‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 2)Chapitre 141 sur 268 · Gr«5g., Hb. H, Epiil. XXXVII · texte numérisé non relu

Gr«5g., Hb. H, Epiil. XXXVII

apparence de ri'alilé dans la prétendue donation de Constantin.

La situation de Rome et de son évéque, quelque dangereuse qu'elle pût être, n'était pas au reste une excuse suffisante de cette conduite; mais il faut la définir pour atténuer s'il est possible cette faiblesse de Grégoire, et je ne puis faire mieux que de copier le tableau qu'il en fait lui-même dans une de ses homélies, c Cette Rome, dit-il, autrefois maîtresse du monde, nous 1 voyons où elle est réduite, accablée de douleurs, 1 abandonnée par ses citoyens, insultée par ses ennemis, 1 pleine de ruines. Ses édifices mêmes se détruisent, ses 1 murailles tombent. » Les Lombards hurlaient sans cesse autour de la ville ; les lamentations des peuples d'Italie venaient chaque jour donner au pape la triste preuve de son impuissance. Ses foudres n'avaient point encore la force que devaient lui imprimer plus tard les superstitions du moyen âge : les exarques de Ravenne ne lui montraient pas toujours la bienveillance que lui témoignait le souverain dont ils étaient les délégués. Le patrice Romain avait soutenu contre lui la rébellion des évêques de Dalmatie, appuyé de ses armes la consécration de Maxime de Salone. Grégoire l'accusait même de traverser ses négociations avec le roi des Lombards; et ce n'était point une calomnie, puisque, à la mort de Romain, son successeur Calliniquc lui procura cette paix dont il avait si grand besoin. Grégoire avait eu même à réprimer l'ambition de l'évéque Jean de Ravenne, qui, se targuant de la protection de Texarque et de l'importance politique de sa résidence, affectait des airs de su-

périorîté à Tc^gard des évoques de la province romaine. Tous ces périls avaient droit de l'alarmer ; et c'est pour les conjurer qu'il se tournait en même temps vers les rois d'Occident qui se distinguaient par leurs libéralités envers TÉglise et qui lui témoignaient à lui-même des ' hommages de véritables chrétiens. De là ses lettres au roi de Bourgogne Thierrjs à Théodebert, roi d'Austrasie, à Clotaire de Neustrie, et malheureusement à la reine Brunehaut. Il est fâcheux de lire dans celles-ci que • la » nation française était heureuse de vivre sous une sem- 1 blable reine, sous une princesse douée de tant de ver- » tus<. » Mais, comme dit le jésuite Maimbourg, « cette • méchante femme était en même temps la plus adroite » à s'acquérir le clergé, parce qu'au milieu de ses crimes » les plus atroces, elle conservait un- esprit de magnifi- 1 cence extraordinaire envers les gens d'Église, et en fon- 1 dations de couvents et de temples^. » D'autres motifs excusaient les flatteries intéressées de Grégoire.Il lui était difficile de veiller sur les Églises de la Gaule et de l'Espagne, où chaque jours'introduisaient de nouveaux abus. Les vicaires qu'il avait établis dans la ville d'Arles et dans d'autres métropoles, ne suffisaient pas à réprimer les désordres qui souillaient ces Églises ainsi que les monastères. Il trouvait une surveillance active dans les puissances catholiques et il les encourageait par ses éloges. Une de ses lettres à Brunehaut parle d'ordinations simoniaques, de l'ignorance des clercs, de la tendance de certains évêques à s'affranchir des règles de la discipline.

i, Grég.. liv. II. EpUt. Vin.

' 2. Maimb., p. 336.

Les trois ou quatre rois qui se partageaient la Gaule étaient seuls capables d'y mettre ordre; et il sentait que le meilleur moyen de soutenir leur zèle était de les flatter, et d'oublier la barbarie de leurs querelles domestiques. C'est par le même motif que ses flatteries s'adressaient aux rois de TËspagne, où ces désordres étaient à leur comble et ne pouvaient-étre réprimés par ses légats. Mais ces rois sacrifiaient tout à l'Église; et si l'un deux était seulement soupçonné de porter la moindre atteinte aux privilèges de son siège, l'évéque de Rome savait bien retrouver l'énergie et la fierté des Jules et des Léon. Il redevenaitalors ce qu'il avait été sous l'empereurMauriçe, quand il lui écrivait t qu'il voulait bien être le serviteur f des évêques, mais qu'il n'abaisserait jamais sa tête, » même sous le glaive, si quelqu'un élevait la sienne 1 contre Dieu *. •

Montrons saint Grégoire dans des occupations plus dignes. Il faut voir dans sa volumineuse correspondance tous les soins qu'il se donne pour soulager les victimes de la guerre et des ravages qu'elle laisse après elle, les ordres qu'il envoie aux administrateurs des domaines de l'Église en Italie, en Grèce, en Sicile, en Afrique, pour la distribution de leurs revenus aux ecclésiastiques, aux monastères et aux hôpitaux. Ses libéralités sont prodigieuses, il ne garde presque rien pour lui-même. Un autre soin l'occupait encore. C'était le règlement des offices de la messe, de toutes les cérémonies de l'Église. Il composa un antiphonaire, il ouvrit une école de psal-

i. r.rép., liv. lY, EpUt. XXXI.

modie; il y enseignait lui-même, et le fouet à la main, dit-on, la manière de chanter les psaumes, les hymnes, les cantiques, toute la poésie des oflSces. Avait-il le pressentiment des avantages que dans la suite des temps la religion retirerait de ces puissants auxiliaires de la morale et des dogmes de Jésus-Christ? La ruine des superstitions qui déshonoraient Tesprit humain fut aussi un des travaux de son apostolat. Il y voyait des vestiges du paganisme, mais n'en créait-il pas de nouvelles, en parlant dans un grand nombre de ses épîtres des miracles qu'avaient opérés les Papes et les saints de son siècle ?

Il procura un plus grand avantage à son siège par la conversion des peuples d'Angleterre, qui avait constamment occupé sa pensée. Il n'était encore qu'un simple moine, lorsque, passant sur une place de Rome, il vit de jeunes esclaves mis en vente, beaux de visage, bien faits de corps et s'informa de quelle nation ils étaient. Ce sont des Angles, répondit le marchand ; et Grégoire, jouant sur les mots latins Angli et Angeli^ s'écria que ce n'étaient point des Angles, mais des anges. Il demanda ensuite s'ils étaient chrétiens, et en apprenant qu'ils étaient idolâtres, il en fut douloureusement affligé. J'aurais mieux aimé qu'il eût employé quelque débris de sa fortune à racheter ces malheureux , qui semblaient être là pour attester qu'à la fin du sixième siècle de l'ère chrétienne les puissants de l'Église maintenaient encore cet esclavage qu'avait condamné le Rédempteur. On pourrait en lire aussi des exemples dans Grégoire de Tours. Cet esclavage s'y montre à chaque page, et, deux siècles après, les libéralités de Charlemagne envers le

moine Alcuîn constatent encore cette infraction des lois de Jésus-Christ, puisque ce moine possédait à lui seul vingt mille esclaves. Mais enfin Grégoire prit plus de soin des âmes de ces malheureux que de leur liberté. Il voulut partir sur-le-champ pour aller convertir ce peuple d*anges : et Rome entière s'était précipitée au-devant de lui pour le retenir dans l'Église qu'il était destiné à gouverner. Mais il n'oublia jamais ses beaux Anglais. La religion chrétienne n'était pas une nouveauté pour leur patrie. Elle y avait paru autrefois à la suite des armées impériales, et nous avons vu le moine Morgan ou Pelage sortir d'un monastère breton pour remplir le monde de son hérésie. Mais les Anglo -Saxons y avaient porté depuis le fer et la flamme ; et la religion et l'empire de Rome s'y étaient engloutis dans des • fleuves de sang. Le moine Augustin ou Austin, disciple de saint Grégoire, arriva dans un des sept royaumes de l'heptarchie à la tête de quarante de ses frères, avec, tout l'appareil des cérémonies chrétiennes, et cinq ans après le roi et le royaume de Kent étaient convertis. Les vieux temples, les vieux monastères se relevaient de leurs ruines ; et, certain d'avance que les six autres royaumes allaient suivre cet exemple, Grégoire ordonna à son délégué d'instituer douze évoques. Il l'érigea lui-même en métropolitain d'une île dont il ne possédait encore qu'une province. Sa prévoyance fut bientôt justifiée. Celte con(|uéte spirituelle fut en effet très- rapide, mais le nouvel archevêque eut quehjue peine a faire comprendre à ses suffragants (jue la domination du pape était la suite uécessaire de leur conversion. S'il faut en croire

Bède le Vénérable qui écrivait, cent ans après, Y Histoire ecclésiastique de t Angleterre ^^1)1110111^ abbé de Bangor et Tune des créatures d'Augustin, lui demanda quel besoin ils avaient d'aller chercher un supérieur à Rome, puisqu'ils avaient un évêque qui présidait à leurs églises. Le pape ignorait sans doute ces témoignages d'indépendance; il ne cessait d'écrire à Augustin pour diriger sa conduite, pour résoudre ses doutes, pour établir des règlements de discipline, jusqu'à des lois civiles que la barbarie de ces peuples ne pouvait inventer. Dans le nombre de ces lettres, il en est une que je ne saurais négliger, car elle amène une question fort controversée et qui fait peser sur ce grand pontificat une accusation de sauvagerie. Dans cette lettre adressée au moine Mellitus, qui allait rejoindre et seconder Augustin, Grégoire lui dit de ne pas abattre les temples païens, de se borner à détruire les idoles «; et l'on se demande si ce pape a détruit en effet des monuments de l'antiquité et la plupart des livres qui manquent à notre admiration. L'existence d'une grande partie de ces monuments dans Rome dépose en faveur de Grégoire, et l'on pourrait citer encore les lettres qu'il adressait à Sérénus, évêque de Marseille, pour lui reprocher la destruction des images, des tableaux sans doute qui ornaient les églises. II ne veut pas qu'on les adore ; mais il les regarde comme nécessaires à l'instruction des hommes, comme étant la représentation des histoires du vieux temps 3. Il n'appliquait vrai-

i. Ut. II.

t. Grég., liy. IX, Epiit. LXXL

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