‹ Histoire de la province ecclesiastique d'Ottawa et de la colonisation dans la vallée de l'OttawaChapitre 216 sur 277 · NOTRE-DAME DU ROSAIRE DE TÉMISCAMINGUE · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DU ROSAIRE DE TÉMISCAMINGUE

A mission du Témiscaming'ue se composait, en 1882, du personnel suiv^ant : RR. PP. Déléage, supérieur, Laverlochère, Guéguen, Mourier et Paradis, missionnaires.

Ces Pères étaient chargés de la visite des chantiers et des postes sauvages. Les sauvages fondaient comme la cire au feu au seul contact des blancs ; déjà la tribut des algonquins du Témiscamingue était presque anéantie^ remplissant de ses ossements le vieux cimetière du Fort. A quoi attribuer cette ruine des tribus sauvages atteintes par la civilisation ? A plusieurs causes, sans doute, dont voici les principales : les boissons fortes, la consomption, la famine causée par la destruction du gibier, la cuisine des blancs et surtout des maladies que les blancs leur apportent et qui prennent chez ces pauvres gens, dénués de secours médicaux, un caractère de gravité exceptionnelle. Quoiqu'il en soit, il était évident dès lors que l'avenir du pays se trouvait exclusivement dans la colonisation par les fermiers canadiens.

Toutefois, à cette destruction fatale et universelle des tribus sauvages, on remarquait une seule et heureuse exception.

* Histoire du Témiscamingue, par le Père Mourier, publiée dans La Sentinelle, de Mattawa, 1896. Colonisation du Lac Témiscamingue, brochure pnbliée par le ministère de l'Agriculture à Ottawa en 1888.

Dans la réserve établie sur le haut du lac par le gouvernement, se trouvait un certain nombre de familles métis écossais qui, loin de périr, se maintenaient et vivaient dans une prospérité relative, grâce sans doute à leur santé plus robuste et à leur esprit plus industrieux.

Les Pères y faisaient des visites régulières et disaient la messe, en attendant la construction d'une chapelle, dans la maison de M. McBride, un de leurs chefs les plus respectés.

Nous noterons le 4 juin 1882 comme un jour mémorable dans l'histoire du lac. Ce jour-là, en effet, on entendit pour la première fois sur ses eaux paisibles le sifflet d'un bateau à vapeur. Ce bateau construit au Témiscamingue par M. Olivier Latour, marchand de bois, pour le transport des voyageurs et des vivres des chantiers, était le précurseur de plusieurs autres qui devaient se succéder chaque année et l'avant-coureur de la colonisation.

La colonisation commença par les Pères oblats eux-mêmes.

A deux ou trois milles au nord de la mission, dans la province de Québec, se trouve une vaste baie appelée alors baie de Kelly du nom d'un pauvre irlandais qui y avait bâti sa hutte en 1871, mais connue aujourd'hui sous le nom de baie des Pères. La montagne des Laurentides expire au pied même de cette baie pour faire place à une plaine immense et fertile d'autant plus facile à cultiver que la forêt y avait été dévastée par le feu. C'est sur le bord de cette baie que le Père Paradis et le frère Moffat fondèrent la fameuse ferme des Pères qui leur fut d'un si grand secours et qu'on peut considérer à juste titre comme le centre du pays et le noyau de la colonisation.

Mais avant de parler des colons, il convient de résumer ici brièvement l'histoire religieuse du pays.

La mission du Témiscamingue reçut pour la première fois, en juin 1884, la visite de Mgr. Lorrain. Ce prélat, accompagné des PP. Paradis, Gladu, Dozois et du Rév. M. Proulx, de Montréal, poussa plus loin sa visite, et descendit jusqu'au poste d'Albany, sur la baie d'Hudson, dans un grand voyage, dont les péripéties ont été racontées par M. Proulx.

Le 14 septembre 1884, le Père Paradis quitta le Témiscamingue et fut envoyé en résidence à Maniwaki.

Le 15 mai 1885, le vieux Père Déléage accablé de fatigues et d'infirmités, quitta à son tour la mission. Il se fit conduire à l'hôpital d'Ottawa où il mourut pieusement le 15 d'août, belle date pour un oblat de Marie. Quelques semaines plus tard, le 4 octobre, le vénérable Père Laverlochère le suivait dans la tombe, à l'âge de 72 ans. Il fut enterré au pied de la grande croix du cimetière du fort, au milieu de ses chers sauvages qu'il avait jadis évangélisés et convertis et dont il est resté, encore après la mort, le protecteur.

La maison de Témiscamingue, appauvrie par cette triple perte, avait besoin d'être fortifiée et rajeunie par l'infusion d'un sang nouveau. Le 17 septembre 1885, le Père Méderic Prévost, supérieur de Maniwaki, revint au Témiscamingue, où il prit la direction de la mission. Quelques mois auparavant, le 31 mars, un jeune religieux, le Père Fafard, avait succédé au Père Paradis, de sorte que les œuvres se poursuivirent sans avoir eu à souffrir des changements.

L'année suivante, en mars 1886, le Père Prévost, malade, partit pour Ottawa pour ne plus revenir ; il fut remplacé par le Père Thérien.

Le Père Guéguen fut à son tour transféré à Maniwaki le 27 novembre 1886. Mais son changement de résidence n'ayant influé en rien sur ses attributions, il continua, comme auparavant, ses missions chez les sauvages et n'eut pas besoin de successeur, de sorte que le personnel de la mission de Témiscamingue se trouva réduit aux PP. Thérien, supérieur, Mourier et Fafard, missionnaires.

La chapelle de la mission des sauvages au Grand Lac, fût bâtie pendant l'été de 1885, par les PP. Guéguen et Fafard. On ne comptait déjà plus à cette époque (1886) dans tous les postes environnants que quelques centaines d'indiens, comme l'indique la statistique ci-dessous :

Familles. Ames.

Algonquins du Témiscamingue ... 20 ....

A la tête du Lac 190

A Matatjwang 20 ....

Au Grassy Lake .... 24 107

Au Grand Lac Ostabwaning 17

Soit environ 500 âmes.

Cependant, si les indiens disparaissaient, les blancs prenaient leur place. En décembre 1887, 112 familles de colons étaient déjà établies dans le pays, surtout autour de la ferme des oblats. Dans ces conjonctures, il fut jugé urgent d'abandonner la pointe de sable sur laquelle s'élevait la mission et de s'établir définitivement à la baie des Pères. L'arpenteur Dumais y traça le plan d'un village ; le 14 mai 1886, les PP. Antoine, Gendreau, Poitras et Fafard vinrent déterminer l'emplacement où l'on devait bâtir à la fois l'église, le presbytère et la maison des sœurs-grises, et dès le mois suivant, ordre de commencer les travaux fut donné. Le Père Fafard fut la cheville ouvrière de cette grande entreprise. L'église, le presbytère et le couvent sont en bois lambrissés de briques ; ils se ressentent un peu de la rapidité avec laquelle ils furent construits, sans laisser pour cela d'être fort convenables et de présenter un bel aspect au fond de la ba'e qu'ils dominent.

L'église a 90 pieds sur 45 ; le presbytère, à deux étages, est long de 46 pieds sur une largeur de 36 sans compter la cuisine ; enfin, la résidence des sœurs est un joli corps de bâtisse également à deux étages avec deux ailes^ l'une pour l'hôpital, l'autre pour l'école.

Ces constructions furent ouvertes et livrées le 25 décembre 1887. L'ancien titre de Saint-Claude disparut et la nouvelle église fut dédiée à Notre-Dame du Rosaire. Dans les premiers jouis de 1888, les sœurs ouvrirent simultanément leur école et l'hôpital, où malades et enfants ne tardèrent pas à afiluer. Dans le courant de cette année 1888, les frères Lapointe et Tremblay construisirent des bancs, le Père Saint-Ourens, des frères prêcheurs, vint, comme il convenait, ériger dans la nouvelle église de Marie l'archiconfrérie du Saint-Rosaire, et le Père Augier, provin-

cial, bénit une cloche de 600 livres, présent de M. Emmanuel Tassé. Parmi les bienfaiteurs de l'église, citons le bourgeois de chantiers M. J. R. Booth, qui donna le bois, la société de colonisation du diocèse d'Ottawa, qui fournit $100, le Père Poitras et M. Loughrin, député provincial, de Mattawa. A la fin de cette année, un commencement de village d'une vingtaine de maisons s'était déjà formé autour des Pères.

L'ancienne chapelle de la mission fut démolie, en 1890, et ses matériaux furent transportés auprès d'une mine d'argent qui donnait alors de grandes espérances ; ils s'y trouvent encore aujourd'hui. Quant à la vieille chapelle de M. de Bellefeuille, située à côté du fort, elle disparut également eu 1890, avec les magasin de la compagnie de la baie d'Hudson.

En 1888, on construisit à la tête du lac, dans la réserve des métis écossais, une chapelle à laquelle on donna la vieille cloche de la mission. Depuis 1875, cette réserve possédait un cimetière bénit par le Père Guéguen.

Le 30 août 1888, le Père Thérien, fatigué des responsabilités du supériorat, remit sa charge au Père Fafard ; à la même époque, le 14 août, le Père Desjardins arriva au Témiscamingue. C'est alors que le Père Fafard commença les démarches pour la fondation d'une résidence permanente dans les régions abandonnées de la baie d'Hudson, à Albany. Déjà, en 1889, il avait remplacé le Père Nédelec dans cette mission périlleuse. Le Père Martinet, visiteur, lui accorda en 1891, la permission sollicitée, et dès le commencement de 1892, l'intrépide missionnaire, accompagné du Père Guinard et d'un frère, partit pour Albany, où les voyageurs arrivèrent en juin après des souffrances de toutes sortes.

Le Père Thérien redevint donc supérieur à la baie des Pères. Il y reçut de nouveaux auxiliaires : le vieux Père Nédelec, qui quittait Mattawa, et le Père Deguire, jeune prêtre récemment ordonné, qui, d'ailleurs ne fit que passer à Témiscamingue. Le Père Desjardins, malade, rentra à Ottawa.

Pendant l'année 1891, deux nouvelles chapelles avaient été construites : l'une à la mission des sauvages du lac des Quinze et l'autre à la tête du Long Saut, au Gordon Creek. Cette dernière

fut bénite le 6 septembre 1891, par Mgr. Lorrain, sous le titre de Notre-Dame de Bonsecours.

A partir de cette époque, la grande procession du 15 août, fête nationale des sauvages fut transférée à la tête du lac, poste devenu plus central pour eux que la baie des Pères.

En 1892, le Père Langevin, d'Ottawa, prêcha avec de grands fruits une retraite à la paroisse. Cette même année, on construisit le clocher et l'on bénit les deux statues de saint Joseph et de sainte Anne.

En 1893, le progrès de la colonisation dans le canton Guigues rendit nécessaire la construction d'une école qui sert en même temps de chapelle temporaire. Le Père Nédelec mourut, comme nous savons, à Mattawa, le 24 février 1896. La communauté de la baie des Pères se compose actuellement d'un nouveau supérieur, le Père Perrault, nommé en juin dernier, des PP. Thérien, Mourier et Beaudry, ce dernier, arrivé depuis le printemps et chargé des sauvages, à la place du Père Nédelec, et enfin du Père Valiquette, sorti du collège d'Ottawa en septembre 1896,

Le Père Laçasse, un moment nommé à la résidence du Témiscamingue n'y a point séjourné.

Il nous reste à raconter maintenant l'histoire de la colonisation autour du lac dans la province de Québec.

" Jusqu'en 1883, lisons-nous dans une brochure du temps,* la colonisation de cette région n'avait été qu'une série d'efforts isolés. A cette époque, le Rév. Père Paradis explora la vallée du lac Témiscamingue et démontra qu'une quarantaine de riches paroisses pourraient facilement s'y fonder.

" Sur sa demande, le Père Gendreau, procureur du collège d'Ottawa, fut envoyé par ses supérieurs faire l'exploration de ces terres. Ce révérend Père nouvellement entré dans la congrégation des oblats était l'homme voulu : il avait établi une dizaine de paroisses nouvelles dans les cantons qui forment aujourd'hui le diocèse de Sherbrooke et acquis dans ce ministère une expérience précieuse.

Colonisation au Lac Témiscamingue, &c., publiée par le ministère de l'Agriculture à Ottawa.

" Il constata, en effet, que la rég-ion du lac Témiscamingfue offrait un vaste champ à la colonisation, mais ne se dissimula pas les obstacles qu'il y aurait à surmonter.

" Ne faudrait-il point lutter contre des intérêts tout autres ? Et puis quelles difficultés n'y aurait-il point à vaincre pour établir des moyens de communications ?

" Le Rév. Père Gendreau ne se laissa point arrêter par ces obstacles, et à son retour, il adressa à ses supérieurs un rapport dans lequel il endossait les dires du Pères Paradis sur la facilité du défrichement et la richesse du sol. Mg-r. l'archevêque d'Ottawa, dont le cœur bénit tout mouvement généreux, convoqua une assemblée dans son palais archiépiscopal et soumit aux peri-onnes intéressées dans cette œuvre religieuse et patriotique un rapport du Rév. Père Paradis imprimé depuis sous le titre de La région du Témiscamingue.

" De ce jour date, on peut le dire, le projet de fonder une société de colonisation du lac Témiscamingue.

'• Dès le mois de septembre suivant (1884) le Rév. Père Paradis organisait une excursion à Témiscamingue, mais pour des causes qu'il serait inutile de relater ici, l'excursion fut remise au mois d'octobre. Sur ces entrefaites arrivèrent de Paris à Ottawa deux messieurs en cherche de terrains propres à la colonisation et chaudement recommandé par un ami sincère du Canada, M. Claudio Janet. Accompagnés du Rév. Père Paradis, de M. Laperrière, de M. Armstrong et de plusieurs autres personnes, ces messieurs profitèrent de l'occasion qui se présentait, se rendirent au lac Témiscamingue et en revinrent enchantés. Ce fut l'occasion d'un mouvement en avant dans l'organisation de la société. Une assemblée des principaux citoyens s'intéressant à cette œuvre fut convoquée au palais archiépiscopal d'Ottawa vers la mi-novembre et un rapport verbal fut fait par les expéditionnaires. Séance tenante un comité composé du Rév. Père Gendreau, de MM. Laperrière, Chabot et Ennis fut chargé de préparer les règlements et constitutions de la nouvelle -société.

" Ce comité se mit à l'œuvre sans retard et bientôt, dans une séance convoquée sous le haut patronage de Nos Seigneurs les

évêques d'Ottawa et de Pontiac, il eut le plaisir de voir ces statuts adoptés sans une seule voix discordante.

" Bien plus, à cette même séance 85 membres se firent inscrire dans la société et donnèrent ainsi une approbation non douteuse et d'un grand poids à ces règlements et constitutions.

" Toujours sous le haut patronage des deux évêques intéressés, NN. SS. les évêques d'Ottawa et de Pontiac, la société fut définitivement organisée et le 12 décembre 1884, elle élut les officiers suivants :

Président, le Rév. Père Gendreau, O.M.I. Vice-président, M. P. H. Chabot.

Directeurs, MM. Aug. Laperrière, F. R. E. Campeau, Alph. Benoit, Chs. Desjardins, Rév. Père U. Poitras, O.M.I. Secrétaire-trésorier, M. J. L. Olivier.

" Comme nous l'avons déjà dit, le plus grand obstacle à la colonisation du Témiscamingue était la difficulté de se rendre de Mattawa à Témiscamingue. Il n'y avait pas de chemin carossable.

" La seule voie de communication sur cette distance de 100 milles est par la rivière Ottawa qui s'appelle à un endroit lac Sept Lieues et plus haut lac Témiscamingue.

" La navigation est interrompue à différents endroits par les rapides de la Cave, les Erables, la Montagne et le Long Saut, et ne peut se faire en conséquence que dans des embarcations à rames, puis le portage des provisions à dos d'hommes en traînant les embarcations à la cordelle dans les rapides.

" Dans ces circonstances, la société comprit que c'était sur ce point qu'elle devait concentrer ses efforts."

Il s'agissait tout d'abord de construire quatre tronçons de voie ferrée pour franchir les rapides. Le gouvernement fédéral accorda (1885) un bonus de $3,200 par mille, à la compagnie. Celle-ci s'adressa alors (3 août 1885) à l'ingénieur P. J. C. Dumais pour se procurer les plans nécessaires. Enfin, le 17 novembre de la même année, l'entreprise de ces tramways fut donné à M. P.

Bouliane, lequel commença immédiatement les travaux et les mena avec la plus grande énergie pendant tout l'hiver.

Cependant ces dépenses pesaient lourdement sur la compagnie de colonisation qui préférait réserver ses forces à l'œuvre spéciale de défrichement des terres. On songea donc à former une nouvelle compagnie, dite du chemin de fer du Témiscamingue. Cette compagnie enregistrée le 20 juillet 1887, eut pour président le P. Gendreau et pour gérant M. Emmanuel Tassé. Elle remboursa les fonds de la première, termina les tramways, plaça cinq bateaux à vapeur entre les différents rapides, et, en un mot, mena l'œuvre avec tant d'intelligence et d'activité que dès l'automne de cette année 1887, elle établit de Mattawa au lac Témiscamingue une ligne régulière pour les marchandises et les voyageurs. Dès lors, on put faire en 24 heures le voyage d'Ottawa à la baie des Pères. Il avait fallu, jadis, aux premiers oblats, treize jours bien comptés pour parcourir cette distance.

Désormais l'avenir de la colonisation était assuré ; d'autant plus qu'elle fut puissamment aidée par les généreuses contributions de plusieurs français qui, à l'instigation de MM. Onésime Reclus et Napoléon Bonaparte Wyse, achetèrent des lots pour la somme de $20,000, dont ils n'ont point tiré profit. Pourtant les commencements furent d'une lenteur désespérante ; tout sembla contrecarrer l'entreprise, jusqu'à la fameuse mine d'argent de Wright, qui, après quelques mois d'exploitation, fut temporairement du moins, abandonnée.

On comptait, en 1887, 112 familles de colons. Elles n'augmentèrent guère l'année suivante. En 1889, 19 seulement arrivèrent. En 1890, les arrivées furent de 22, mais neuf départs réduisirent ce nombre à 13. En 1891, on vit monter au lac 6 familles seulement. Heureusement et comme compensation, le juge Saint-Julien vint inaugurer, cette année, la première cour judiciaire. Il y avait alors dans tous le pays 1072 âmes : 740 blancs, 250 sauvages, catholiques, et 82 protestants.

En 1892, ce fut pis encore. Sept familles arrivèrent, deux partirent.

En 1893, neuf familles nouvelles firent leur apparition.

En 1894, ving^t-sept vinrent se joindre aux anciennes. C'est alors que commença l'ère de la prospérité définitive.

Dès 1891, la compagnie de chemin de fer du lac Témistamingue avait vendu sa ligne et sa charte à des officiers du Pacifique Canadien. Cette puissante compagnie entreprit aussitôt une nouvelle ligne continue de 40 milles jusqu'à Gordon Creek, à la tête du Long Saut, d'où la navigation s'étend sans obstacle pendant 75 milles sur tout le lac Témiscamingue. Ce chemin de fer fut terminé en 1894. Le pont de Mattawa qui devait le relier au Canadien Pacifique vient enfin d'être ouvert (mai 1896.) En même temps un chemin de terre fut tracé, de Gordon Creek à la Kippawa, et de la Kippawa à la baie des Pères, si bien que, hiver comme été, le désert du Témiscamingue se trouva désormais relié au reste du monde.

Le. résultats de ce nouvel ordre de choses furent surprenants. En 1S95, le lac Témiscamingue compta 250 familles de colons, soit 1,500 habitants. Cette année, 65 nouvelles familles arrivèrent, et l'on calcule qu'avec l'émigration de 1896, la population totale de la colonie doit s'élever actuellement aux environs de 350 familles.

Il nous a été donné de visiter cet été le Témiscamingue. Parti de Mattawa à 8^^ heures nous avons traversé le magnifique pont de bois récemment construit par la compagnie du chemin de fer, sur l'Ottawa, et nous sommes arrivés en deux heures au terminus de la ligne. Rien n'est beau comme cette puissante rivière aux berges boisées et rocheuses, hautes comme des montagnes, que l'on côtoie en surplombant souvent la rive. Elle traverse les Laurentides de part en part, sans que sa vallée s'élargisse un instanr. Parfois elle se rétrécit et forme de violents rapides, les rapides de la Cave, des Erables et de la Montagne. L'œil découvre à demi cachées sous les herbes, les lisses du tramway primitif, rouillées et tordues, et les cinq petits bateaux gisant mélancoliquement sur les galets du rivage. La rivière, au-delà du rapide de la Montagne, s'élargit tout à coup et devient comme endormie sur un parcours de 18 milles, c'est le lac des Sept Lieues des voyageurs. Enfin on arrive au Long Saut, le dernier et le plus long de tous les rapides.

C'est à la tête du Longf Saut, au Gordon Creek, que s'arrête actuellement la voie ferrée, mais un embranchement de quelques milles conduit les voyageurs jusqu'au lac Kippawa, centre important de chantiers.

Le lac Témiscamingue commence précisément à la tête du Long- Saut. Après avoir pris le dîner à l'hôtel Bouliane, l'unique maison du terminus, nous allons visiter la chapelle de Notre- Dame de Bonsecours. C'est une jolie petite construction en bois, de 55 pieds sur 25, qui a coûté $1,200 et qui paraît toute neuve. Une terre de 50 arpents est attachée à cette église, mais les roches qui la couvrent la rendent impropre à la culture. Les missionnaires de la baie des Pères desservent cette mission où se réunissent les treize familles éparses sur les bords de la rivière, les ouvriers catholiques de la scierie de M. Lumsden, établie à proximité, sur le Gordon Creek, et quelques voyageurs des chantiers voisins.

Vers midi ou une heure la foule des voyageurs s'embarque sous le Météor, le Clyde ou l'Argo. Rien n'est bizarre comme le spectacle de cette foule de toutes langues et de toutes les races — voyageurs canadiens et anglais — jurant et buvant à l'envi, sauvages et métis taciturnes, mères de familles et petits enfants, prêtres et religieuses.

Le lac Témiscamingue qui doit son nom à la profondeur de ses eaux n'est, pendant longtemps, que la rivière même dont le cours est ralenti. A cinquante milles en haut, vers la baie des Pères il commence à s'élargir, et il atteint, non loin de la tête du lac, ses plus fortes dimensions, 10 milles.

La traversée jusqu'à la baie des Pères prend de cinq à six heures, pendant lesquelles le même spectacle de rives boisées et montagneuses se continue dans une monotone magnificence. A peine si, parfois, sur le penchant d'une colline, on aperçoit une chaumière et quelques défrichements.

Lorsqu'on arrive au détroit formé par le fort de la compagnie et l'ancienne mission des Pères, la scène change tout à coup. Le bateau fait un tour à droite, double un cap élevé et se dirige k pleine vapeur dans une vaste baie aux rives basses et rasées. Il

accoste au quai que le peu de profondeur de l'eau a fait prolonger au loin. Nous débarquons ; encore un demi mille de marche et nous sommes au village, à la porte des Pères, où nous recevons le plus gracieux accueil.

Le village de la baie des Pères qui compte déjà une quarantaine de familles, des notaires, des avocats, des médecins, des marchands, semble destiné à prendre une grande importance comme centre de tout le pays d'alentour.

Ce pays, nous l'avons visité en partie, et nous l'avons trouvé superbe. Les récoltes jaunissantes, les fermes et les granges nombreuses et nouvellement bâties nous ont semblé l'image de la prospérité. Nous avons consulté les personnes compétentes, les Pères de la mission, le notaire Guay, agent des terres, nous avons lu les rapports de l'arpenteur Dumais ; tous sont d'accord pour vanter la fertilité du sol. Tout y mûrit, quoiqu'on en dise. Le foin demandé pour les chantiers, se vend $i8 la tonne en grange et les habitants ont la faculté de le transporter eux-mêmes l'hiver au lieu de destination, ce qui leur procure un fructueux emploi de leurs attelages. L'avoine vient à merveille. Les Pères ont fait cette année un essai de culture de froment avec le plus entier succès, comme nous nous en sommes convaincus de visu.

Quoique toute la vallée supérieure de l'Ottawa soit d'excellente qualité, les cantons Duhamel et Guignes l'emportent sur tous les autres sans compter qu'ils ont le grand avantage d'être à proximité du lac.

Le canton Duhamel en entier et presque tout celui de Guigues sont déjà pris. Le canton Fabre, ou commencent les montagnes, contient quatre bons rangs cultivables qui sont aux trois quarts vendus. Le canton Laverlochère comprend deux rangs arpentés et déjà presque tout vendus. Le reste, trop montagneux, est impropre à la culture. Dans le canton Baby, 150 lots sont occupés par des squatters sans titre. La réserve des sauvages — 10 milles sur 10 milles — est très fertile mais on on n'y peut toucher. Il reste encore, paraît-il, de vastes espaces en gagnant le lac des Quinze et l'est de la vallée jusqu'aux sources de l'Ottawa, .suffisants pour former 20 paroisses et nourrir 40,000 hommes.

Dès maintenant, on prévoit la formation d'une belle paroisse en Fabre, de deux en Guigues, de deux en Duhamel et d'une en Laverlochère.

Au nord, une vingtaine de jeunes colons irlandais non encore mariés ont été récemment établis par le Père Nédelec dans la grasse et fertile vallée de la rivière Blanche dont les terres ont le seul défaut d'être difficiles à draîner.

De l'autre côté du lac Témiscamingue, en Ontario, la montagne se continue encore pendant 8 milles au-dessus de la baie des Pères, puis vient une vaste plaine. Quelques familles protestantes, amenées d'Angleterre par un nommé Parr, y sont établis, et l'on dit qu'elles ont de la peine à prospérer. Elles seraient une quarantaine à Haileybury.

Tel est l'état actuel de la colonisation du lac Témiscamingue.

Pour être juste, nous devons mentionner ici une double plainte formulée par les colons au sujet du mauvais état des chemins et des retards dans l'arpentage des terres. Toutes les terres arpentées sont prises* et les habitants du canton Guigues, dont quelques-uns se trouvent à 15 ou 20 milles de l'église, se voient, faute de chemins, dans l'impossibilité presque absolue de se rendre au village. Espérons qu'il sera promptement fait droit à ces plaintes légitimes. Déjà M. Bouliane ouvre, pour le compte du gouvernement, un chemin d'hiver à travers la forêt, depuis le Gordon Creek jusqu'à la baie des Pères.

Enfin, pour ne tromper personne, nous ajouterons avoir entendu dire par un arpenteur que les terrains qui restent à prendre, sans être mauvais seraient bien inférieurs à ceux qui déjà sont bien occupés.

La paroisse compte aujourd'hui quatre écoles : l'école du village tenue par les sœurs, deux autres dans Duhamel, et une dernière dans le canton de Guigues.

L'hôpital est très fréquenté par les voyageurs des chantiers.

L'église de la paroisse que l'on décore actuellement, est fort petite et ne pourra longtemps suffire à tous les besoins, mais l'on

* Beaucoup, hélas, par des agioteurs qui, au lieu de cultiver, spéculent, retardant la colonisation et violant la loi.

attend avec raison, pour construire d'autres chapelles, d'être mieux renseigné sur l'avenir des colonies et sur le nombre des habitants.

Les Pères vont, une fois par mois, à la chapelle du Gordon Creek. Ils vont aussi quelquefois dire la messe au canton Fabre, dans un lieu qui semble désigné comme le site d'une future chapelle ; de même pour un autre point du canton Duhamel.

Le canton Guigues, quoique très peuplé, n'a point encore de chapelle désignée, mais le Père Beaudry y dit la messe tous les quinze jours dans la maison d'école, en attendant que Mgr. Lorrain vienne marquer l'emplacement de l'église définitive.

Ce Père, qui est chargé, depuis la mort du Père Nédelec, des missions sauvages, n'habite point à la baie des Pères. Il s'est établi dans la réserve des métis écossais de la tête du lac, d'où il visite les postes d'alentour : Abbitibi, le lac des Quinze, Matachouan, Tamagami et Kippawa. La sacristie de la chapelle lui sert de résidence.

Quant aux irlandais de la rivière Blanche, ils se rendent pour les exercices religieux, à la chapelle de la tête du lac.

Deux sociétés ont été fondées au Témiscamingue : l'archiconfrérie du Saint-Rosaire en 1888, et la société Saint-Jean-Baptiste en 1887.

MISSION DES JOACHIMS.

Quand on quitte le Témiscamingue il faut descendre, avant de trouver des défrichements de quelque importance dans le comté de Pontiac jusqu'au canton de Malakoff et au village des Joachims, près des rapides de ce nom.

La mission des Joachims, d'origine relativement très ancienne, fut fondée par les oblats, pour les sauvages et les voyageurs. Plus tard, les curés de Pembroke et de Sheenboro en eurent la charge. En 1885, Mgr. Lorrain en confia de nouveau la desserte aux oblats de Mattawa, malgré la distance de 60 milles qui la sépare de cette ville. Il y avait alors aux Joachims une petite chapelle en bois. Le Père Nédelec prit l'habitude d'y faire monter les sauvages des environs, abandonnant ainsi l'antique chapelle du fort William. D'ailleurs, ces sauvages, ainsi que ceux du Golden Lake, parlent

aujourd'hui presque tous anglais et ont moins besoin qu'autrefois de missions particulières.

En 1890, le Père Nédelec fit réparer et allonger la chapelle qui a aujourd'hui 50 pieds de long sur 26 de large, sans compter la sacristie et un appartement pour le missionnaire. Elle est en bon état, blanchie à la chaux à l'intérieur, peinte au blanc au dehors.

Cette mission se compose de cultivateurs canadiens et irlandais, mêlés de quelques protestants ; tous entendent l'anglais. Les chantiers des environs sont sa principale source de revenus. Un prêtre qui serait chargé des missions voisines de l'autre côté de la rivière, y pourrait aisément subsister. On y compte une quarantaine de familles catholiques pour lesquelles un Père vient faire mission le quatrième dimanche de chaque mois.

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