‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 5)Chapitre 22 sur 199 · LE COMMERCE DU BOIS.— LA COLONISATION.— LES CHÊNEURS · texte numérisé non relu

LE COMMERCE DU BOIS.— LA COLONISATION.— LES CHÊNEURS

l^Oi VANT de poursuivre notre travail sur les missions, il est temps de faire un retour en arrière et d'étu- ^^'^y^ dier l'industrie qui fut la cause première de la colonisation de l'Ottawa, nous voulons dire l'industrie des bois et les chantiers.

Philémon Wright fut le premier des marchands de de bois ou des bourgeois des chantiers, mais son exemple ne tarda point à être suivi par une foule d'autres. En peu d'année» les bords de l'Ottawa et de tous ses affluents furent livrés aux spéculateurs ; des scieries s'élevèrent le long des chutes, et la forêt se remplit de bûcherons. On les comptait par milliers, et tout l'été, la rivière était remplie de radeaux flottants ou cages qui descendaient à Québec. Il fallait diviser ces cages à chaque rapide pour leur permettre de le sauter, et c'était un travail lent et difficile. De là l'origine d'un certain nombre de villages sur la rivière. On les reconnaît à leur antiquité, et aussi, avouons-le, à leur peu de sainteté, car les voyageurs d'alors n'avaient ni les vertus ni l'urbanité qu'on leur connaît aujourd'hui.

Si la retenue leur manquait, la générosité ne leur a jamais, du moins, fait défaut. Et certes, ce n'était pas qu'on manquât d'y avoir recours. Chaque saison, les missionnaires montaient sur les cages, quêtaient pour leurs pauvres missions et pour leurs chapelles, et recueillaient des aumônes abondantes. Aux voyageurs sont dues les premières églises de beaucoup de paroisses de l'Ottawa. Les voyageurs eux-mêmes sont devenus les premiers colons canadiens du pays.

Ces notions préliminaires posées, nous allons emprunter à la g-éog-raphie universelle d'Elisée Reclus, son excellente description de l'industrie forestière au Canada.

" La plus grande partie de la région forestière appartient encore au gouvernement et se divise en lots affermés succesivement aux spéculateurs : chaque année les agents forestiers mettent en adjudication un certain nombres de " limites," c'est-à-dire de '* lots délimités " en carrés géométriques par dizaines ou centaines de milles anglais. Les marchands de bois qui achètent ces parties de forêts pour en abattre les arbres et les débiter en billots, s'engagent à empêcher toute destruction inutile ; après avoir fait choix des fûts qu'ils peuvent abattre et transporter, ils doivent respecter les arbres dont ils n'ont pas besoin et rendre le fonds à l'Etat sans l'avoir détérioré ; mais de pareilles obligations sont purement fictives, et le déboisement se fait à outrance, sans souci de l'avenir. Le "bois franc," c'est-à-dire que l'on peut ouvrer, est celui que l'on détruit avec le plus d'acharnement : des forêts entières ne contiennent plus que du "bois mou," n'ayant d'autre emploi que pour les foyers. Chaque nouveau chemin, chaque glissoire établie sur le cours d'un torrent permet de pousser plus avant l'œuvre d'extermination. Le gemmage des arbres résineux pour la production du goudron, du brai, de la térébenthine ne se pratique guère au Canada.

" Engag-és à l'automne, les bûcherons qu'emploient les acheteurs de " limites," remontent les rivières afin d'arriver sur les " hauts" à temps pour établir leurs " campes " et se mettre à la besogne dès que la neig"e couvre le sol. Toute la saison d'hiver est utilisée par l'abattage des arbres que l'on traîne sur les chemins g-lissants jusqu'au bord des torrents dont le flot les emportera. Dès que la glace est fondue sur les cours d'eau, les troncs entassés sur le bord sont précipités dans le courant et les " draveurs " ou gens qui font la " drave " les suivent, ici en bateau, ailleurs à pied, armés de gaffes, de grappins ou de haches pour dégager les fûts arrêtés dans ' les baies latérales ou sur les rochers. Souvent un obstacle placé en travers de la rivière retient le convoi : il se forme une embâcle ou "jam", et les travailleurs ont à s'élancer

sur la masse flottante, à dégager la bille qui sert de "clef" à l'énorme ** embarras " des troncs entremêlés et k leur faire reprendre la marche vers l'aval. Parfois les arbres retenus par quelques fissures de roc forment barrage dans les rapides mêmes, et c'est alors en pleine cascade, au milieu des flots tourbillonnants, où la rivière "tombe en foudre", qu'il faut dégager la voie. Mais dans toutes les rivières où les cataractes sont trop puissantes pour qu'on s'y hasarde, les draveurs construisent, à côté du courant, de solides échafaudages pour les coulisses ou glissoires, dans lesquelles les billots seront lancés. A chaque lieu d'étape où l'on doit arrêter les bois, on élève en travers du courant des barrages fixes ou mobiles, des "booms", derrière lesquels le "train" d'arbres s'amasse en un plancher mouvant. Enfin, sur le fleuve, les hommes qui suivent ou précèdent le convoi de flottaison ont à joindre les billots en cages ou " cageux ", c'est-à-dire en radeaux disposés en longs quadrilatères, ou plus souvent en polygones irréguliers, composés d'un grand nombre de radeaux secondaires. Les bûcherons se laissent alors entraîner en dérive, si ce n'est aux endroits périlleux où il faut échapper aux remous, se garer des rapides ; parfois ils démembrent l'îlot de bois qui les emporte pour le reconstruire en aval et voyager encore jusqu'à l'usine qui débitera leur bois en poutres et en planches, ou jusqu'au port, près du navire de chargement, presque toujours anglais ou norvégien.

" A de pareils métiers si divers et si pénibles les draveurs ont fort à craindre les maladies causées par l'humidité et les viandes gâtées, surtout une espèce de scorbut qu'ils appellent "jambe noire " black leg ; mais ceux qui échappent aux maladies et aux dangers deviennent presque tous des hommes remarquables par la force, l'adresse, la sûreté des mouvements et la présence d'esprit.

" Nombre d'entre eux trouvent leur joie à braver la mort. On les voit traverser les courants rapides en sautant de bille en bille ; ils descendent même des cascades, cramponnés à un morceau de bois ; ils passent, en nageant, sous les radeauK et les booms. Cependant Hs accidents ne seraient pas nombreux si, les jours de fête et les lendemains de paye, les draveurs ne se laissaient

entraîner à boire outre mesure. D'ordinaire, ils sont joyeux sans excès ; ils aiment à chanter en ramant, et c'est pour eux quelquefois par eux, qu'ont été composées les belles chansons canadiennes les plus aimées :

Voici l'hiver arrivé.

Les rivières sont gelées.

C'est le temps d'aller au bois

Mang-er du lard et des pois !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Rouli, roulant, ma boule roulant, En roulant ma boule, roulant, En roulant ma boule.

Nous avons sauté le Long-Saut,

L'avons sauté tout d'un morceau !

Ah ! qu§ l'hiver est longue !

Dans les chantiers nous hivernerons !

Dans les chantiers nous hivernerons ! Rouli, roulant, ma boule roulant.

En roulant ma boule, roulant, En roulant ma boule.

Quand ça vient sur le printemps,

Chacun craint le mauvais temps ;

On est fatigué du pain.

Pour du lard on en a point.

Dans les chantiers, ah ! n'hivernons plus !

Dans les chantiers, ah ! n'hivernons plus !

Rouli, roulant, ma boule roulant, En roulant ma boule, roulant.

En roulant ma boule."

" Aux bûcherons succèdent les ag^riculteurs : les premiefs éclaircissent la forêt, les seconds la détruisent. Dans le voisinage immédiat des villes ou des lieux d'embarquement, ils abattent les arbres à la hache, mais à distance des marchés, ils livrent aux flammes la part de bois où ils sèment leurs grains et planteront leurs vergers. C'est pitié de voir les grands arbres flamber, répandant une acre fumée que le vent porte au loin et qui obscurcit l'atmosphère. Le feu court d'abord gaiement dans les broussailles, puis s'attaque aux troncs qui brûlent isolément, par bouff^ées intermittentes, suivant les aliments plus ou moins combustibles qu'il trouve, écorces ou branches sèches. Pendant des journées, des semaines, les fûts se consument, rongés peu à peu ; le vent avive la braise qui de nouveau se couvre de cendre. A la fin les arbres s'éteignent ; on n'en voit plus que des souches inégales, souvent surmontées de squelettes carbonisés, aux formes les plus bizarres. Des années s'écoulent avant que les restes de la forêt aient complètemeut disparu : la charrue passe entre les racines. Parfois aussi, le défrichement, trop coûteux, est interrompu, la broussaille reprend possession du sol, et les troncs noircis disparaissent sous les lianes.

" Les incendies sont interdits pendant le mois de Juillet et le mois d'août de peur que le feu ne se propage au delà des terrains concédés ; mais, en dépit des précautions, il arrive fréquemment, pendant les chaleurs caniculaires, que les flammes gagnent de proche en proche, et que de grands embrasements dévorent les forêts de territoires entiers : des ruisseaux, des rivières n'arrêtent pas les flammes ; le vent transporte les brandons par-dessus les lacs. Dans toutes les parties du Canada on rencontre de ces " brûlés " dont l'humus même est consumé et dont les bois se reconstituent lentement, dressant leurs pousses verdoyantes entre les mâts grisâtres laissés par les flammes." |

Empruntons maintenant à un autre écrivain de mérite la description d'un chantier.*

" Le site du " camp " t occupe un plateau, pas assez élevé pour être trop exposé, mais assez pour n'être pas incommodé par

X Elisée Reclus : Géographie Universelle, tome de l'Amérique Boréale. * T, Taché : Forestiers et voyageurs. Le camp d'un chantier, f Le "p" se prononce ici.

l'eau dans les dég-els : dans le voisinag"e immédiat coulent les eaux saines et abondantes d'une rivière ou d'un ruisseau.

"L'emplacement nécessaire a été soigneusement "débarrassé :" sur le sol de cette petite trouée faite au milieu de la forêt s'élèvent les édifices de l'établissement. C'est d'abord le " camp" proprement dit, maison, case ou cabane, destiné au log"ement du personnel, puis une écurie pour les chevaux, et enfin des " abris " faits recevoir et protéger des objets de consommation, des ustensiles, etc., etc.

" Autour de ces constructions sont épars des barils vides, des tas de bois, auxquels s'ajoutent, quand les hommes sont entrés le soir et les jours de dimanches et fêtes, des traîneaux renversés sur le côté, des raquettes et autres instruments, plantés dans la neige ou disposés près de la porte du camp et de l'écurie.

" Les édifices d'un chantier sont construits de troncs d'arbres non équarris ; ces morceaux de bois ronds sont ajustés aux angles au moyen d'entailles, pratiquées aux faces supérieure et inférieure des deux extrémités de chaque pièce : d'où vient à cette espèce de construction le nom de "charpentes à têtes." Les interstices entre les pièces sont calfeutrées avec de la mousse ou de l'écorce de cèdre. Le toit est formé de planches fendues et dressées à la hache, lesquelles, dans le vocabulaire de nos forestiers, portent le nom "d'éclats." Les planchers du haut et de bas sont faits de petites pièces grossièrement équarries.

" L'intérieur du logement des hommes de chantiers se compose d'ordinaire d'une seule pièce. Tout autour de cette pièce règne une rangée de lits ou " couchettes," dont les ais sont fixés aux lambris. Le plancher des couchettes est formé de petits barrotins recouverts d'une couche plus ou moins épaisse et plus ou moins bien arrangée de branches de sapins, selon le " sybaritisme " de l'occupant : un oreiller, dont ni la matière ni la forme ne sont prescrites par le règlement, et des couvertures de laine complètent la literie des " hommes de chantiers."

" Un poêle, dont les tuyaux traversent le toit, occupe d'ordinaire le centre du logis, entouré le soir de " mitasses," de chaussettes, de mitaines qu'on fait chauffer pour le lendemain. Dans

les chantiers de l'Ottawa, le poêle est remplacé par un âtre de sable encaissé, qu'on élève au centre du log^is : la fumée s'échappe par une ouverture carrée ménagée dans le toit. Une table à tréteaux, quelques sièges rustiques, des ustensiles de cuisine et de table, quelques outils, une meule et des pierres à aiguiser, un miroir, quelques montres, un ou deux fusils et le modeste nécessaire de toilette de chacun complètent tout l'ameublement du " camp."

" J'ai parlé des sièges : il en est une espèce particulière aux chantiers laquelle prête aux formes les plus variées et les plus pittoresques : je connais certains ébénistes forestiers qui possèdent un talent remarquable dens ce genre de travail. Ces sièges sont confectionnés sans tour, et sans avoir recours au système coûteux et peu sûr des mortaises, clous, chevilles, vis et colle forte. Les branches d'un sapin en forment les pieds quelquefois les bras et le dossier ; partie du tronc de l'arbre, façonnée selon le goût et la patience de l'ouvrier, en constitue le siège. La chronique rapporte que le premier siège, "style chantier", qui fut produit, avait quatre pieds ; il fait ainsi fait que quelqu'un, entrant le soir dans le camp, le prit tout bonnement pour la chienne du contre-maître : de là vient qu'on nomme ce siège une chienne, et qu'il est, par conséquent, fort comme il faut de dire dans les chantiers, à celui qui se trouve de service à l'arrivée d'un étranger : " présente donc une chienne à monsieur ", ou à l'étranger lui-même : " Monsieur, veuillez vous asseoir sur cette chienne."

" Disons un mot, maintenant, du personnel des chantiers et de l'organisation sociale et hiérarchique dans cette société des bois. Naturellement, le chiffre de la population varie selon l'importance de l'exploitation et la richesse de la portion de forêt soumise à cette exploitation ; mais si la population d'un chantier, quel que fut son chiffre, défilait devant vous dans l'ordre des préséances, voici le rang relatif que chacune de ces diverses classes occuperaient : I. le contre-maître; 2. les bûcheurs; 3. les charretiers; 4. les claireurs ; 5. le couque.

" Le contre-maître et le couque sont des fonctionnaires uniques dans leurs attributions ; les autres sont des travailleurs dont 1q

nombre proportionnel varie selon les circonstances de temps et de lieux.

" Le contre-maître est le dépositaire absolu, par la volonté du bourg^eois propriétaire, de l'autorité sociale de la communauté : il pose et résout les questions, donne des ordres, tranche et agit selon son bon plaisir, et ne doit compte de son administration qu'à celui qui l'a envoyé.

" Le couque, bien que venant en dernier lieu dans l'ordre hiérarchique, sert véritablement, sans préjudice à ses fonctions de cuisinier, de ministre de l'intérieur au contre-maître.

" Les " bûcheurs " abattent les arbres propres à l'exploitation et séparent du reste les parties qui ne conviennent pas comme bois de commerce. Dans les chantiers où l'on manufacture du " bois carré ", les " bûcheurs " se partagent en trois catégories ; ceux qui abattent les arbres, ceux qui les dégrossissent qu'on appelle piqueurs, et ceux qui finissent l'équarrissage, lesquels reçoivent le nom de " doleurs " ou " graud'hache^."

" Les charretiers chargent les pièces de bois sur leurs traîneaux, de forme particulière, et les conduisent à la "jetée," sur le bord de la rivière flottable la plus voisine, La jetée est ainsi appelée parce que les pièces de bois amassées dans cet endroit, sont précipitées toutes ensemble dans la rivière au printemps, quand la fonte des glaces et de la neige permet de commencer la " descente " vers le moulin à scie, ou le lieu de départ pour le port d'embarquement.

" Les " claireurs " débarrassent les endroits de " hâlage " des arbres et branches qui font obstacle ; ils établissent les chemins, les foulent avec les pieds, les arrangent avec la pelle et les entretiennent ainsi tout l'hiver dans le plus parfait ordre.

" Les devoirs et les attributions de ces divers états, les droits et les prérogatives qui en découlent sont réglés et définis par les us et coutumes des chantiers, sans constitution écrite et toujours sous le bon plaisir législatif, administratif et judiciaire du contre-maître."

Les forêts canadiennes appartiennent aux gouvernements provinciaux dont elles forment le principal revenu. On les divise

par limites de quinze ou vingt lieues et on vend les coupes k l'encan.

En 1871, le gouvernement de Québec avait ainsi concédé, dans le nord de l'Ottawa, six cent onze limites qui couvraient un rayon de 15,794 milles carrés. Outre le prix d'achat de la limite, l'acquéreur paie encore une redevance pour chaque pied de bois carré qu'il coupe et pour chaque billot qu'il abat.

L'exploitation de la forêt se fait ainsi sur une immense étendue et une prodigieuse activité règne chaque hiver dans les bois. A la fin du chaque automne pas moins de 25,000 hommes se dirigent dans les profondeurs des forêts pour n'en sortir qu'au printemps.*

Ils sont divisés par chantiers de quarante à soixante hommes environ. Le bois diminue, on le comprend, avec une grande rapidité, et il faut que les bûcherons s'enfoncent maintenant à une centaine de milles dans les terres. La grande dépense des bourgeois de chantiers est le transport des vivres à ces distances. Aussi font-ils défricher de grandes fermes qui leur servent d'entrepôt. Puis, lorsque le bois a été coupé et que les chantiers se sont éloignés vers le nord, ils vendent ces fermes désormais inutiles pour eux, mais qui deviennent souvent le centre d'un florissant village agricole.

Les grands arbres sont rares aujourd'hui, et le commerce du bois carré n'existe pour ainsi dire plus. Les scieries elles-mêmes diminuent de nombre, tout en augmentant de puissance. Le commerce du bois est encore énorme au Canada. L'exportation, en 1895, s'en est élevée à $23,374.00, dont $9, 100,000 pour la seule province de Québec. Le centre de cet immense commerce est la province ecclésiastique d'Ottawa. Les principales scieries sont établies sur les bords de la rivière, depuis Mattawan jusqu'à Hawkesbury, à Pembroke, à Arnprior, à Aylmer, à Chelsea, à Buckingham, à Rockland et surtout à Ottawa qui est le grand marché de l'univers, j

* Joseph Tassé : la vallée de T Outaouais.

X Voici les noms de quelques comoagfnies bien connues : MM, Conroy et Cie aux Chênes, près d'Aylmer ; Bronson et Weston ; John R. Booth ; Buell et Hurdman ; Gilmour et Cie ; Edwards et Cie à Ottawa ; Gilmour et Cie à Chelsea ; MacLaren et Cie, Ross et Cie à Buckingham ; Edwards et Cie à Rockland ; Robinson et Cie à Hawkesbury.

Les chantiers sont une fortune pour l'habitant canadien. Pendant les long-s mois d'hiver il monte dans le bois où il gagne, outre sa nourriture, de quinze à trente piastres par mois. Malheureusement, il y perd souvent le goût de l'agriculture et il y prend l'habitude de négliger sa terre.

Trop souvent aussi les jeunes gens, perdus au milieu d'une foule d'étrangers de toutes races et de toutes religions, s'abandonnent au vice. L'été au lieu de rentrer au foyer, ils demeurent dans les hôtels des villes, gaspillant des centaines de piastres en de continuelles orgies. Ils n'osent plus, ensuite, paraître au village, et passent ainsi de longues années, dans une vie de désordres et de péchés.

Mais les abus dont nous sommes aujourd'hui les témoins attristés ne peuvent se comparer en rien aux excès qui étaient familiers aux voyageurs d'autrefois. Bytown, depuis sa fondation jusqu'en 1848, eut la renommée d'être un enter. Centre des travaux du canal Rideau, rendez-vous de tous les voyageurs des chantiers, il n'était pas rare d'y voir des étrangers réunis par centaines et par milliers. En ce temps-là, les haines de race et de religion étaient vivaces, le whisky et le rhum coulaient à flots ; la justice, encore mal constituée, n'existait, pour ainsi dire, pas : autant de motifs de désordres.

Les Irlandais, aigris par les persécutions séculaires qui les avaient forcés d'émigrer en Amérique, se faisaient remarquer entre tous. Ils s'étaient coalisés contre les orangistes, leurs mortels ennemis, et ils opposaient à leur haine fanatique, leur colère et la force de leur bras. Le sang coula plusieurs fois à l'occasion de la Saint-Patrice ou du 12 juillet, fête du roi Guillaume d'Orange ou plutôt célébration de la bataille de la Boyne, en 1690. Aujourd'hui encore les orangistes n'ont point désarmé, et quoique désabitués des luttes sanglantes de la rue, leur haine contre la religion catholique se manifeste à l'occasion des luttes électorales et des intrigues de la politique.

Malheureusement, les organisations ouvrières, formées à l'origine dans des buts légitimes, pour obtenir justice et liberté, ne tardent pas, si l'Eglise n'y met pas ordre, à dégénérer, et à

devenir, entre les mains de quelques meneurs, des instruments d'oppression.

Une société se forma pour monopoliser le travail des chantiers. On appelait ses membres les Chêneurs (S/n'ners) parce que eux seuls devaient régner et briller. Malheur à qui osait se faire embaucher dans les chantiers sans appartenir à la société.

Tous les chêneurs étaient des émigrants, des " Uripiens ", (Européens) comme les appelaient les Canadiens ; et ils donnaient aux Canadiens-français le nom insultant de Kenocks, ce qui ne signifie rien, mais l'intention fait tout.

La concurrence des Canadiens devenait chaque jour plus redoutable à mesure qu'ils affluaient à Bytown. On se résolut de les dégoûter du pays, et les batailles devinrent quotidiennes. Les Canadiens, peuple patient et docile, recevaient généralement les coups et osaient à peine les rendre. Ils étaient devenus des souffre-douleur et des parias.

Les chêneurs se faisaient un jeu de déménager une maison en pleine nuit, d'assommer un passant paisible, de gâter l'eau d'un puits, de mettre le feu aux étables, de déshabiller les enfants dans la rue pour les voir courir sur la neige, d'enfoncer les vitres à coups de canne. Un jour ils sortirent du corbillard un cercueil et l'abandonnèrent au milieu de la rue, après avoir dispersé le convoi.

C'étaient là les menus plaisirs de cette horde.

Bytown, au milieu de ses forêts, était l'épouvantail du Canada. " Il n'y a pas de Dieu à Bytown," disait le proverbe. Le fait est qu'on n'y pensait guère à Dieu. Revenir de Bytown, signifiait revenir de la caverne du lion. Quand une famille restait sans nouvelles d'un enfant parti pour les chantiers, on le pleurait comme mort et l'on se disait tout bas: il aura été tué à Bytown.

Les anciens racontent que souvent, la nuit, on entendait làbas au pont des Chaudières des voix désespérées et des cris lamentables. C'étaient des voyageurs attardés que les chêneurs jetaient dans l'abîme, ou des chêneurs qui, rencontrant plus forts qu'eux, allaient rejoindre, à leur tour, leurs victimes au fond de la rivière.

Les Canadiens s'émurent enfin, et leur réveil fut terrible.

Ces désordes se prolong-èrent jusqu'en 1849, à l'époque de la fameuse bataille des pierres. Cette émeute, oii il y eut des tués et des blessés, et qu'étouffèrent difficilement les compagnies de milice appelées aux armes, remplit les chêneurs d'une crainte salutaire et mit fin à cette odieuse institution.

Le caractère sérieux de notre histoire ne nous permet pas de raconter ici les exploits légendaires de certains voyageurs, bien capables d'exciter la verve des romanciers. Les noms de Jos. Montferrand et de ses compagnons : Senécal, Brûlé, McDonald, Taillefer, Joseph Clermont, Joseph Colas et Louis Montferrand ne sont point près d'être oubliés des catholiques. Les orangistes ne les oublient point non plus. Chacun de ces hommes avait plusieurs morts sur la conscience ; nous n'osons pas dire des meurtres, car presque toujours la justice était de leur côté.

Dans ces journées où la bête humaine, reprenant le dessus, s'abandonnait à ses instincts sanguinaires, une seule autorité parvenait encore à se faire écouter ; l'autorité du prêtre catholique, tant était enracinée la foi de ces rudes aventuriers. Le P. Cannon se rendit fameux dans le pays. Maintes fois il calma les esprits, maintes fois il se jeta au plus fort de la lutte et, à grands coups de houssine, sépara les combattants.

Terminons ce chapitre par deux traits qui intéressent le lecteur.

Un jour, un missionnaire catholique remontait l'Ottawa en canot d'écorce. Au moment d'aborder à Hull voilà qu'une nuée d'orangistes apercevant sa soutane, sortent de la Pigeonnière et accourent sur la rive en hurlant pour lui faire une chaude réception. Le Père effrayé donne ordre à ses conducteurs dont l'un était Jos. Montferrand, de rebrousser chemin et d'aller attérir à Bytown. L'hercule s'y refuse. Non pas, mon Père, dit-il. Nous allons débarquer icr. N'ayez crainte, je vous ferai de la place, et, s il le faut, je balaye tout le village. On aborde au milieu d'un charivari sans nom. Montferrand, qui ramait tête basse, saute à terre avant d'être reconnu, trébuche et tombe presque aux pieds du chef de la bande. A l'instant même, notre orangiste, empoi-

gné par les deux jambes tournoyait dans l'espace et s'en allait plonger, tête baissée, au fond de l'eau. Les autres, effrayés, détalèrent.

La seconde anecdote est plus sérieuse et fait honneur k la religion.

Les chêneurs ne régnaient pas seulement à Bytown, leur organisation s'étendaient sur la Gatineau.

Un certain écossais protestant, du nom de Stewart, acheta un lot sur le haut de cette rivière et vint s'installer, tout seul, au milieu des bois, avec sa femme et ses trois petits enfants. C'était hardi pour ce temps, et ses amis le blâmèrent ; mais l'obstmé montagnard, entêté comme ceux de sa race, tint bon et commença à défricher ses terres.

Tout lui réussit à souhait, et il riait des vaines terreurs de ses amis. Après six ans de misères et d'un dur labeur, sa terre, mise en bon état, commençait à le payer de ses peines. Déjà l'aisance lui souriait, quand un incident faillit tout compromettre.

Un jour il descendit à Hull. C'était en temps d'élection, et la lutte était vive entre orangistes et chêneurs. C'était l'usage, comme on sait, que l'habitant qui descend à la ville, boive un peu plus que de raison. Notre homme se garda bien de manquer à l'usage, d'autant plus qu'il buvait aux frais des candidats. Une fois qu'il fut un peu chaud, sa langue se délia, il se souvint que lui aussi était orangiste, et il tint des propos peu séants à l'adresse des catholiques. L'oreille délicate de ceux-ci en fut offensée, et ils lui jurèrent que, sous peu, il aurait de leurs nouvelles.

Rentré chez lui, notre homme raconta en riant à sa temme ce qui était arrivé, mais la pauvre femme, prenant avec raison la chose au sérieux, entra en épouvante et ne fit plus que trembler.

Sur ces entrefaites, trois jours après, un prêtre écossais, le P. Paisley, que nous connaissons déjà descendant la rivière dans une de ses tournées, avec un compagnon, vint frapper à la porte de Stewart et demanda l'hospitalité.

Les trois petits enfants de la maison n'avaient point encore reçu le baptême ; et nos écossais, quoique presbytériens, heureux de la visite du prêtre catholique, le prièrent de le baptiser. Le P.

Paisley accéda à leur demande ; puis, sur leurs instances, comme la nuit approchait, il accepta de coucher sous leur toit.

Vers une heure du matin, des coups violents, frappés à la porte, réveillent les hôtes endormis. Qui est là ? crie Stewart. Sortez, lui répond-oa ; on a besoin de vous. C'étaient les chêneurs.

Tout le monde dans la maison se lève à la hâte. Stewart, son fusil à la main se tenait devant la porte qui cédait sous les coups ; la femme et ses enfants, à genoux dans un coin, tendaient au ciel des mains suppliantes ; encore un instant et le sang" allait couler.

Soudain, au moment même où la porte tombait sous la poussée du dehors, un homme en surplis, un crucifix à la main, se précipite entre l'écossais et les étrangers masqués qui entraient. C'était le P. Paisley.

A sa vue, les meurtriers reculent un instant ; mais bientôt reprenant courage, ils demandent à grands cris qu'on leur livre leur ennemi.

— Vous ne le toucherez point que vous ne m'ayez tué auparavant, dit le prêtre. Au nom de celui dont vous voyez l'image, je vous ordonne de quitter cette maison.

— Père, nous voulons prendre Stewart, c'est un orangiste, crient-ils.

— C'est un chrétien et un honnête homme, répond le prêtre, ce que vous n'êtes pas, vous qui venez, la nuit, l'arracher à sa famille et verser son sang. Vous rappelez-vous avoir été baptisés dans la vieille Irlande, au signe de la croix ? Eh bien, moi, hier, j'ai baptisé les trois enfants de cet homme au même signe de la croix. Il m'a donné à manger, il est mon hôte. Je le répète, vous me tuerez avant de toucher un seul de ses cheveux.

A ces paroles les envahisseurs, se retirant un peu, tinrent tout bas conseil ; puis, leur chef, s'avançant vers le prêtre, lui dit : '* Père, nous croyons que vous dites la vérité, soyez en repos, nous ne ferons pas de mal à cet homme.'

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Ils disparurent, et depuis ce temps, l'écossais ne fut plus jamais inquiété.

C'est que le respect du prêtre est inné au cœur de l'irlandais catholique, et ce respect, dans bien des circonstances, a arrêté sa main déjà levée pour frapper." *

* Nous devons tous ces détails sur les chêneurs à M. Benj. Suite.

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