fini admirable que donnent à ce tableau de la nature les larges plaques cramoisies de l'érable. Je n'ai rien vu de pareil k la surprenante beauté de ces forêts. On peut le comparer pour leur éclat à des plate-bandes de tulipes gigantesques.
" Nous avons vu, en passant par le lac des Deux-Montagnes, une chapelle bâtie sur un calvaire, mise en communication avec la bourgade sauvage située sur la grève du lac, par une série de stations religieuses qui bordent le chemin montant au calvaire. (C'est du chemin de croix monumental d'Oka que le voyageur protestant veut parler). L'apparition soudaine de cette chapelle au milieu de la forêt est d'un effet et d'un pittoresque bien réussi.
" A Carillon, nous quittâmes le bateau pour nous rendre à pied jusqu'à Grenville. Les bords, des deux côtés, sont défrichés et beaucoup plus cultivés que je ne me l'étais imaginé. Les travaux du canal occupent plusieurs centaines d'émigrants qui habitent principalement des maisons de gros bois, posé pièce sur pièce, construites au milieu de la route. Il y a aussi plusieurs résidences plus confortables.
Dans le voisinage de Grenville on trouve de riches mines de plombagine.
" A partir de ce point, les cultures cessent, et la rivière ressemble à la partie la plus sauvage de l'Ohio, au-dessus de Louisville, sauf que les arbres qui ornent les rives et les îles de l'Ottawa sont moins élevées que ceux de l'Ohio.
" Au-dessus de Bytown, l'Ottawa ou Grande- Rivière a encore un cours d'environ cinq cents milles. Par le moyen de ses tributaires on pénètre, au nord, jusqu'à la baie d'Hudson, au sud, vers le lac Huron. Comme le saut Sainte-Marie est de huit cents milles plus près de Montréal que de New-York, il est très probable d'une bonne partie des produits du pays des Grands Lacs et même des territoires éloignés du Michigan passeront un jour par l'Ottawa."
Complétons cette description par une autre de la même époque due à l'arpenteur Bouchette : résumé par Benj. Suite.
" Un peu au-dessus de Bytown est l'endroit appelé Britannia, le beau domaine du capitaine Le Breton en 1830. Il est très bien situé au bas du lac Chaudière (d'Aylmer) et près de la tête des rapides des Chênes dont la large surface et les eaux agitées glissent doucement entre des rives pittoresques, en partie habitées, et d'une luxuriante verdure, qui ajoute à l'intérêt et à la beauté du lieu. Les moulins qu'on y a érigés, (aux Chênes) outre l'avantage d'occuper un site excellent, sont d'une grande utilité pour les colons du voisinage."
Remontant les bords du lac d'Aylmer, ce qui frappe l'attention, écrit Bouchette, ce sont les colonies qui se se développent sur la ligne des cantons de March et de Thorbolton. Elles sont composées de familles respectables possédant en général assez de moyens pour tirer avantage de tout ce qui se présente dans un pays nouveau.
"Au pied de la cascade des Chats se trouve l'établissement de l'agent des terres de la couronne, M. John Sheriff, agréablement situé dans un lieu romantique, presque vis-à-vis la pointe Mondion,
Sur cette pointe Mondion, et, tout en ruines, s'élève l'ancien fort de la compagnie du Nord-Ouest. Le sol des environs est trop pauvre pour inviter M. Thomas, l'agent de la compagnie de la baie d'Hudson, qui y réside, à le mettre en culture. Il y tient un magasin des articles les plus fréquemment demandés par les sauvages et les traiteurs de ces régions.
" Les chutes des Chats, au nombre d'une quinzaine, régulièrement divisées par des îlots couverts de bois, ont tout au plus vingt pieds d'élévation."
Ces cascades, sont parfois désignées par les Anglais sous le nom de Shaws, mais c'est une corruption du français, puisque ces lieux doivent leur appellation aux chats sauvages, autrefois très nombreux dans les environs.
Bouchette continue :
" La forêt impénétrable s'étend vers le nord-ouest, le long des rapides des Chats et d'une partie du lac de ce nom, jusqu'à ce que l'on revoie des habitations dans le canton de MacNab.
"Tout en haut, sur les bords abrupts et fiers du grand Tac des Chats, le chef écossais MacNab a placé sa résidence romantique, Kinell Lodge, qu'il est parvenu, par une indomptable persévérance, à rendre très confortable.
" Archibald MacNab peut être considéré comme le chef et le fondateur de ce canton. Presque tous les colons appartiennent à son clan. Il les avait fait venir des Highlands d'Ecosse avec beaucoup de peine et d'argent en 1823, dans l'espoir d'améliorer leur condition et de leur procurer le bien-être. Après des commencements difficiles, ce groupe de population commence à progresser, et nul doute que dans quelques années il ne devienne prospère."
Le chef MacNab ne voulait pas qu'on l'appelât Monsieur Mac- Nab, mais MacNab tout court. On ne dit point. Monsieur le Roi. Son territoire était un canton entier qui portait son nom. Il menait à Québec des radeaux de bois de charpente, et, par la même occasion, remontait avec des familles qu'il faisait venir d'Ecosse. Toujours enveloppé dans son plaid et le kilt au vent, il se faisait accompagner, dans ses voyages, par un joueur de cornemuse et par un ou deux poètes du cru écossais, qui l'égayaient de leurs chansons et de leurs récits.
C'est chez lui que Bouchette reçut l'hospitalité.
" Le soleil, dit-il, venait d'abandonner à la lune l'empire des cieux lorsque nous quittâmes le noble chef écossais pour descendre les formidables rapides des Chats. Comme nous glissions au pied des falaises escarpées nous pouvions apercevoir, sur la fière éminence, le gai tartan et la coiffure nationale du noble gallois, tandis que les notes aiguës du pibrock remplissaient les airs de leurs cadences sauvages. Les sons s'éteignaient à mesure que nous approchions des rapides. Un instant encore nous le saluons, tête nue, et en brandissant les drapeaux qui ornaient notre embarcation, puis nous entrons dans le tourbillon des eaux."
Vers la partie supérieure du lac des Chats, à l'embouchure de la rivière Bonnechère, était située la ferme d'un nommé Andrews.
De l'autre côté du lac, dans le canton Clarendon, quelques colons s'étaient établis, non pas sur la rive, mais dans l'intérieur des terres. Sur le " front " du canton Bristol on distinguait deux ou trois misérables cabanes. En face de la Madawasca, sur la rive du Bas-Canada, un pauvre squatter bois-brûlé avait sa demeure.
Sur le lac du Rat-Musqué, un certain John Parsons avait déjà un établissement prospère. En face du fort Coulonge, de la compagnie de la baie d'Hudson, s'élevait un autre établissement, aussi prospère. Enfin, à l'extrémité inférieure de l'île du Grand- Calumet, dans le canton Litchfield, un nommé Bisset, avait dressé son chantier, son " log house ". C'était le rendez-vous des traiteurs, des voyageurs et des marchands de bois.
Au-delà, s'étendait la forêt solitaire.