SAINT-COLOMBA DE PEMBROOKE
La ville de Pembroke, chef-lieu du vicariat apostolique de Pontiac, mérite que nous consacrions une notice détaillée.
Cette florissante petite ville de cinq mille âmes occupe un site extraordinairement remarquable, même en une région où, pourtant, les beaux paysages abondent. Etalée, toute en longueur, sur le penchant du coteau qui longe l'Ottawa, lequel s'est élargi en un vaste lac, elle semble contempler la grande île des Allumettes qui émerge à peine des eaux, et qu'encadrent agréablemet les lignes sévères des Laurentides. On dirait que les arbres et les maisons de l'île surgissent du lac même qui lés réflète. Deçà et delà, quelques légères embarcations déploient leurs voiles ; et des panaches de fumée signalent le passage d'un steamboat qui remorque péniblement des billots.
Pembroke est coupé par un ruisseau, décharge de ce fameux lac du Rat-Musqué que suivaient jadis les voyageurs désireux d'éviter les détours et les rapides de la Grande-Rivière. Sur le Musk-Rat river et sur l'Ottawa, des moulins et des manufactures sont en pleine activité.!
* Nous avons puisé nos renseig'nements sur Pembroke dans un article de la Revue Canadienne, dont la date nous échappe, et surtout aux archives de Pembroke et d'Ottawa.
t Citons ici une note intéressante de M. l'abbé Proulx, sur le lac du Rat- Musqué :
" On prenait ce lac pour raccourcir et surtout pour éviter les nombreux rapides, du Portage-du-Fort aux Allumettes. Du lac, on suivait la rivière du Rat-Musqué, qui se jette à Pembroke. Ce fut la route des missionnaires jésuites, des voyag-eurs des grands canots, des travailleurs dans les chantiers, et en ces derniers temps, de l'émigration et de la civilisation. Arrivés à deux milles de Portage-du-Fort, vous quittiez l'Ottawa traînés d'abord par des boeufs puis par des chevaux qui vous conduisaient au pied du lac des Rats, (aujourd'hui Cobden). Là, un chaland, puis un vapeur vous portaient à. travers les eaux fougueuses du lac et de la rivière des Rats, que les anglais appellent Musk-Rat. A trois milles de Pembroke, à Jackson Grove, on quittait le vapeur pour reprendre la voiture jusqu'à la ville. Cela a duré jusqu'au Canada Central," 1870, aujourd'hui chemin de fer du Pacifique."
Enfin de longues rues ombragées, bordées de résidences encore dans toute leur fraîcheur, parmi lesquelles on admire le couvent, la cathédrale et l'évêché, véritables monuments, donnent à la capitale du comté de Renfrew un air de richesse et de prospérité qui fait bien augurer de son avenir.
Comme nous l'avons dit plus haut, les premiers habitants de Pembroke furent quelques émigrants, qui, après l'incendie de leur patrie, vinrent chercher fortune dans cette partie du Canada, en 1825. Peter White, leur chef, se lança dans le commerce du bois et s'établit à 2 milles en bas de la ville actuelle, dans la Lower Town qu'il appela Miramichi, en souvenir de sa patrie (1828.) Après lui, de 1835 ^ 1841, des hommes entreprenants : D. O'Meara, Alex. Mofïat, Sam. et Jos McKay installèrent des moulins et des industries dans ce village qui fut connu successivement sous les noms de Campbeltown, Sydenham, Moffat et Pembroke. Pembroke ou Uppertown, de l'autre côté du Musk- Rat River, finit enfin par l'emporter.
L'origine religieuse de la ville est plus récente. Elle ne date que de l'arrivée de MM. Jeannotte et Lynch à l'île des Allumettes, (1845-1846) quoique déjà avant eux les missionnaires l'eussent visitée. On disait la messe chez M. McNeil bourgeois de chantiers. En 1846, Pembroke comptait 20 familles catholiques. Dès cette époque la population commençait à délaisser la Lowertown pour la Haute-Ville, et, lorsqu'il fut décidé que l'on bâtirait une chapelle, la question de l'emplacement de cette chapelle amena de grosses difficultés. Mg. Phelan, administrateur de Kingston, prit un moyen terme, et donna ordre de construire au lieu où l'on sait, sur un arpent de terre donné par un protestant généreux, Daniel Fraser. La chapelle fut commencée en 1847. Elle eut 45 pieds de long sur 35, et fut bénite, l'année suivante, par le Père Durocher.
En 185 1, un comité de trois citoyens chargés du temporel de la mission acheta trois autres arpents tout près du premier, mais de l'autre côté de la rue. C'est sur ce terrain que M. Gillie bâtit plus tard le presbytère.
La chapelle était dans un tel état, en 1849, lors de la première visite pastorale de Mgr. Guigues, que l'évêque fut obligé de
dire la messe dans une maison privée.* Néanmoins, deux ans plus tard, en 1851, grâce aux travaux qu'y avait fait faire M. Lynch, il l'approuva et y donna les exercices de la mission.
L'année 1852 faillit être témoin de sanglants combats à Pembroke. Les orangistes qui venaient d'obtenir de la législature le droit de parader publiquement le 12 juillet, fête de leur roi Guillaume, ayant manifesté l'intention d'user de ce droit nouveau, les catholiques irlandais résolurent de s'opposer par la force à leur manifestation.
Heureusement l'évêque de Bytown eut connaissance à temps du conflit qui se préparait. Il lança (8 juin 1852) un mandement aux catholiques, leur disant que puisque les anciennes interdictions, autrefois en vigueur, avaient été enlevées, il ne leur restait plus, à eux catholiques, amis des lois, qu'à supporter avec calme ce qui n'était plus un délit. Les catholiques eurent la vertu d'obéir à l'ordre de leur évêque et un grand malheur fut ainsi évité.
Cependant Pembroke grandissait et prenait de l'importance. Il se fit alors de l'agitation pour avoir un prêtre résidant. Mgr. Guignes voulant satisfaire à une demande si légitime, nomma M. Michael Lynch qui venait d'être ordonné (18 mars 1855) vicaire de son frère aux Allumettes, avec la charge spéciale de Pembroke, mais cette demi satisfaction ne fit qu'augmenter les désirs des
* Voici en quel termes Mgr. Guig'ues s'exprimait dans sa première visite pastorale, 1849. "Je n'ai fait que peu de séjour à Pembroke et j'en ai eu du regret, lorsque le matin, à la messe, j'ai vue l'égflise pleine, et, parmi les irlandais, bon nombre de canadiens qui auraient eu besoin de se confesser. Je me suis proposé de faire, l'année prochaine, en cet endroit une bonne station. La situation de Pembroke est admirable. Cette place est dans ses commencements mais elle deviendra probablement bientôt très considérable. Heureusement la religion catholique a pu y dresser son drapeau, et je dois des éloges à M. Lynch pour le zèle qu'il a déployé en choisissant un bel emplacement pour l'église et en l'élevant sur un plan convenable. Cette place forme deux villages : celui du côté nord compte 10 familles catholiques et 15 protestantes. L'église possède 4 arpents dont un fut donné et les 3 autres furent achetés 50 louis. M. Egan avait offert 4 arpents gratis. On ne profita pas de son offre, et, peu de temps après, on fut obligé d'acheter. L'église a 42 pieds sur 36, 3 fenêtres gfothiques de chaque côté qui sont trop grandes. Sous peu, il sera nécessaire de l'agrandir. Heureusement il sera facile de l'allonger de 25 à 30 pieds sans difficultés. Comme cette localité prendra bientôt de l'importance, il sera avantageux de finir l'église èt de bâtir un presbytère pour y fixer un prêtre."
habitants. En novembre de la même année une pétition rédigée par Dan. O'Meara, le principal catholique du village, et signée d'une foule de chefs de familles fut envoyée à Ottawa. On y exposait respectuensement à Monseigneur que la messe n'était dite au village que tous les quinze jours. Quant à traverser la rivière pour aller aux Allumettes, ce n'était pas toujours facile ni prudent. Les petits enfants grandissaient dans l'ignorance. Mgr. leur avait promis, l'hiver d'avant, de leur donner un prêtre, s'ils se chargeaient de le nourrir. Eh bien, ils s'en chargeaient volontiers.
L'évêque leur répondit (19 novembre 1855) qu'ils l'avaient mal compris, qu'il avait promis de donner à leur intention à M. Lynch un vicaire pendant un an, et que ensuite s'ils persistaient dans leur demande, il se ferait un plaisir d'y donner suite. Ils les engageaient donc à commencer une souscription qui lui serait présentée au mois de février suivant, lors de son passage aux Allumettes.
Cette lettre comble de joie les catholiques de Pembroke qui chargèrent M. O'Meara (3 décembre 1855) de remercier leur évêque et de lui faire savoir qu'ils tenaient à la disposition de leur futur curé une maison convenable et une souscription annuelle de £120.
Le 12 mars de l'année suivante, le Rév. John Gillie, jeune prêtre, professeur au collège, faisait donc son entrée triomphale dans la nouvelle paroisse (1856).
M. Gillie a laissé un excellent souvenir à Pembroke. Il eut à réformer bien -des abus et à ramener aux devoirs bien des négligents, il réussit dans cette tâche ingrate sans blesser personne. En 1868, il construisit un presbytère et prolongea l'église de 25 pieds. Tels furent les commencements de ses nombreux travaux, dont nous trouvons la constatation dans les trois notes euivantes de Mgr, Guigues.
" Février 1858. — 139 familles. Cette congrégation est petite, mais grâce au zèle de M. Daniel O'Meara, elle soutient honorablement son curé. Une cinquantaine d'hommes négligent leur devoir pascal, ce sont les prétendus bourgeois, les amis des protestants. Il m'a fallu tonner. J'ai eu la satisfaction de trouver des enfants
de chœur en bon nombre et bien dressés et d'entendre les chants d'un excellent chœur de dames et de demoiselles.
" 1860. — 140 familles, dont 40 dans le village. Vente des bancs 33 louis. Le presbytère est maintenant peinturé. On parle de l'exhausser. Le bon M. Daniel O'Meara nous a laissé, en mourant, 500 louis pour la future église. Je veux que cette église soit belle et en rapport avec l'avenir de ce beau village ; c'est pourquoi il faut attendre. Le prêtre est aimé, les hommes reviennent ^u devoir, les cérémonies se font selon les rubriques.
Hiver de 1861 à 1862. — ** L'église de Pembroke a été bénite. Elle est maintenant assez grande pour attendre avant de construire l'église en pierre à laquelle seront consacrés les 500 louis de M. O'Meara."
LES MISSIONS SAUVAGES. TÉMISCAMINGUE ET BAIE d'hUDSON.
Avant de commencer l'histoire du comté de Pontiac, province de Québec, il convient de résumer en quelques mots celle des missions sauvages de la baie d'Hudson et du Témiscamingue.
Nous n'avons, en effet, que quelques mots à dire, la fondation des résidences du Témiscamgue et de Mattawa étant postérieures à l'époque qui nous occupe.
Nous avions laissé dans le deuxième livre de cet ouvrage, le père Laverlochère chargé en 1848 avec le père Clément, de la visite annuelle des sauvages du Nord. Le vaillant missionnaire continua ses lointains et difficiles voyages accompagné successivement des PP. Garin, Arnaud et Pallier, jusqu'en 185 1. Il eut bien voulu fonder un poste permanent sur la baie d'Hudson, mais la compagnie qui porte ce nom, propriétaire souveraine alors de ce territoire, s'y opposa constamment, dans la crainte qu'il ne nuisît à la mission anglicane établie par elle en 1840 à Moose Factory. C'est ainsi que beaucoup de sauvages sur la baie James sont devenus protestants.
Toutefois, pour être juste, il faut ajouter que non seulement la compagnie ne s'opposa point aux visites annuelles des missionnaires catholiques, mais que ses agents les accueillirent toujours dans leurs forts avec de grands égards, et qu'ils les défrayèrent
même plus d'une fois de leurs dépenses de voyag^es qui étaient considérables.*
L'année 185 1 vit la fin des missions du père Laverlochère. Cet homme intrépide, épuisé avant l'âge par ses fatigues, eut une attaque de paralysie au Grand-Portage et fut ramené demi-mort, par le père Pallier, son compagnon (mai 1851) ; ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de prolonger pendant bien des années une vie de souffrances et ee prières.! Il mourut en 1884, sur le bord de ce lac Témiscamingue, témoin de ces triomphes, au milieu de ces sauvages qu'il avait tant aimés. On lui doit la fondation de la florissante chrétienté d'Albany (i 848-1 861).
Le Père Laverlochère eut de digne successeurs. Chaque été, deux oblats vinrent visiter les sauvages des rives de l'Ottawa, des lacs du Nord, et de la baie d'Hudson, ranimant leur foi, administrant les sacrements, et convertissant tout ce qui restait d'infidèles. Voici la liste de ces intrépides missionnaires :
En 1852, Pères Garin et Pallier.
En 1853, Pères Garin et Clément.
En 1854, Pères Garin et Reboul.
En 1855, Pères Garin et Déléage.
En 1856, Père Garin.
En 1857, Père Garin.
En 1858, Pères Déléage et Clément.
En 1859, Pères Déléage et Pian. En 1860, Pères Déléage et Pian.
En 1861, Pères Pian et Lebut.
Un incident important marque la visite du Père Déléage au Témiscamingue, en 1859. Il était accompagné, cette fois, du
* Voici l'itinéraire de la mission annuelle des sauvages : Fort William, Mattawan, Témiscamingue, Abbitibi, Moose Factory et Albany, ces deux derniers postes sur la baie d'Hudson. Les sauvages, prévenus d'avance de la daté du passage des missionnaires, venaient les attendre à ces divers forts.
t J. Nicolas Laverlochère, oblat français, ordonné à Montréal le 7 mai 1844 ; missionnaire des sauvages ; mort le ler octobre 1884 à la mission Sainte-Claude de Témiscamingue.
jeune Père Pian, récemment arrivé de F'rance. Les sauvages, réunis au fort pour les recevoir, lui remirent $80 qu'ils avaient réservées du produit de leur chasse, et le chargèrent d'une pétition auprès de l'évêque d'Ottawa, à l'effet d'obtenir une mission permanente en ce lieu. Cette demande officielle fut prise en considération, et quatre ans plus tard (11 mai 1863) le Père Pian fut charg-é de la fondation, dont nous ferons l'histoire en son temps.
Terminons ce chapitre par la comparaison des recensements de 1851 et de 1861.
^ j. Irlandais Total r> , . . Population
Canadiens. ,. ,. Protestants. ,
catholiques, catholiques. totale.
Comme on le voit les proportions de la population sont restées les mêmes. Elles continueront à ne point changer.