Histoire de la puissance pontificale
On a fait déjà beaucoup de brait à propos de ce livre ; on a même dit que c'était un pamphlet contre la papaiité tout récemment écrit. Je ne peux rester sous le coup de cette calomnie. Cefci n'est point une œuvre de circonstance^ Je l'ai conçM^n i 8 16^ à Tépoque où les vainqueurs du premier Emt>ire venaient de replacer le Souverain-Pontife dans la plénitude de sa double autorité ; et mes trois premiers chapitres ont été écrits dans les deux premières années de la Uestauration. Je les ai lus même en 1844 ou 45 dans deux séances particulières de l'Académie française. Les procès-verbaux en font foi; et ils peuvent être consultés parles critiques qui douteraient encore de la parole d'un homme qui n'a jamais menti à personne.
Interrompue à plusieurs reprises, remplacée par
intervalles sur mon bureau par vingt ouvrages d'une
nature diverse, cette histoire n'a été terminée qu'en
1860, au moment où commençait l'attaque du saint-
siège, et je ne voulais pas qu'on me comptât parmi les assaillants. Cependant, ce qu'on appelle aujourdTiui la question romaine n'avait aucun rapport avec mon livre, je n'avais eu d'autre intention que de raconter l'origine et les progrès d'une puissance qui était sortie des catacombes pour arriver i\ la dominaiion du monde ; et je m'arrêtais aux premières années du treizième siècle, quand Innocent III avait couronné Tœuvre de ses prédécesseurs. J'avais eu soin, je le croyais du moins, de me tenir entre les exagérations des ultramontains et celles des dissidents, avec cette passion du vrai et du juste qui fut celle de ma vie entière et qui faisait tout le danger de mon livre.
La papauté avait passé par bien des phases, et dans les douze siècles qu'embrassait mon récit, le vrai n'avait pas toujours été beau. J'ai tout dit sans ménagement, c'est ma manière, elle ne plait pas à tout le monde ; et je devais rencontrer ici des mécontentements dont mon éducation première me forçait de tenir compte. J'enfermai mon livre, et je n'y voyais plus qu'une œuvre posthume, quand les échos du Vatican remplirent l'Europe entière des éclats d'un anathème le plus inouï, le plus imprévu, le plus brutal que le courroux du saint-siége eût jamais lancé. Dans un siècle où tout est percé à jour, les Francs-Maçons étaient présentés au monde comme un ramas d'athées, de révolutionnaires, de bandits qui faisaient honte à l'humanité et que la société devait rejeter de son sein. La langue du Vatican n'avait point suffi à la violence du chef de l'Église, il avait emprunté au langage des carrefours les ex-
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pressions les plus injurieuses. Nous n'étions pas dignes qu'un honnête homme daignât nous tendre la main, nous adresser le moindre salut. Je l'avoue, mon exaspération fut grande et violente. Affilié depuis soixante-huit ans à la franc-maçonnerie, je n'avais entendu dans les loges que des leçons de morale, de vertu, de charité, jamais d'attaque au for intérieur des adeptes, à aucune des religions qui se partagent le monde. Devenu grand-maltre d'une portion considérable de la maçonnerie universelle, j'avais prêché la même doctrine ; et je me rappelais que le 28 décembre 1864, ayant pris pour texte de mon allocution une velléité d'athéisme qui s'était manifestée dans une loge étrangère, je m'étais écrié en finissant : Malheur aux hommes que Dieu gène^ malheur aux nations qui se laissent mener par de tels hommes I Je me rappelais surtout l'enthousiasme qu'avait provoqué cette exclamation dans une assemblée de cinq cents personnes ; et ces hommes devaient être, dix mois après, frappés comme athées par les foudres du saint-siége ; et moi, leur chef, je n'étais plus, aux yeux du Saint-Père, que le chef d'une caverne, moi qui, depuis mon enfance et dans toutes les positions que le hasard m'a faites, ne fus jamais que l'esclave de mes devoirs et de ma conscience ; moi, le plus désintéressé des hommes dans un siècle de cupidité effrénée, je n'étais plus qu'un de ces êtres vils que la société repousse, que l'honnête homme évite de rencontrer. Ma colère était au comble ; et ce livre me partit de la main, sans que je prisse la peine de le relire. Ce n'est qu'en corrigeant les épreuves que j'ai pu m'en rappeler le cou-
tenu ; et je me suis demandé vingt fois comment on pourrait aujourd'hui me faire un crime de ce qu'on avait déjà toléré de ma plume.
En effet, chargé de rédiger, dans le Dictmuiaire de la conversation et de la lecture, tout ce qui concernait la papauté, j'avais déjà fait la biographie de cent cinquante Papes qui figurent dans cette histoire, et personne n'avait lancé l'anathème contre le biographe. Ce dictionnaire avait été cependant tiré et vendu à plus de douze mille exemplaires ; et je me rappelle à ce sujet une anecdote assez curieuse. C'était en 1836, nous avions commencé la lettre G. lorsque nous apprîmes que, par l'influence du saintsiége, on avait arrêté, sur la frontière d'Italie, les quinze cents livraisons qui étaient adressées aux souscripteurs de la Péninsule. L'éditeur vint m'annoncer que ses négociations échoueraient si je ne renonçais pas à faire l'article Grégoire VII. — Qu'à cela ne tienne, répondis-je, faites-le composer par un autre. — Il choisit un abbé pour cette notice si dangereuse, et je me contentai des quinze autres Papes du nom de Grégoire. Mais l'abbé mourut avant d'avoir commencé sa tâche ; et nous n'avions plus que tjrois ou quatre jours devant nous. L'éditeur vint me conter sa peine et me demander si je me sentais le courage de modérer un peu mon opinion, je répondis que je serais vrai comme toujours. Mais la nécessité l'emporta sur la peur. Je fis ou plutôt je brochai mon Grégoire VU. On lut l'article à Rome sans froncer le sourcil, et les livraisons séquestrées furent libres de poursuivre leur route.
Me damnera-t-on maintenant pour avoir réuni en
corps d'histoire ce que j'avais éparpillé dans les soixante volumes du dictionnaire ? C'est possible. Le papisme a fait bien des progrès depuis trente ans. Mes futurs antagonistes, qui étaient, jusqu'à ce moment, de mes meilleurs amis, prétendent que la papauté est arrivée à Rome tout d'une pièce avec saint Pierre ; et moi, j'ai établi que Tévéque de Rome avait été intronisé comme tous les autres, et que la résidence de la capitale du monde lui avait inspiré l'ambition de le dominer à son tour. Mais enfin, quoi qu'il en soit, il y a eu des luttes, des résistances, de violentes querelles. Eh bien! c'est ce que je raconte et personne ne peut le nier. Seulement, ce que je considère comme des actes d'indépendance de la part des évèques, des conciles, des patriarches et des souverains est regardé par d\iutres comme des infractions à la loi divine. On en jugera. Mais si on traite d'impie la plume qui a écrit les chapitres de saint Athanase, de saint Ambroise, de saint Chrysostùme, de Grégoire le Grand et autres, je ne saurais trop que penser de mes critiques.
VlKNNET.
DE LA