‹ Histoire de la province ecclésiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'Ottawa (volume 5)Chapitre 44 sur 199 · ADMINISTRATION DE MGR. GUIGUES · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DE MGR. GUIGUES

A vie de Mgr. Guigues fut si active et si remplie qu'il faudrait des pages nombreuses pour la raconter en détail. Nous n'entreprendrons point ce travail qui nous distrairait de notre objet : l'histoire religieuse du pays ; et nous nous contenterons, dans ce chapitre, de relater les principaux actes de son administration, pendant la période de 1848 à 1861. Le lecteur, cependant, n'oubliera point, lorsqu'il verra se dérouler sous ses yeux le tableau des œvres merveilleuses accomplies dans le diocèse, que Mgr. Guigues en fut l'âme et l'inspirateur.

Dès le 25 octobre 1847, c'est-à-dire près d'une année avant son sacre, Mgr. Guigues écrivait, du fond de sa retraite, une lettre admirable aux directeurs de la propagation de la foi, leur exposant l'état du nouveau diocèse de Bytown et l'absolue nécessité dans laquelle il se trouvait de leurs secours.

La crise par laquelle passait la France, au moment où le conseil central reçut sa lettre, ne lui permit pas de donner suite immédiatement à sa demande. Toutefois, la révolution de 1848 terminée, des subsides réguliers furent envoyés au saint évêque, jusqu'à sa mort. Ces subsides se continuent encore aujourd'hui, pour les missions sauvages du vicariat apostolique de Pontiac. Il convient de rendre ici ce solennel hommage à cette admirable

association de la propagfation de la foi, dont les bienfaits se répandent avec une inépuisable abondance sur tous les points de l'univers.

Monseigneur Guigues avait longtemps médité, dans sa retraite de Saint-Colomban. Aussi, le voyons-nous, à peine sacré, devenir tout action. Son mandement de prise de possession, en donnant pour patrons au nouveau diocèse, saint Joseph et saint Patrice, fit comprendre aux irlandais et aux canadiens, que, désormais, les querelles avaient pris fin, et que sous la houlette de leur pasteur, il n'y aurait plus qu'en seul troupeau. L'Immaculée Conception devint le titulaire de l'église cathédrale, et saint Jacques le Majeur, en souvenir de la vieille église de Bytown, fut conservé comme son second titulaire.

Un collège et un couvent furent fondés, dès le mois d'octobre 1848. L'hôpital, jusqu'alors insuffisant, fut transféré dans un logement nouveau et mis en état de recevoir tous les malades qui se présenteraient. Un embryon d'orphélinat fut créé, à la même époque, pour les petits irlandais dont les parents avaient péri durant l'épidémie de 1847. Mgr. Guigues s'occupa également des écoles. Nous le voyons par une lettre du 27 mars 1849, porter plainte au surintendant de l'éducation du Haut-Canada, contre dont les canadiens de Bytown étaient victimes.

Il fit également commencer la construction de l'évêché, et continuer les travaux intérieurs de la cathédrale, travaux qui, pendant tout son épiscopat, furent confiés à l'habile direction du Père Dandurand. Mais les principales occupations de son coeur d'apôtre, furent, sans contredit, la colonisation du pays, la fondation d'un séminaire et l'organisation de son vaste diocèse.

Ces divers sujets que nous mentionnons ici rapidement, méritent d'être étudiés avec soin. Nous le ferons dans un chapitre subséquent.

Monseigneur Guigues, depuis sa promotion à l'épiscopat, n'avait point cessé d'être Provincial des Oblats. Il usa de ses pouvoirs en faveur de son diocèse. Les Oblats furent à cette époque, les instraments vivants de la Providence, dans la vallée de l'Ottawa. Nous les verrons partout : chez les sauvages, dans

les chantiers, à Bytown^ à Gloucester, à HuU, sur la Gatineau, à Maniwaki et même à l'Orig-nal et à Grenville. Sans eux il eut été impossible à l'évêque de pourvoir aux besoins croissant des fidèles. Disons aussi que les prêtres séculiers ne tardèrent point à leur prêter main forte.

A peine installé à Bytown, Mgr. Guigues dut assister à la consécration des deux cathédrales de Toronto et de Kingston ; puis il se mit immédiatement à l'oeuvre et commença la visite de son diocèse. Cette première visite, à travers d'immenses régions qu'on ne pouvait guère parcourir 'que l'hiver, en traîneau, fut des plus pénibles et des plus fructueuses. Elle prit la fin de l'année 1848 et une partie de 1849. Le résultat en fut un mémoire lumineux sur l'état du pays, mémoire où nous puiserons abondamment. Depuis ce temps, Mgr. Guigues ne cessa point, jusqu'à la fin de sa vie, de visiter chaque année le tiers de son diocèse.* Le journal de ses tournées pastorales, que nous possédons, nous fait suivre, pas à pas, les progrès de la colonisation.

Un des premiers actes politiques de l'évêque de Bytown fut son adhésion à la protestation de ses collègues contre l'insurrection de Montréal, et contre l'attentat commis sur la personne du gouverneur-général, lord Elgin, coupable de s'être montré juste envers les canadiens. En sanctionnant les mesures réparatrices votées par le parlement en faveur des victimes de 1837, lord Elgin s'était attiré l'animadversion du fanatisme sectaire, et, par làmême, il s'était acquis la sympathie de tout ce qu'il y avait de catholiques au pays. Les évêques voulurent lui témoigner solennellement, au nom de leurs ouailles, leur admiration et leur reconnaissance. Ces événements du 25 avril 1849, eurent un profond retentissement dans toute la colonie ; ils aigrirent les esprits, et creusèrent encore davantage le fossé qui séparait les populations déjà trop divisés, par la race, la langue et la religion. On se battit à Bytown, et la milice dut repousser les émeutiers ; pendant plusieurs années les orangistes ne perdirent point une occasion de témoigner la haine qui les animait contre l'église.

* Il était généralement accompagné, dans ses tournées pastorales, du fidèle et dévoué M. MoUoy qui faisait les sermons en anglais.

Le rétablissement de la hiérarchie en Angleterre, enflamma encore les passions mauvaises, passions que le fameux George Brown, du Globe de Toronto, ne cessa jamais, dans toute sa vie, d'attiser. Son journal existe encore ; il a conservé fidèle.nent jusqu'à nos jours, l'héritage d'hostilité à notre religion que lui légua son fondateur. ^

Un mois après son sacre. Monseigneur fonda (3 septembre 1849) une société de colonisation, dont il fut naturellement le président. Cette société avait pour but, non seulement d'attirer les colons dans le pays, mais surtout, ce qui est plus utile, de leur frayer les voies, en leur fournissant les renseignements sans lesquels ils échouent, le plus souvent, en obtenant du gouvernement l'ouverture des routes, et l'arpentage des terrains. Son attention se porta sur toutes les parties de son diocèse à la fois ; sur la Gatineau, où les colons implorent maintes fois son influence, pour faire hâter l'arpentage des cantons ; sur la Petite-Nation, dans les cantons de Ripon et d'Hartwell ; sur les comtés de Prescott et de Russell, où il fera prendre, par le curé de Rigaud, (mars 1 851) copies des places de sept cantons ; sur le comté de Renfrew, où il s'informera avec soin des conditions d'établissements sur rOoeongo Road.

La colonisation fut une des grandes aff"aires de sa vie. Son action fut très eff"ective quoique peu apparente, parce qu'il fuyait le bruit, qui est presque toujours stérile. * Nous le verrons intervenir dans le choix des agents des terres de Cumberland, de Russell, de Ripon, d'Hartwell et de la Gatineau ; envoyer en en avril 1856, à tous les agents du diocèse un questionnaire élaboré, auquel s'empresseront de répondre avec précision, les agents de l'Opeongo road, du Mount-Saint-Patrice, de Renfrew, du Calumet et des rives du Haut-Ottawa, de la Gatineau et de la Lièvre, f

* Il écrit le 9 août 1851, à l'évêque de Montréal de l'aider de tout son pouvoir dans cette œuvre, avant que les protestants ne prennent l'éveil et ne nous préviennent. " Si nous n')' prenons garde, il faudra nous résig^ner à voir de bonnes terres, que nous avons sous la main, occupées par des anglais, et les canadiens aller dans les Etats, servir de bêtes de somme aux américains."

L'histoire de chacune des paroisses de diocèse nous fera toucher du doigt la fécondité de son action.

Une œuvre que Mgr. Guigues mena également à bonne fin, mais non sans peine, fut l'établissement par le gouvernment d'une réserve de sauvages à Maniwaki. Nous reparlerons plus au long de cette mission célèbre. •

Cependant il fallait, avant tout, organiser, dans le diocèse de Bytown, le culte public. En effet, chaque missionnaire, roi et maître dans son district, suivait des règles arbitraires et peu fondé en droit, comme on peut le comprendre. Par mandement du 8 décembre 1848, un tarif uniforme, un ordre du diocèse, des règlements furent établis, en attendant la promulgation des tuturs statuts diocésains.

C'est dans ces travaux, que s'écoulèrent les deux annés 1848 et 1849. L'année suivante, Mgr. Guignes songea à faire son premier voyage en Europe. Plusieurs raisons l'y invitaient. Outre la visite ad limina, qui s'impose à tout nouvel évêque, il avait hâte de faire approver par Rome, un nouveau règlement de frontières, passé le 13 mars 1850, entre l'évêque de Kington et lui. Ce règlement dont nous avons parlé plus haut, à l'occasion de la création du diocèse, était de la plus grande importance, puisque, à la place d'une bande étroite de dix milles à peine, qu'on lui avait assignée tout d'abord, il obtenait des territoires considérables, en Haut-Canada. Il voulait, de plus, s'entretenir des nécessités de son diocèse avec les directeurs de la propagation de la foi, et surtout, se procurer en France, des collaborateurs.

Nous ne connaissons pas la date précise de son départ ; mais son mandement d'adieux est signé du premier juin 1850. Il laissait, par ce document, l'administration du diocèse entre les mains de trois prêtres de l'évêché qui devaient agir de concert : le

+ Voici en résumé le questionnaire dont il s'agit :

1° Quels pays reste à coloniser ?

2° Y a-t-il des concessions de terres g"ratuites ?

3° Quelle est la nature du sol dans votre district ?

4° Quelles sont les voies du communication pour l'atteindre ?

5° Combien d'argent faut-il à une famille de cinq membres pour subsister, au moins une année ? - A cette dernière question les agents répondirent presque unanimemen : cinquante louis, 200 piastres.

p. Allard, le P. Dandurand et le P. Ryan. Le voyag-e de Mgr. Guigues fut court et fructueux ; il visita, avec de grandes consolations, le tombeau des saints apôtres, reçut pour lui et pour son diocèse, la bénédiction paternelle de Pie IX, que les troupes françaises venaient de réinstaller triomphant dans la ville éternelle ; obtint des subsides de la propagation de la foi, et ramena avec lui, de son propre diocèse, quelques jeunes séminaristes, prémices d'une abondante moisson d'apôtres. La convention avec l'évêque de Kingston fut également confirmée. Son mandement de retour est daté de Bytown, 3 novembre 1850, ce qui, vu la long-ueur des voyag"es d'alors, témoigne de la brièveté de son absence.

Le 15 août 1851, est une date mémorable dans l'histoire du Canada. Le premier concile provincial de Québec s'ouvrit solennellement dans l'église cathédrale de cette ville, et les évêques commencèrent à étudier ensemble toutes les questions disciplinaires et autres qui s'imposaient à leur sollicitude pastorale. Ce concile qui fut suivi de plusieurs autres, créa la discipline de l'église du Canada et exerça sur les mœurs la plus heureuse influence. Les statuts du diocèse de Bytown promulgués en 1853 en procédant directement.

Mg-r. Guigues joua, dans ce concile, le rôle influent et direct qui convenait à son caractère.

Le mois suivant, il se choisit un premier vicaire-général, dans la personne du père Aubert, alors supérieuts des Oblats -à Bytown.

L'année 1852 commença par la proclamation du grand jubilé de Pie IX, qui, ouvert le quatrième dimanche du carême, ne se clôtura que le 21 avril suivant. Il fut suivi, avec de merveilleux fruits de conversion, par un grand concours des peuples dans toute l'étendue du diocèse.

A cette même époque, Mgr. Guigues, voyant la population catholique de la haute-ville prendre chaque jour plus d'importance, acheta une église méthodiste, la bénit et la livra au culte, 31 mai, sous le titre de Saint-André.

A la même date, à peu près, l'évêque, qui avait reçu, dès 1849, du gouvernement, la promesse d'une subvention annuelle

pour son collège, adressa au parlement une pétition ayant pour but d'obtenir l'effet de cette promesse. Sa pétition, signée de tout le clergé du diocèse, fut prise en considération, et à partir de ce jour jusqu'en 1868, les subsides furent régulièrement versés.

L'année 1853 fut témoin des fêtes de la dédicace de la cathédrale de Bytown, Mgr. Guigues, profitant du passage au Canada, de l'internonce, Mgr. Bedini, le pria de présider à cette solennité, 4 septembre 1853. Ce fut également cette année que le diocèse, se trouvant dans un état d'organisation assez avancée, on put enfin y établir l'association de la propagation de la foi, en union avec la société-mère de Lyon et de Paris. Nous lisons dans le remarquable mandement que Mgr. Guigues écrivit à ce sujet, une page qui trouve ici sa place, à cause de certaines constatations qui y sont faites sur l'état de l'église des Etats-Unis à une date peu reculée, constatations que les ultra-américains affectent trop d'oublier ; la voici :*

" Œuvre admirable dans l'objet qu'elle se propose : soutenir les chrétiens privés de secours religieux, ramener les hérétiques, détruire l'idolâtrie et, avec elle, tous les vices qui avilissent l'humanité, outragent Dieu : tel est son objet. En fut-il jamais de plus noble ? Pouvons-nous donc être surpris de voir les évêques de France, d'Espagne, d'Irlande, de toutes les parties de la chrétienté la proclamer l'œuvre des œuvres, l'œuvre de leur sollicitude, l'œuvre que les fidèles doivent embrasser avec le plus d'ardeur. Tous les évêques des Etats-Unis réunis en concile, transmettent la reconnaissance de leur église à la ville de Lyon, et promettent leurs prières et celles de tous leurs fidèles confiés à leurs soins. Pouvons-nous être surpris de V'oir encore tous les souverains pontifes, depuis Pie VII, de glorieuse mémoire, jusqu'au pontife admirable qui occupe le siège de Pierre actuellement, la bénir, la combler de grâces et l'établir à Rome même, pour la revêtir de l'immortalité de la ville éternelle. Cette universalité d'éloges partis de tous les points du globe n'en forme-t-elle pas le plus admirable concert ?

* Maudement, 8 décembre 1853.

"Œuvre admirable dans ses résultats. Reportez-vous, par la pensée, à sa naissance. Une tempête affreuse avait passé sur le monde et l'avait bouleversé de fond en comble. Le clergé, désuni par la persécution, n'offrait que l'image d'un corps délabré, et ne pouvait suffire aux besoins des peuples. La suppression des ordres religieux chez plusieurs nations catholiques avait fermé ces maisons où s'étaient formées les plus fortes milices de l'apostolat. Les vieux missionnaires, épuisés de fatigues, sentaient approcher leur fin sans voir ceux qui recueilliraient l'héritage de leurs fatigues. Et, à mesure que l'un d'eux mourait, les néophytes, qui avaient enterré leur père spirituel, attendaient en vain qu'un autre vint prendre sa place auprès de l'autel abandonné. Tout dépérissait : le peuple anglo-américain s'emparait de la plus grande partie de l'Amérique septentrionale, entraînait avec lui toutes les sectes de la réforme qui semblaient devoir dormir paisiblement sur cette terre. L'émigration d'Irlande, d'Allemagne, y conduisait il est vrai, chaque jour, un grand nombre de catholiques, mais l'erreur les attendait au port, ouvrait ses temples pour eux, ses asiles pour leurs enfants, tandis que les catholiques manquaient de prêtres, d'églises, d'écoles ; dispersés à de grandes distances des villes, le plus grand nombre d'entre eux vivaient sans culte et mouraient sans consolations. La deuxième génération cédait à l'entraînement général et suivait la foule au pied des chaires protestantes. Qui pourrait dire les douleurs de l'Eglise au souvenir de cette lamentable époque ? C'est alors que la propagation de la foi, que j'appellerai la fille la plus pure d'une mère dont le sein est toujours fécond, prit naissance à Lyon dans l'humble atelier où de pauvres ouvriers gagnaient, à la sueur de leur front, leur pain de chaque jour, et celui de leur vieux père et de leur vieille mère.

" Bientôt, comme le grain de sénevé, elle se développa, franchit les frontières de la France, gagna les royaumes étrangers, et l'aumône de la chanté fertilisa, dans les contrées les plus éloignées, le champ du père de famille. Aussi tout se renouvelle, sous son heureuse influence. Les églises s'élevèrent de toute part ; les défections qui venaient, chaque année, afiîiger les catholiques, diminuent ou plutôt cessent ; la religion s'affermit dans la

possession de son héritage et s'avance au milieu des obstacles de tout genre que la haine et la jalousie lui suscitent, ralliant sans cesse ses enfants, réveillant ce qu'il y a d'esprits élevés, d'âmes généreuses parmi les ministres de toutes les sectes qui l'environnent ; les anciens ordres religieux reprennent leur place, et comptent un grand nombre de prêtres voués à la conversion des âmes ; de nouvelles milices religieuses s'élèvent et s'élancent avec toute l'ardeur de la jeunesse, dans les contrées les plus barbares ; des sièges épiscopaux sont créés sur tous les points du globe ; mais, il faut le dire hautement, il n'est presque pas, dans ces contrées, d'église, de chapelle, de séminaire, d'évêché qui se soit élevé sans son secours. Dieu lui a donné pour mission de multiplier les oeuvres et de créer les ouvriers." Le lecteur excusera la longueur de cette citation, en songeant à son importance.

Cependant Bytown devenait une grande cité. Raccordée par la ligne de Prescott au chemin de fer du Grand-Tronc, elle n'était plus isolée du reste du monde, (1853). Elle changeait même de nom (1854) et prenait le titre pompeux d'Ottawa. D'un autre côté, le pays tout entier était agité. Les orangistes, dans le diocèse, mettaient le feu aux chapelles de Fitzroy et d'Onslow. Il fallut tout l'esprit de mansuétude et le prestige de notre sain évêque sur ses diocésains, pour leur arracher, plus d'une fois, les armes des mains et empêcher la guerre civile.*

On était alors au plus fort de l'agitation politique au sujet des écoles séparées. Nous ne parlerons point ici de la polémique qui se poursuivait en Haut-Canada sur cette question vitale. Le héros de cette lutte fut Mgr. de Charbonnel, évêque de Toronto. Mgr. Guigues, quoique calme et discret, suivi jusqu'au bout son fougueux ami dans la campagne pour la cause de l'éducation catholique. Il réussit enfin à fonder, dans son diocèse, les écoles séparées qui, malgré les efforts de nombreux adversaires, se sont perpétuées, grâce à Dieu, jusqu'à nos jours. Cette même année, 1854, une congrégation de femmes se fondait à Ottawa. La maison des Soeurs-Grises qui avait prospéré au delà de toute espérance,

* Mgr. Guigfues. Mandement aux catholiques de Pembroke et des Allumettes.

se voyait, par la volonté de la maison-mère de Montréal, séparée du tronc commun. Cette mesure qui atteignait également la branche de Québec, ne comportait aucun sentiment d'aigreur, elle s'était imposée par la force même des choses, et entrait dans les desseins de la Providence. Désormais nous verrons ces diverses congrégations diocésaines rajeunies et pleines d'ardeur, rivaliser dans la voie du progrès et des bonnes œuvres.

Le moment était venu où le diocèse pouvait vivre, désormais, de la vie régulière des églises organisées. Mgr. Guigues sentit le besoin de réunir autour de lui ses vaillants coopératenrs, afin de les retremper dans la piété et de ranimer leur ardeur k la flamme de son âme apostolique. Ils furent tous invités à venir, le 22 août 1854, passer une semaine à l'évêché dans les exercices de la retraite. Ce fut la première retraite pastorale, et l'inauguration dans le diocèse de cette salutaire institution.

A mesure que les œuvres augmentaient, les besoins d'argent augmentaient avec la même rapidité. C'était pour l'évêque un sujet de cruels soucis. Il se demandait avec terreur comment il soutiendrait plus longtemps son séminaire, et comment il pourrait subvenir aux nécessités de ceux de ses prêtres qui deviendraient impotents. Dés l'année précédente, le Saint-Siège était venu à son secours, en lui octroyant le droit de taxer ses curés. Après de longues hésitations il dut se rallier à cette mesure. Nous allons voir avec quelle délicatesse il communiqua cette décision à son clergé.*

" Lorsque nous vous envoyâmes, l'année dernière, nos constitutions diocésaines, nous vous fîmes connaître, en même temps, dans une lettre particulière, que l'art. 9 chap. 2 de ces constitutions, qui concerne le dixième que le Souverain Pontife a cru devoir mettre à la disposition des évêques du Canada, ne serait point obligatoire pour notre clergé la première année. Depuis cette époque, nous avons été souvent préoccupés de cette grave question, non point parce qu'elle nous regarde, car, grâce à Dieu, notre intérêt particulier nous touche peu, mais parce que nous étions vivement agités par la crainte ou de négliger de profiter de

* Lettre circulaire du 25 avril 1854.

cette occasion pour établir quelque bonne œuvre dont l'omission pèserait sur notre responsabilité, ou d'imposer à notre clerg"é un fardeau qu'il lui serait difficile de porter.

" Cette crainte qui nous préoccupait si vivemenr, a fait place au sentiment d'une douce confiance depuis le moment où, après bien des réflexions, nous nous sommes déterminés à appliquer ce dixième à deux œuvres qui sont indispensables pour chaque diocèse : 1° le soutien des prêtres âg-és ou infirmes, et 2° l'éducation des jeunes gens qui se destinent à la prêtrise. Afin de diminuer le fardeau qui pèserait sur des prêtres dont les revenus sont si peu considérables, nous avons décidé d'en faire porter une partie sur chacune des églises du diocèse, conformément à ce qui sera prescrit ci-dessous.

'* Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire d'insister beaucoup pour vous prouver les avantages ou plutôt la nécessité d'établir et d'organiser la double bonne œuvre mentionnée cidessus. Jusqu'à ce jour, il est vrai, notre clergé a été épargné, nous pouvons en remercier le Seigneur, mais pouvons-nous espérer de jouir longtemps encore de cette faveur ? Et n'est-il pas, dès lors, bien urgent de nous occuper du sort de ces prêtres qui épuisent leurs forces dans l'exercice du ministère ? Les missions pauvres qui leur sont confiées, ne permettent de faire que de bien faibles économies et nous n'avons, d'autre part, aucune ressource dans le diocèse pour venir à leur aide. En aff"ectant donc pour cet objet toute la partie du dixième que chaque prêt.e sera obligé de payer, nous travaillerons pour les intérêts les plus pressants du clergé lui-même. Je sais que, momentanément, ce sera un sacrifice à faire, mais, du moins, il sera fait au temps de la force et de la santé. Il délivrera des préoccupations de l'avenir en assurant une existence pour les vieux jours. D'ailleurs, cet état de gêne où vous vous trouvez, et que vous acceptez avec une louable résignation, parce que, pénétrés d'un véritable esprit de foi, vous vous dites à vous-mêmes que pour soutenir et consoler une population nouvelle et encore pauvre, il est avantageux de lui être semblable ; cet état de gêne, dis-je, diminuera chaque jour, car vous pouvez remarquer vous-mêmes que quoique nous ayons déjà divisé

plusieurs missions, les anciennes n'en ont pas été pour cela appauvries, et que les signes de prospérité qui se manifestent sur l'Ottawa, permettent d'espérer sans présomption que le malaise diminuera chaque jour davantage pour le clergé comme pour le peuple.

*' Quant au besoin de former déjeunes ecclésiastique pour le sanctuaire, il est encore moins permis de le mettre en doute. Son Eminence le cardinal Franzoni, dans une lettre qu'il a adressée au nom de Sa Sainteté, à tous les évêques missionnaires, leur indique cette œuvre, non seulement comme avantageuse, mais comme absolument nécessaire. Vous connaissez, de plus, l'obligation imposée par le concile de Trente à chaque évêque, (session) 23e) de travailler à cette grande œuvre, sur laquelle repose l'avenir d'un diocèse ; mais vous savez en même temps, que pour créer et soutenir cette œuvre, même sur le plan le plus modeste, il faut faire dès dépenses plus considérables qu'on ne semble d'abord le supposer. Notre seule ressource a été, jusqu'à ce jour, celle de l'allocation qui nous a été faite par la Propagation de la Foi de Lyon. Cette ressource que les frais des missions sauvages et des chantiers affaiblissaient déjà considérablement, va diminuer par l'application que nous avons faite aux églises du diocèse de l'offrande des membres de la Propagation de la Foi, et surtout par la diminution que les directeurs de l'œuvre de Lyon se proposent, d'après ce qu'ils nous ont annoncé, de faire sur l'allocation pour le diocèse de Bytown. Il nous parait, dès lors, naturel que les églises, qui doivent recueillir le bénéfice d'avoir le prêtre qui les dessert, contribuent pour les formes, vu surtout que le concile de Trente ne veut pas que, même les églises dont les ressources sont employées pour l'évêque, le chapitre, etc., soient exemptes d'acquitter leur offrande pour cette bonne œuvre. Il est vrai que toutes les églises du diocèse ont des besoins, mais il est juste de remarquer que ces besoins s'affaiblissent tous les jours et que, d'ailleurs, une faible offrande aidera à accomplir la première et la plus importante de toutes les œuvres, celle de former des prêtres et ne diminuera que faiblement leurs ressources.

** Vous connaissez, du moins en partie, les embarras dans lesquelles nous nous sommes placés pour établir les œuvres que nous

aurons cru utiles pour le bien de la religion. Vous savez aussi combien nos rev'enus sont faibles, car je ne pense pas que proportion gardée, il y ait une seule église, dans le diocèse, aussi obérée de dettes que celle de Bytown, ni une seule missions dont les revenus soient aussi modiques que ceux de notre ville épiscopale. Nous serons heureux cependant de nous soumettre les premiers à cette loi du dixième et à imposer, pour cet objet, et la paroisse et l'église.

"J'ajoute encore une dernière réflexion, avant de vous proposer la mesure que nous vous présentons. Nous avons prié et réfléchi. Nous vous engageons à le faire de la même manière, et nous avons la confiance, qu'après l'avoir fait, vous demeurerez convaincus que cette loi du dixième, qui n'a pas été soumise à notre délibération et que nous aurions probablement rejetée, si elle l'avait été, est une de ces heureuses inspiration que Dieu donne au Souverain Pontife, pour les intérêts de son église et, en particulier, pour le diocèse de Bytown, où elle sera servi à établir deux œuvres indispensables à tout diocèse organisé.

" Il est donc réglé en conséquence : i° que chaque prêtre de notre diocèse fournira chaque année, le ving-cinquième de son revenu pour l'aquittement de son dixième, et l'enverra à M. Hughes, curé d'Aylmer, qui l'encaissera, pour servir un jour aux prêtres âgés et infirmes ; 2° que toutes les églises du diocèse ouvertes au culte, et qui ont des revenus, fourniront pour le soutien des ecclésiastiques qui se destinent à la prêtrise : I. celles dont les revenus ne s'élè\'ent point à vingt louis, la somme de cinq piastres chaque année ; II. celle dont les revenus s'élèvent à moins de cinquante louis, dix piastres ; III. celles enfin dont les revenus excèdent cinquante louis, vingt piastres. Le trésorier de cette œuvre est M. Ginguet, curé de la Gatineau. Si ces diverses sommes excèdent la dépense faite chaque année pour le soutien des ecclésiastiques, le surplus sera versé dans la caisse des prêtres infirmes. Chaque ecclésiastique enverra, deux fois l'an, son offrande et celle des églises qui lui sont confiées, au trésorier de l'œuvre. Le premier envoi se fera le premier janvier, 1855.

" La commission chargée de l'emploi de ces diverses sommes se compose du Rév. P. Aubert, vicaire-général, du Rév. P. Dan-

durand, des RR. MM. Ginguet, J. Hughes, J. Lynch, J. Bouvier. Leurs délibérations seront soumises à l'approbation de l'évêque diocésain.

" Cette mesure aura force dans le diocèse pendant cinq ans. Agréez, monsieur le curé, l'assurance de mon bien sincère attachement,

Jos. Eugène, Ev. de Bytown.

Telles sont les paroles qu'un évêque sait tirer de son coeur apostolique ; tels sont les sacrifices que des missionnaires sont capables d'acepter.

L'année suivante, Mgr. Guigues eut la joie de communiquer à son diocèse la grande nouvelle de la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception, le 8 décembre 1854. Les fidèles d'Ottawa prirent part à l'allégresse universelle, et dans la cathédrale, qui était consacrée à la sainte Vierge sous ce vocable, on célébra 24, 25 et 26 mai, un tridutim solennel, auquel des foules immenses se firent un bonheur d'assister.

Si le cœur de l'évêque battait à l'unisson avec le cœur de l'Eglise, il n'était point indifférend aux triomphes de sa patrie terrestre. Les victoires des armées alliées de France et d'Angleterre, en Crimée, excitaient un grand enthousiasme au Canada, et par les soins de Mgr. Guigues un Te Deum solennel d'actions de grâces fut chanté dans sa cathédrale, le dimanche du saint rosaire, ler octobre 1855, en présence de toutes les autorités du pays.

En 1856, l'évêque de Bytown fit un second voyage ad liniina apostolorum. Le père Aubert, vicaire-général, fut nommé administrateur du diocèse pendant son absence, juin 1856. Ce fut pendant cette absence que Mgr. Guigues, voulant témoigner sa reconnaissance aux Pères Oblats et assurer égalemeet la prospérité de ses œuvres les plus chères, fit une convention avec Mgr. de Mazenod, 17 août 1856, par laquelle il donnait à perpétuité, à sa congrégation, la propriété du collège d'Ottawa, ainsi que celle d'une église qu'on allait fonder sur la Côte-de-Sable sous le vocable de saint Joseph, dont la desserte appartiendrait aux prêtres de ce collège.

Cependant, Bytown, devenu Ottawa, entrait en possession de ses glorieuses destinées de capitale du Canada, 1858.* Mgr. Guigues chargea Mgr. de Charbonnel, alors à Rome, de demander le changement du titre de son diocèse, ce qu'il obtint, le 14 juin 1860, par l'entremise de leur ami commun, Mgr. Bedini. Désormais le nom de Bytown disparaîtra de l'histoire politique et religieuse du pays.

Notre saint évêque fit un troisième voyage à Rome vers le 15 novembre 1861, Les administrateurs du diocèse^ pendant son absence, furent le P. Dandurand, curé de la cathédrale, et le P. Tabaret, supérieur du collège. A son retour, mars 1862, ces deux religieux furent nommés vicaires-généraux.

Mais il est temps de nous arrêter ici et de reprendre l'histoire de chacune des œuvres qui ont signalé ces treize années.

* L'acte légfislatif qui confère à Bytown le nom de City ou ville incorporée est de 1854. En même temps, le nom fut change en celui d'Ottawa. La reine choisit cette \ ille pour capitale des provinces unies du Haut et Bas- Canada, en 1858. Le prince de Galles posa la pierre angfulaire du parlement en 1860. La lég"islature y tint sa première session en 1866. Le ler juillet 1867, avec la confédération, Ottawa devint la capitale du nouvel ordre de choses.

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