‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 104 sur 166 · Lettres mr les Anglais, p · texte numérisé non relu

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les plus distingués furent les acteurs ou les témoins attentifs de cette discussion, et les gens du inonde s’y mêlèrent, comme les universités et les érudits.

Parmi les ouvrages des anciens que Temple vantait dans son Essai, il en plaçait deux au premier rang, les Fables (F Ésope et les Lettres de Phalaris, « deux des plus anciens ouvrages de la Grèce, disait-il, ce qui prouve que les plus vieux livres sont les meilleurs. » « Je connais, ajoutait dédaigneusement l’ancien élève du collège Emmanuel, je connais des savants, ou, du moins, des gens qui passent pour tels, qui ne croient pas à l’authenticité des Lettres de Phalaris. Politien et quelques autres les attribuent à Lucien ; mais, à mon sens, il n’est pas besoin d’une grande connaissance en peinture pour reconnaître què c’est là un tableau original, et non pas une copie. Une telle diversité de passions, tant de liberté dans la pensée, tant de hardiesse dans l’expression, tant d’affection pour scs amis, tant de dédain pour ses ennemis, une si haute estime du savoir et du bien, une telle expérience de la vie, un si grand mépris de la mort, cette fierté de caractère, cette cruauté de représailles, voilà des traits de vérité qui attestent que le peintre a senti lui-même ce qu’il a retracé, et j’estime que Lucien était aussi peu capable d’écrire ces Lettres que de faire ce qu’a fait Phalaris. Dans tous les écrits de Lucien on retrouve le scholar et le sophiste ; dans les Lettres de Phalaris, on ne voit partout que le souverain absolu, le tyran '. »

Ce magnifique et téméraire éloge attira l’attention publique sur le prétendu chef-d’œuvre épistolaire du tyran de Sicile. Une société de professeurs et de jeunes étudiants de grande famille, qui travaillaient en commun dans le collège de Christ-Church, à Oxford, en préparèrent une nouvelle édition. Aldrich, doyen du collège et passionné pour l’honneur de sa maison, présidait aux travaux de cette société qui

1 Teœple's Work», vol. III, p. 4fi3

comptait des écrivains habiles et des jeunes gens d’un esprit distingué et d’une haute naissance , tout entiers à l’étude des anciens. De temps en temps la société de Christ- Church éditait un chef-d’œuvre antique, dont on donnait un exemplaire à chacun des élèves du collège, en cadeau de nouvelle année. On inscrivait sur l’édition le nom du doyen Aldrich, qui publia ainsi des ouvrages de Xénophon, de Théophraste, de Lucien et de Platon, ou le nom de quelque jeune étudiant de grande famille et de brillante espérance, dont on préparait ainsi la réputation future. Plus tard, parvenu à de hautes fonctions, il payait par un utile patronage la gloire précoce dont le collège l’avait investi. La société de Christ-Church , puissante par ses talents, ses amitiés et sa camaraderie , était désignée dans le public sous le nom de faction des esprits, nom renouvelé du vieux temps , car il y avait déjà un parti des esprits à l’époque de Davenant. Les élèves du doyen Aldrich s’étaient eux-mémes surnommés les Abeilles (the Bces ), par allusion sans doute au miel qu’ils produisaient. Leurs nombreux ennemis (toute coterie a les siens) leur conservaient ce nom, mais en y attachant une allusion moins flatteuse, l’allusion au dard et au bourdonnement de ces insectes bruyants et vindicatifs. La jalousie que la société de Christ-Church avait excitée fut, selon d’Israêli, une des causes de l’intérêt éveillé dans le public par la querelle de Boyle et de Bentley. Les plus fortes têtes du collège, John Freind, King, et surtout le spirituel Atterbury, l’un des premiers admirateurs de Milton, en Angleterre', avaient travaillé à l'édition des Lettres de Phalaris. Mais il fut convenu qu’elle serait signée du nom de Boyle, nom déjà illustré par un savant, un philosophe, un philanthrope, Robert Boyle, qui avait fondé, sous le nom de Lectures, un prix annuel pour l’apologie la plus éloquente du christianisme. On choisissait chaque année le lecteur, et, par une

I. Voy. sa lettre & Pope. Ce n’est qu'après Atterbury qu'Addison a plaide la cause du Paradis ptrdu.

coïncidence piquante, le premier lecteur désigné fut précisément l'écrivain qui devait, plus tard, démontrer l’ignorance collective dissimulée sous l’unité mensongère du nom de Boyle : ce fut Richard Bentley.

Vers le commencement de l’année 1695, on vit paraître sous le nom de Charles Iloylc, second fils du comte d’Orrery, un livre intitulé : Lettres de Phalaris , tyran <f Agrigente , revues d’après les manuscrits, avec une interprétation, des notes et une biographie de l’auteur, par Ch. Boyle, du collège du Christ’. A la tête du livre se trouvait une préface latiue, et dans cette préface on lisait cette phrase : « J’ai collationné mon édition sur un manuscrit de la Bibliothèque royale, du moins jusqu’à la 40* lettre seulement, le bibliothécaire, par un effet de sa civilité toute particulière , ayant refusé de me laisser le manuscrit plus longtemps*. » Ces quatre mots latins: « pro sinyulari sua humanitate, » soulevèrent une tempête- En voici l’explication : Boyle avait eu besoin, pour collationner le texte des Lettres de Phalaris, de consulter un manuscrit de la Bibliothèque royale. Au lieu de s’adresser directement au bibliothécaire Bentley, qui n’aurait rien refusé au jeune parent du fondateur des Lectures, il s’était servi de l’entremise du libraire Bennet, le futur éditeur de Phalaris, personnage assez négligent, qui ne se hâta pas de s’acquitter de la commission. Pressé par une lettre de Boyle, Bennet demanda communication du manuscrit à Bentley, et l’interrogea, en éditeur prudent, sur le mérite des Lettres qu’il allait publier. Bentley répondit qu’il ne croyait pas à l'authenticité des Lettres de Phalaris, et consentit à prêter le manuscrit, mais pendant quelques jours seulement, alléguant qu’il devait s’absenter, et ne voulant pas laisser de ma-

1. Phalaridis Agrigentinorum tyranni epistolx , ex ms s. recensait , tersi one, annolalionibus et vila insuper aucloris donarit Car. Boy lus, ex xde Chrisli.

2. « Colla las etiam curavi usque ad epiat. xl cum msto in bibliotbeca regia , cujus mihi copiam ulleriorem bibliolhecarius , pro tingulari sua humaoitate, negavit-

nuscrit hors de la Bibliothèque royale en son absence. En effet, une semaine environ après avoir prêté le manuscrit , il le fit redemander à Bennet. Comme le copiste qui collationnait le manuscrit n’avait pas terminé sa tâche dans la semaine accordée, Bennet rejeta sur Bentley la faute dont il était seul responsable. Dans sa réponse à Boyle, il se plaignit que le bibliothécaire royal lui eût marchandé les heures pour consulter le texte de Phalaris, et il dénonça Bentley au collège du Christ, comme ayant médit à la fois et de Phalaris, un apocryphe, et de Boyle, sa dupe, qui allait le publier. Boyle crut Bennet sur parole, et la phrase latine de sa préface fut sa vengeance. Telle est la cause de l’intervention de Bentley dans le débat, d’après le biographe de Bentley, le docteur Monk, évêque de Glocester, qui a compulsé laborieusement une longue série de pièces pour arriver à cette conclusion. J'incline à penser, avec d’Israéli, que la préface de Boyle fut seulement pour Bentley une occasion d’entrer en campagne '. Bentley, qui avait le savoir et les passions des grands érudits du xvi* siècle, ne cachait pas son dédain pour la littérature fashionable des jeunes hellénistes du collège du Christ. Quand avait paru V Essai de Temple, il avait laissé publiquement échapper cette remarque : * M. Temple n’a pas la main heureuse. Pour montrer la supériorité des anciens sur les modernes, il pouvait invoquer Homère et Virgile. Par une singularité remarquable de goût, qui atteste une complexion littéraire assez rare, il cite les Fables d'Ésope et les Lettres de Phalaris, c’est-à-dire deux ouvrages apocryphes*. » Sollicité par Wotton, son ancien condisciple, qui travaillait à la réfutation de W. Temple, et qui se promettait un grand secours d’un allié comme Bentley, celui-ci avait promis de prouver par écrit la non-authenticité de ces deux ouvrages. Son aversion naturelle contre la faction des Esprits, et sa promesse à

I . DTsraëli , Quarrels of author s. Boyle and Bentley. ( Miscrl/amrs of literature, yoL II , p. 130.)

5 Bentley'» Dissertation upon the Epistles of Phalaris, p. 7.

Wotton, suffisent pour expliquer l’intervention de Bentley, pour qui l’épigramuie latine de Boyle ne fut qu’une occasion opportune. Je dois raconter cette discussion , quoiqu elle ne soit qu un épisode dans la querelle des anciens et des modernes. Mais elle a fait tant de bruit en Europe, elle a mis en scène des hommes si éminents, qu’il m’est impossible de n’en pas résumer l’histoire. En France l’opinion se prononça en faveur de Perrault, en Angleterre elle soutint vivement Temple et l’antiquité, quoique le goût anglais fut naturellement aussi libre au moins que celui de la France. Les partisans des anciens, chez les Anglais, auraient dû se ranger du côté de Bentley, qui connaissait mieux l’antiquité que tous ses adversaires, et qui la défendait, en séparant sa cause de celle des écrivains apocryphes. Mais comme Bentley attaquait W. Temple, on crut qu’il attaquait les anciens, et le public se déclara contre lui, par un amour à contre-sens de l’antiquité classique. C’est la plus étrange des méprises. De plus, cette querelle de Boyle et de Bentley est instructive, précisément parce qu’elle est épisodique. Elle nous montre comment l’esprit humain, dans les controverses, abandonne volontiers le point capital du sujet, pour se jeter dans les détails et dans les accessoires. Lorsqu’on discute par écrit, on devrait, à ce qu’il semble, éviter le caprice de ces entretiens de salon, où les interlocuteurs, au heu de suivre la ligne droite, s’égarent en mille détours et oublient d’où ils viennent et où ils vont. Les discussions écrites ressemblent cependant aux conversations. Dans la confusion de la lutte, on se laisse entraîner à la dérive, et l’on est emporté par le courant à une longue distance du rivage où l’on voulait aborder. Wotton avait déüni le sujet de la controverse : il en avait marqué les points fondamentaux. Il était permis d’espérer que ses successeurs reprendraient la question où il l’avait laissée, et suivraient la voie qu’il avait ouverte. Mais non. Us passeront tous à côté de la question principale, celle des anciens et des modernes, et

s'attarderont à un détail secondaire d’érudition, l'authenticité des Lettres de Phalaris, à une querelle de personnes, celle de Boyle et de Bentley. Presque toujours, dans les discussions, les hommes finissent-par prendre la place des idées, et voilà pourquoi les idées n’avancent pas vite : on les laisse en chemin. Je vais donc raconter cet épisode curieux pour l’histoire de la littérature, et dont la longueur intempestive est ellemême une leçon.

Les gens du monde, je l'ai déjà dit, ont un admirable penchant à tourner la science en ridicule, sous le nom de pédanterie. Quand on a dit d’un homme qui a vécu dans l'étude et le travail, c’est un pédant, voilà un homme jugé et condamné sans appel. Aussi la première précaution prise par Boyle et par ses amis, dans leur querelle avec Bentley, ce fut de répéter sur tous les tons qu’il était un scholar, un homme de classe, un homme-livre, descendu tout poudreux d’un rayon de bibliothèque, et de l’opposer à sir William Temple, un homme du monde, un bel esprit, un gentleman d’une grâce et d’une élégance accomplies. Us réussirent par cette tactique à donner le change à l’opinion. Pendant plusieurs années, jusqu’au moment où parut la fameuse dissertation de Bentley contre Boyle, Bentley passa pour un pédant hérissé d’orgueil et de fausse science, pour un Yadius ou un Trissotin anglais, et l’on vit ameutés contre lui les grands, les moyens et les petits écrivains, la société polie, le public tout entier. Telle est la puissance d’un mot, et surtout d’un mot vague. Il peut discréditer un homme et tuer une cause, et cependant l’homme était un grand homme,' et sa cause celle du bon sens, du savoir et de la vérité.

Lorsqu'on a l’amour sincère des lettres et qu’on se croit personnellement l’obligé de ces érudits du xvi* et du xvii* siècle, bienfaiteurs de la science, qui, par leurs travaux infatigables, nous ont rendu les textes des grands écrivains de l'antiquité, on ne peut se défendre d'une reconnaissance profonde pour Richard Bentley. Que nous iinpor-

lent, à nous ses héritiers, qui jouissons en paix des fruits de son esprit, les défauts de son caractère et son humeur altière et belliqueuse qui faisait dire à Boyle , son adversaire : * Il tient sa plume comme une épée ! * Que les contemporains se plaignent du caractère d’un grand homme, c’est justice, car ils en souffrent; mais c’est une pure ingratitude à la postérité de lui tenir si longtemps rigueur, puisqu’après sa mort nous n’avons plus affaire à son caractère , mais à son génie. Je comprends que les contemporains de Rousseau, qui souffraient de son humeur, lui aient été sévères; pour nous, qui n’avons rien à craindre de ce côté et qui jouissons de ses ouvrages, nous devons, en parlant de l’homme, sinon oublier ses torts , la vérité de l’histoire ne le permet pas , mais les pardonner et mettre la pitié à la place de la colère. Si j’insiste sur cette idée, c’est que la critique de notre temps , en étudiant avec prédilection les hommes dans les écrivains, et en substituant la biographie à l’appréciation des œuvres , pèse trop souvent dans ses balances des défauts de caractère dont les écrivains ne sont justiciables que pendant leur vie. Je reconnais, avec les adversaires de Bentley, qu’il avait plus d’orgueil, d’àpreté, d’emportement qu’il ne convient à un chrétien, et qu’en lui l’homme d’Église et l’homme 3e plume ressemblaient trop à l’homme d’épée. Mais ce n’est pas pour me faire l’écho, deux siècles après sa mort, des plaintes élevées pendant sa vie; c’est pour ne pas trahir la vérité par une réticence, ni dérober à la physionomie d’un grand homme quelques traits nécessaires à la ressemblance. En regardant son portrait peint par Tliomill , je remarque , il le faut bien , celte narine gonflée et cette lèvre dédaigneuse; mais je contemple avec plaisir ce large front plein de savoir et cet œil étincelant : de même , dans cette esquisse que je cherche à tracer de son personnage littéraire , j’indique en passant les défauts de l’homme, et je m'attache de préférence aux mérites de l’écrivain. « Four bien comprendre ce que l'érudition moderne doit à Bentley,

rappelons-nous , dit le docteur Mouk , que , lorsque Bentley parut, les savants n’avaient à leur disposition ni les guides ni les secours qui rendent faciles aujourd’hui les sentiers de la littérature. Les grammaires latines et grecques étaient remplies d’erreurs ; les savants, occupés de la critique des anciens textes , manquaient d'index suffisants , surtout pour les volumineux scoliastes , les grammairiens et les derniers écrivains de la Grèce. Bentley dut consumer dans cette étude une part de sa vie. Sans autres ressources que celles qu'il puisait en lui-même, il ouvrit à la critique une route nouvelle qui, éclairée par les lumières de son esprit pénétrant, le conduisit à de merveilleux succès. Il a lui-même avoué qu’il ne possédait qu’à un faible degré une faculté bien nécessaire dans de pareilles recherches, la mémoire. Aussi prenait-il soin de noter sur la marge de ses livres toutes les idées que lui suggéraient ses lectures. Cette habitude d’amasser peu à peu ses matériaux explique la rapidité avec laquelle il acheva scs plus difficiles travaux. »

La pénétration, telle est en effet la qualité dominante de Bentley. Il excelle dans la critique des textes , il en devine • les altérations avec une sagacité admirable, il remplace les^ leçons fautives par des corrections ingénieuses et imprévues; mais, c’est le revers de son talent, il est plus touché des défauts que des beautés , il a le sens de la critique plus délicat , plus facile à émouvoir que celui de l’admiration , et comme il croit à son infaillibilité, il s’enivre de scs conjectures et s’abandonne à tous les paradoxes de son goût. Combien de ses corrections d’Horace ne sont que de spirituelles hypothèses! Combien de ses variantes sur Milton ne sont que des fantaisies1! N’osa- l-il pas un jour soumettre l’Écriture sainte

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