Hist univ,, liy. IV, ch. xvii
à l'heuf'e même où il lui écrit. La rébellion était toujours flagrante en Italie. C'est maintenant le duc de Bénévent Aréchis, le souverain de ce même duché qu'Anastase a compris dans la donation : il s'est soulevé contre le roi d'Italie, et ni Pépin ni Adrien ne peuvent réprimer sa révolte. C'est Gharlemagne qui revient, qui force le rebelle à demander la paix, à payer un tribut annuel à son fils Pépin. Le roi ne rentre en France que pour donner un nouveau témoignage de sa puissance spirituelle. Il convoque un concile à Francfort pour examiner de nouveau la question des images. Les légats du pape y assistent, et les évêques y viennent en foule de toutes les parties de rOccident. C'est Charlemagne qui préside; c'est sous ses auspices que les Pères de ce concile rejettent, méprisent et condamnent l'adoration des images, que ne cesse d'approuver l'Église de Rome. Il prononce encore en matière de foi à propos d'une hérésie qui a surgi en Espagne. L'évêque Félix d'Urgel y soutenait que Jésus- Christ n'était selon la chair que le fiils adoptif de Dieu, et sa doctrine était approuvée, propagée par les archevêques de Prague et de Tolède. Ce dernier, nommé Elipand, ne la soumit point au pape, mais à Charlemagne. Le roi prit cependant l'avis d'Adrien; mais ce fut le concile de Francfort qui condamna cette hérésie. On doit conclure de ces faits que Charlemagne se considéra toujours comme l'évêque des évêques ; et le pape se gardait bien de lui dire qu'il franchissait la limite des deux puissances. Il n'eut point au reste le temps de répondre à la sentence renduepar ce concile contre les images. La mort termina ce pontificat de vingt-trois ans, en décembre
798 ; et Gharlemagne honora la mémoire d' àdrien par une épitaphe latine qui renfermait une belle oraison funèbre, et qu'on a depuis attribuée au moine Alcuin. Il n'y a rien dans ces trente-huit vers qui laisse percer la plus faible idée d'une puissance temporelle. Gharlemagne l'appelle le père de l'Église, l'honneur de Rome, la gloire du Christ, le pasteur du troupeau chrétien, mais c'est tout. 11 se plaît à unir les noms d'Adrien et de Charles, mais lui est roi, le pape n'est que père.
Léon 111 fut élu le 25 décembre, jour même des funérailles d'Adrien, et ses légats furent chargés de présenter à Charlemagne Tétendard de la ville de Rome et les clefs de saint Pierre, en le priant d'envoyer un de ses grands en Italie pour recevoir le serment de fidélité que lui devaient les Romains. C'est Angilbert, abbé de Centule ou Saint-Riquier, qui fut chargé de cette mission, et qui porta au nouveau pape une grande partie des trésors que le roi avait conquis sur les Avares. II est;, probable que les insignes que le pape avait envoyés au roi furent rapportés à Rome, car ils servirent souvent à ce même usage ; mais il est difficile de ne pas y voir rhommage d'un sujet à son souverain. La donation en souffrira, mais les faits incontestés sont des arguments sans réplique, et celui-là ne sera pas le dernier.
Une révolte domestique mit en péril les jours de Léon III. Deux parents du pape Adrien, nommés Pascal et Campule, avaient vu avec déplaisir le successeur qu'on lui avait donné, et s'en étaient vengés en coupe-jarrets. Le 25 avril 799, des assassins apostés par ces misérables
près du monastère de Saint-Sylvestre, surprirent Léon III à la tête d'une procession, le renversèrent de cheval; et Pascal et Campule se jetèrent sur lui pour lui crever les yeux. Il put échapper à cet horrible supplice, si fréquent dans ces temps de barbarie; mais on l'entraîna dans le monastère de Saint-Érasme ; et il y eût péri sans doute si ses amis n'avaient pris les armes, et ne Tavaient arraché pendant la nuit au cachot où on Tavait enfermé. Winigise, duc de Spolette, courut à son secours, Temmena dans son palais; et c'est de là qu'il partit pour aller demander justice à Charlemagne. Ce roi le reçut à Padèrborn, en Saxe, au moment où lui arrivaient les accusations que les ennemis de Léon avaient inventées pour justifier leur guet-apens. Charlemagne le consola, lui promit une prompte vengeance et le renvoya en Italie avec une brillante escorte de comtes et d'évêques. Dix d'entre eux furent désignés par lui pour juges de cet étrange procès; il suivit de près ses commissaires, et fut reçu en souverain par le clergé et le pape qui allèrent au-devant de lui jusqu'à Nomente. Léon jura dans Péglise même de Saint-Pierre qu'il n'avait commis aucun des crimes dont on l'accusait. Les preuves furent reconnues impossibles, et Pascal et Campule furent punis comme de vils calomniateurs.
La reconnaissance de Léon III amena un de ces événements qui sont longtemps l'entretien du monde, qui font époque dans l'histoire; et celui-ci a donné lieu à bien des commentaires et des prétentions diverses. Les historiens contemporains rapportent le fait sans y ajouter le moindre corollaire, et ils laissent le champ libre aux
interprétations. Ils disent donc que le jour de Noël, 2S décembre 800, le roi étant allé entendre la messe à Saint- Pierre, fut couronné inopinément par le pape, que le peuple se mit à crier : c A Charles Auguste, couronné de » la main de Dieu, grand et pacifique empereur des Roi mains, vie et victoire I » que le pape se prosterna surle-champ à ses pieds, le reconnaissant pour roi des Romains et conséquemment pour son maître * ; qu'enfin il répandit Thuile sainte sur son front, et renouvela le sacre du jeune Pépin comme roi dltalie. Le peuple était évidemment dans le secret du pape ; et il serait fort étonnant que Charlemagne Teût ignoré. On le fait cependant protester qu'il n'en savait rien ; que, si on l'avait instruit du dessein du pape il n'eût point paru dans la basilique. Bien des écrivains ecclésiastiques et autres n'ont point admis cette ignorance. Ils affirment que ce titre était l'objet de son ambition, qu'un synode de Rome avait même déclaré que c'était la seule récompense digne de lui, qu'il avait dit lui-même qu'il attendait cette dignité impériale comme le prix de sa munificence. A ces auteurs on oppose le témoignage contemporain d'Eginhard, qui déclare positivement que le roi était loin de souhaiter cette dignité, et celui du moine de Saint-Gall, qui avait consulté beaucoup de comtes et de prélats du temps de Charlemagne. Les anecdotes ridicules dont ce moine assaisonne ses récits l'ont justement discrédité. Mais dans les faits historiques on peut lui accorder une certaine créance. C'est d'après lui que, sans le nommer, Fleury
i. Ëgiobard ; Théophile^ moine de Saint-GaU.
prête à Gharlemagne la crainte de mécontenter les Grecs en sollicitant ou acceptant Tempire. D'autres ont dit que c'est pour cela qu'il s'était borné d'abord au titre de patrice. Je n'ai point parlé de ce titre, parce qu'il est évident que Charles avait été sacré roi d'Italie et qu'il y paraissait toujours en roi. Mais qu'avait-il à craindre de ces Césars dégénérés qui tremblaient alors devant des califes, qui ne pouvaient plus envoyer un soldat en Italie, et dont il recevait presque des hommages? On pourrait tout concilier, ce me semble, en donnant au regret qu'exprimait Charlemagne d'avoir été surpris par Léon III, une interprétation plus naturelle. Il devait se plaindre de cette surprise, mais par la raison que le pape s'était hâté de lui poser la couronne sur la tête, pour l'empêcher de la prendre lui-même sur l'autel où elle était sans doute déposée, car sans cela il faudrait faire apparaître cette couronne par une sorte d'escamotage. Cette version est d'autant plus vraisemblable que dans l'assemblée d'Aixla-Chapelle, où en présence des seigneurs et des évêques il associa son fils Louis à l'empire, il lui ordonna de prendre la couronne sur l'autel et de se couronner luimême, pour faire voir qu'il ne la tenait que de Dieu. Quoi qu'il en soit, Charlemagne et le pape devaient être impatients de mettre fin à cette fausse position qi^e leur avaient faite les événements. L'empire d'Occident était sans maître. Le pape n'avait plus rien à espérer de Constantinople, et le grand nombre de peuples réunis sous le sceptre de Charlemagne, ne pouvaient obéir qu'à un empereur. Mais que devient la donation ? Que devient la puissance temporelle d'un pape qui adore le roi des
Romains qu'il vient de sacrer i, le souverain d'une ville qu'on prétend lui avoir été donnée à lui-même? Que devient même son autorité spirituelle, quand oubliant sa foi dans les images, il adopte pour souverain le roi même qui vient d'en faire condamner le culte par un concile ! Quel est enfin le supérieur des deux? Concluons ' encore une fois qu'il y a folie à chercher daiis ce chaos des arguments pour établir ou infirmer les privilèges du saint-siége ; et que Gibbon a raison de dire que tous ces détails sont enveloppés dans la nuit la plus obscure.
La position de Charlemagne est la seule qui n'ait plus rien d'équivoque. Après quatre cent vingt-quatre ans d'invasions et de guerres civiles, la puissance impériale se relevait en Occident. Elle prenait l'Église sous sa protection, comme l'avait fait Constantin et sans nut doute avec les mêmes privilèges. Ce n'est point le pape qui fait punir Pascal et Campule, qui règle les affaires ecclésiastiques et civiles de Rome. C'est Charlemagne 2. L'exercice de la justice est la plus haute marque de la souveraineté. Yit-on jamais le maître d'un État implorer celle d'un autre pour faire punir deux de ses sujets? Six ans auparavant ce prince avait fait décider par son concile de Francfort que si les évêques et les métropNolitains ne pouvaient terminer les procès qui s'élèveraient entre les clercs, les parties lui seraient renvoyées à lui-même; et il usait de cette prérogative. On peut souvent penser que le pape n'était à ses yeux que le
i. Sigonius.