‹ Histoire de la puissance pontificale (volume 4)Chapitre 38 sur 112 · Conciles, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Conciles, t. VIII, p

peut déposer les rois, mais il est impossible de ne pas l'inférer de ses paroles; il se fait l'arbitre de leur légitimité, de la manière dont ils gouvernent et prêche ouvertement la révolte contre ceux qu'il lui plaît d'appeler tyrans ou rebelles à Dieu. Certes il serait à souhaiter qu'il y eût une puissance au-dessus des rois pour les maintenir dans les voies de la justice, mais cette puissance ne peut se trouver sur la terre. Celle qui s'en est mêlée a fait voir tout ce qu'il y avait de dangereux et d'arbitraire dans l'interprétatiofa et dans l'application de ces maximes. Elle a moins agi dans l'intérêt des peuples que dans l'intérêt de son ambition, et sa justice a été souvent faussée par des considérations qui n'ont d'importance qu'aux yeux du prêtre.

Mais les rois de ce temps, les indignes héritiers de Gharlemagne étaient prêts à tout souffrir du sacerdoce : ils craignaient de s'exposer aux humiliations que les évêques et les moines avaient fait subir à Louis le Débonnaire, et n'étaient plus que les esclaves de la puissance ecclésiastique sous l'impérieux despotisme d'un pape qui avait éprouvé leur faiblesse. Ils avaient beau s'humilier devant lui, ils n'étaient jamais assez bas. Si Charles le Chauve et Louis le Germanique s'excusent de n'avoir pu envoyer des évêques à un concile de Rome, sous prétexte qu'ils étaient obligés de surveiller les pirates normands qui infestaient alors nos rivages et nos fleuves, le fier Nicolas leur répond que c'est aux guerriers de veiller et aux évêques de vaquer à la prière. Si l'empereur Louis le presse de rétablir Gonthier et Theutgaud dans leurs sièges, il le refuse en lui reprochant

de n'avoir jamais pris intérêt aux maux d« l'Église; il écrit aux évêques de rappeler aux rois leurs serments et leurs devoirs, de ne pas oublier que ces rois ont été confirmés par l'autorité du saint-siége, que c'est le pape qui leur a ceint l'épée, qui a posé la couronne sur leur front. Il justifie ainsi les pressentiments de Gharlemagne. Il ordonne à ces rois de forcer Lothaire à lui obéir. Son légat Arsène, aussi altier que lui, va de l'un à l'autre pour leur transmettre ses paroles hautaines. Il va trouver Lothaire à Francfort, et lui dit de choisir entre Thietberge et l'anathème : il lui ramène cette reine et le force à lui rendre Waldrade pour qu'il la conduise à Rome. Elle s'échappe des mains de ce légat avant de passer les Alpes, et Nicolas l'excommunie ; il Tannonce aux rois, aux évêques et leur enjoint de ne pas soutlrir qu'elle retourne vers Lothaire. Elle le rejoint cependant, et son royal amant ne peut résister à ses larmes. II invente de nouveaux moyens pour arriver à son divorce avec Thietberge; il la tourmente, il la force par de mauvais traitements de solliciter elle-même ^a retraite de la cour. Mais quand elle dit au pape qu'elle désire finir ses jours dans un cloître, t vous mentez, répond-il

! » avec insolence, ce n'est pas vous qui parlez, c'est votre

» indigne époux. » Et il excommunie Lothaire *, il lui défend de venir à Rome à moins qu'il ne se fasse absoudre. Si Thietberge persiste dans sa résolution en

I lui manifestant des craintes pour sa vie, « il vaut

» mieux, répond-il, que vous receviez la mort que de

â. Conciles, L Vllî, p. 501.

> toer YOlre âme par te mfnsoage. » Il la renvoie à son mari el conmiande à Lothaire de la traiter en tout camme sa femme.

' Ce roi était coupable sans doute^ mais le pontife allait trap loin dans sa colère. On se prend à souhaiter quelque chose de plus qu'un Gharlemagne, l'indignation invoquerait même un Julien. Mais les rois se soumettront longtemps à cette tyrannie. Deux siècles plus tard, Robert de France la subira par piété, et Hiilippe-Auguste y sera forcé par Tintérêt même de sa couronne et de ses peuples. Un autre adultère est venu se mêler à ce procès interminable. Ingeltrude, fille du comte Matfrid, avait quitté le comte Bozon son époux pour vivre avec un amant. Nicolas la somme de comparaître devant un concile de Milan; et sur son refus, il l'excommunie. Il menace encore ce même Lothaire qui Ta reçue dans ses Élats, il châtie les évêques qui hésitent à la persécuter. Ses principes de morale n'étaient pas cependant invariables. Il ne craignait pas même de se contredire, pourvu que la contradiction profitât à son autorité. Judith, fille de Charles le Chauve, avait quitté son père pour suivre son amant Baudoin, comte de Flandres. Le roi l'avait maudite, les évêques de France l'avaient excommuniée. Nicolas prit sa défense et contraignit Charles le Chauve d'unir les deux amants qui avaient méconnu son autorité paternelle. C'est que dans l'un comme dans l'autre cas, il y avait un roi à humilier et des évêques à soumettre. Tout pliait donc en Occident sous sa volonté suprême : la résistance de Lothaire n'était plus que la mutinerie d'un enfant gâté qu'on veut priver de sa

poupée. Sa désobéissance ne pouvait aller jusqu'à la rébellion ; ses oncles l'auraient contenu et détrôné peutêtre. Un seul homme pouvait lutter contre Nicolas : c'était le vieil Hincmar. Cet archevêque de Reims était devenu par son savoir et par son austérité Toracle de la Gaule, on le consultait de toutes parts, ses opinions dominaient les conciles et devenaient presque toujours des décisions canoniques. Mais son respect pour le saint-siége comprimait toutes les velléités d'indépendance qu'auraient pu lui inspirer son crédit et sa renommée. Tant que Rome n'avait pas prononcé, il l'éclairait par les conseils de son expérience; son langage était même sévère, il y mettait parfois une roideur que Nicolas n'avait pas toujours tolérée. Mais dès que le pape avait décidé, Hincmar se soumettait sans murmure, à moins que Rome ne vînt attenter aux privilèges de son Église. Il n'était pas sujet de Lothaire; il n'avait à le blâmer ni à le défendre, quand surtout l'archevêque Gonthier se soumettait lui-même et sollicitait la grâce du pape dont il avait bravé les anathèmes jusque dans l'église de Saint-Pierre.

L'Orient était plus difficile à dompter, il n'y avait point là une multitude de rois qu'on pût opposer l'un à l'autre, et Rome avait plus d'une fois éprouvé que sa puissance y dépendait de la volonté de l'empereur. Elle n'y avait été reconnue que par alternatives ; et depuis cinquante ans l'attention des Papes avait été détournée de ces contrées par l'ambition d'acquérir en Occident une puissance temporelle. Léon l'Arménien avait détruit le culte des images sans que Rome y eût pris garde, et

l'impératrice Théodora Tavait rétabli sans que le saintsiége eût pris seulement la peine de Ten remercier. Ses relations avec Gonstantinople furent renouées à Toccasion de deux patriarches qui se disputaient le siège de la capitale; et cette lutte, tournant au profit d'un ambitieux opiniâtre, amena le schisme des deux Églises, sans que les quatre ou cinq Papes que cet esprit rebelle rencontra sur son chemin, eussent d'autre tort que d'avoir soutenu contre lui le droit et la justice. Un saint homme du nom d'Ignace occupait le siège patriarchal de Byzance depuis Tan 847. C'était le dernier des fils de Michel Guropalate qu'avait détrôné Léon d'Arménie, et ses malheurs comme ses vertus lui avaient attiré la vénération de tout l'Orient. La cour seule le détestait, parce qu'il n'avait pu tolérer les orgies sacrilèges de Michel le Bègue et les débauches du patrice Bardas, oncle de ce nouveau Caligula. Ce misérable adultère, il y en avait alors sur presque tous les trônes du monde, ne put supporter la rigidité apostolique du saint patriarche. Il le fit chasser de son siège et lui substitua de lui-même un officier du palais qui avait pris part sans doute aux saturnales impériales. C'était le fameux Photius, illustre par son savoir, plus illustre encore par son ambition et par sa fourberie. Il triompha d'abord de l'opposition de quelques évêques, qui le traitaient de schismatique, par une déclaration d'orthodoxie, et fut sacré le jour de Noël 858,après avoirpasséen moinsd'une semaine par tous les grades de la hiérarchie sacerdotale. Ces évoques ne tardèrent point à se repentir de leur servile complaisance. Dès qu'il fut en possession de son siège, Photius se mit à persécuter les partisans du ver- II. 7

tueux Ignace, à le tourmenter lui-même pour lui arracher son abdication. Ce furent cinq années de tortures inouïes. Le malheureux patriarche fut traîné de prison en prison, d'exil en exil, rappelé souvent par un rival impitoyable suivant les besoins de son ambition et renvoyé dans les déserts à la merci des sicaires qui se faisaient un jeu de son supplice. Les partisans de cet infortuné pontife osèrent en vain manifester leur ressentiment par l'excommunication de son persécuteur. Soutenu par Bardas et par Michel III, Photius prononça la môme sentence contre Ignace et ses adhérents, et les fit bannir de Constantinople. Les murmures éclatèrent de toute part. La plupart des évéques orientaux montrèrent quelque ténacité dans leur résistance aux volontés impériales; et c'est alors que dans l'espoir de fortifier son usurpation, Photius se souvint qu'il y avait à Rome une autorité dont l'Orient avait quelquefois reconnu la puissance. Il se doutait cependant que le pape ne lui passerait pas toutes ses violences, et se crut assez adroit pour les dissimuler. Il envoya une profession de foi que Nicolas trouva parfaitement orthodoxe; il affecta une humilité profonde, se présenta comme une malheureuse victime de la vénération publique, et parla surtout de la déposition d'Ignace comme d'une abdication volontaire. L'empereur Michel s'associa facilement à cette fourberie. Il confirma toutes les assertions mensongères de son favori; et une ambassade solennelle de quatre évoques, présidée par le protospataire Arsaper, oncle de Photius, vint à Rome chargée de présents magnifiques pour le tombeau de saint Pierre.

Jamais l'Orient n'avait rendu un plus grand hommage au chef de FÉglise romaine. Mais, il faut le dire à la louange de Nicolas, ce,pape n'en fut point ébloui au point de lui sacrifier la justice. Étonné de ne voir aucun envoyé d'Ignace, il en conçut des soupçons quFcomprimèrent sa joie; et il est probable que l'indiscrétion de quelque membre ou valet de cette ambassade lui révéla ce qui s'était passé à Constantinople. Il ajourna sa décision sous prétexte d'informations plus précises. Il chargea Rodoalde, évêque de Porto, qui étai rentré en grâce, et Zacharie, évêque d'Anagnie, d'accompagner les envoyés de Michel à Byzance et leur ordonna de lui faire savoir tout ce qu'ils pourraient apprendre. Il écrivit par eux à l'empereur et à Photius; il leur fit sentir qu'il en savait plus qu'on n'avait voulu lui en dire, en se plaignant qu'on eût déposé Ignace sans consulter le saint-siége et surtout qu'on lui eût donné un laïque pour successeur. Cette réminiscence de toutes les prétentions des Papes fit prévoir à Photius que son usurpation ne serait pas confirmée par celui qu'il avait eu l'imprudence de prendre pour arbitre, et il essaya de tromper, d'intimider ou de séduire ses légats. C'était un aveu secret de son impuissance à triompher des oppositions qui éclataient autour de lui. Il fit d'abord cerner les deux évê- * ques italiens par des espions pour empêcher la vérité de pénétrer jusqu'à eux, leur défendit de communiquer avec la cour, les menaça de la prison, et, reconnaissant l'inutilité de la violence, il les corrompit enfin par ses libéralités. Il assembla alors, après huit mois de délais, un ccfncile de trois cent dix-huit évêques, auquel les lé-

gats assistèrent et que voulut présider l'empereur luimême pour imposer aux récalcitrants. Le malheureux Ignace fut amené sous Thabit d'un simple moine, mais il y montra toute la dignité d'un patriarche. Il déclara aux entoyés de Rome qu'il ne les reconnaîtrait pas poux* juges s'ils ne chassaient à l'instant du concile l'usurpateur de son siège. Il élevait ainsi l'évêque romain au-dessus de tout ce qui était présent. Mais sa voix et celles de ses amis furent étouffées par les clameurs des serviteurs de la cour. Photius eut même l'effronterie d'attaquer l'élection d'Ignace qu'il avait respectée pendant dix ans, et il fit paraître de faux témoins, au nombre de soixante-douze exigé pour la condamnation d'un évêque *. La déposition d'Ignace fut alors régulièrement prononcée par la majorité de ce concile; et les deux légats souscrivirent cette indigne sentence, qui fut suivie d'un redoublement de barbarie à l'égard du malheureux qu'elle frappait.

Ces légats crurent pouvoir tromper le pape à leur retour à Rome. Ils lui rapportèrent de nouvelles lettres dans lesquelles Photius renouvelait ses faux semblants d'humilité et d'obéissance. Mais Ignace avait enfin trouvé le moyen de tromper ses surveillants; et un message, remis de sa part à Nicolas par un moine, lui fit connaître toute la vérité. L'indignation l'emporta cette fois sur la prudence; et la tolérance devenait impossible. Elle aurait peut-être évité le schisme des deux Églises, mais dans l'ignorance de l'avenir, sous l'influence des iniquités du

i. Nicolas, p. 1206.

moment, celui qu*on prenait pour juge aurait manqué à toutes les lois de la justice s'il n*eût condamné Tauteur de tant d'infamies. Le pape Nicolas désavoua ses légats * ; il écrivit à Photius qu'il ne pouvait le reconnaître pour patriarche, qu'Ignace ne pouvait pas être déposé, qu'un laïque ne pouvait pas être évêque. Il oubliait Tépiscopat de saint Ambroise, mais il n'oubliait pas les prétentions, les conquêtes de son siège, les prérogatives d'un patriarche universel. Il reprochait en même temps à l'empereur d'avoir prêté la main à cette intrusion d'un laïque, d'avoir autorisé des calomnies, attesté des accusations iniques. Instruit plus tard que Photius falsifiait ses lettres, qu'il inventait et faisait lire de fausses réponse^, le pape convoqua un concile à Rome, le fit excommunier et déposer, et frappa du même anathème tous ceux qui seraient tentés de le soutenir. La sentence fut envoyée à tous les évêqueâ d'Orient avec l'ordre de la lire dans toutes leurs églises. Mais ces évêques ne savaient peutêtre plus ce que c'était qu'un pape de Rome. Le titre de patriarche universel que persistait à prendre le possesseur du siège de Byzance avait dû les maintenir dans cette ignorance, et après quarante ou cinquante ans d'abstention, il n'y avait plus sans doute un seul évêque qui se fût mis en rapport avec l'Occident.

Ce qui se passait dans le même temps en Bulgarie les détournait même de la pensée de Rome. Le roi Bogoris, catéchisé par sa sœur, avait embrassé la religion chrétienne, et un évêque était venu de Gonstantinople pour

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