‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 166 sur 166 · Lettre insérée à la fin du IV* volume des Parallèles · texte numérisé non relu

Lettre insérée à la fin du IV* volume des Parallèles

3. Voir dans les OEuvres dirersr» de l'abbé Gédoyn (Paris, 1745) , les deux morceaux sur Y Éducation de* enfants, et sur les ancien» et les modernes

dcncc universelle des études latines, telle, dit-il, que « sur cinquante enfants qui sont dans une classe, il n’y eu a pas dix qui prennent du goût pour le latin, » et le dégoût du public « qui ne peut souffrir dans les ouvrages d'esprit les citations latines, quelque heureuses qu’elles puissent être. » « Il semble, ajoute-t-il, que l’on n’écrit aujourd’hui que pour les femmes ou pour les ignorants. » Mais la plus forte peinture de la décadence des études classiques a été tracée par un érudit célèbre, dont les griefs contre les modernes dataient de loin, car il avait projeté de réfuter le traité de Charpentier sur l’ Excellence de la langue française ; je veux parler de Périzonius. En 1708, devant l’Académie de Leyde, il prononça un discours divisé en deux parties : la description brillante de la renaissance des éludes classiques en Europe au xv’ et au xvr siècle, et le tableau lugubre de leur déclin au commencement du xvm*. Périzonius laisse éclater dans ses paroles une douleur profonde de l'atteinte portée à l’antiquité par les nouvelles idées littéraires. C’est le désespoir du savant qui croit assister à la dissolution du vieux monde grec et latin où il a vécu ; c’est le cri d’alarme du moraliste qui tremble de voir la passion des affaires succéder dans la jeunesse moderne à l’amour des lettres ; cri souvent répété depuis , avec plus d’à-propos encore, et aussi vainement : « Qu'est devenue la science?... Plus malheureuse que la vertu dont parle Juvénal, elle meurt de froid et n’est pas même louée.... On raille les savants, comme des anachronismes d’austérité, déplacés dans la société du siècle. Quiconque a le courage de s’enfermer dans une bibliothèque, au lieu d'aller singer dans les salons les belles manières frnn- - çaiscs, passe pour un sauvage, et, fût-il sans vanité, se voit salué partout du nom de pédant.... Quel est, parmi les grands et les magistrats, ou même dans la riche bourgeoisie, le père qui voudrait dévouer son (ils aux professions litté raires ? Iis préfèrent le livrer au commerce et à la guerre. Ils répètent partout qu'ils ne désirent pas charger leurs lils

d'un fardeau de science si pesant. C’est assez, disent-ils, pour un jeune homme, de connaître tant bien que mal, les éléments des choses. Qu’ils traversent les collèges d’un pas rapide ; qu’ils n’y perdent pas le temps à pâlir sur les livres. A quoi bon savoir le latin?... Aussi, loin d’imiter nos pères qui enrichissaient le trésor de l’esprit humain, en dérobant chaque jour aux ténèbres quelque secret nouveau de la science , nous ne connaissons pas même leurs découvertes, tant nous avons peur de la lecture ! Et cependant nous vantons nos lumières et nos progrès. Fausses lumières, faux progrès ! Nous nous enfonçons dans la nuit de l'ignorance.... C’en est fait, hélas! de la littérature '. »

Telles étaient les plaintes et les prédictions de Périzonius, quelque temps après la mort de Perrault. Vingt-qualrc ans plus tard, en 1732, après la seconde période de la querelle des anciens et des modernes, le successeur de Périzonius à l'Université de Leyde, Pierre Burmann, traçait de l’état des études classiques en Europe, un tableau aussi lamentable. Il montrait les anciens partout dédaignés, les jeunes gens s’efforçant d’oublier dans le monde le peu de grec et de latin qu’ils avaient appris dans les académies, les langues modernes usurpant le rang jadis réservé aux anciennes, les lettrés couverts de mépris et de ridicule, et les philosophes triomphants au nom du progrès des lumières, de la sagesse antique vaincue par les nouvelles idées *. Mais malgré les prophéties de Périzonius et de Burmann, les lettres classiques, si affaiblies en France à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, n’achevèrent pas de mourir. Elles se relevèrent sous la main d’un grand homme, trop ami du pouvoir absolu pour les aimer sans réserve, mais trop confiant dans sa force pour en avoir peur, et trop clairvoyant pour croire qu’un grand peuple peut s’en passer.

1. Periionii oratio de doctrine s tu dits , nuper post depuisam barliariem diligcntùsime denuo cultis , nunc tero rurcti* neglcctis , etc.

2. Pto litteratoribus et grammatteis oratio, 1732 , p. 9, 56, 63, etc.

Depuis , favorisées par des gouvernements libres , elles ont vu luire de beaux jours. Grâce au dévouement d’un grand ‘corps, dont les membres les plus illustres sont l’honneur de la France lettrée et de l’Europe savante, grâce à l’Université, qui enseigne par son exemple ce que peuvent les lettres classiques pour la culture des esprits et pour l’élévation morale de l’âme, les anciennes études ont paru reprendre parmi nous l'éclat de leurs plus heureuses années. Mais cette renaissance a ranimé l’ardeur de leurs ennemis. Toutes les passions littéraires, politiques et religieuses se sont unies pour la combattre. Le romantisme, qui proclamait l’indépendance absolue du goût, crut faire preuve de logique, en déclarant la guerre à l’antiquité : dans un manifeste où il établissait sa généalogie , il annonça qu’il continuait l’œuvre d’éman- / cipation commencée par Perrault, et se rattacha résolûment // aux modernes du xvn* siècle Le parti démocratique aurait dû garder quelque tendresse pour les souvenirs de la Grèce et de Rpine; mais l’éducation classique, établie et consacrée en France par les ordonnances des rois, lui a paru sans doute faire partie des institutions monarchiques, et, à ce titre, a mérité sa défiance et sa disgrâce. Les utilitaires du xviir siècle demandaient : « A quoi bon le grec et le latin ? »

Les utilitaires du xix* n’ont pas apparemment trouvé de réponse satisfaisante à la question de leurs ancêtres , car ils ont continué contre le latin et le grec la guerre qui désespérait Burmann et Périzonius. Les partisans actuels de la perfectibilité indéfinie, ennemis nés des anciens, bannissent l’antiquité de leurs systèmes d’éducation. J’ose à peine parler des savants. Ils affirment qu’ils n’ont jamais attaqué les lettres classiques, qu’ils les estiment, qu’ils les aiment, qu’ils les protègent. C’est précisément cette protection qui m’effraye.

— Voilà une bien grande variété d’adversaires et bien redou-

1. Revue encyclopédique , 1833. De la loi de eantinuité qui uni» le xriii* siècle au xvir , par M. Pierre Leroux

table, car elle est animée du même esprit, l’esprit moderne, r qui est le maître de la société. Mais, symptôme plus grave encore! le parti religieux, c’est-à-dire celui des adversaires les plus déclarés de l'esprit moderne, a l'ait cause commune avec les plus dévoués partisans de celui-ci contre l’éducation classique. Grande faute, à mon avis ! En se liguant avec les modernes contre l’antiquité, le parti religieux a fait les affaires des modernes, ennemis cent fois plus redoutables pour lui, que celte pauvre antiquité, désarmée et inoffensive. Le jour où l’école utilitaire et celle de la perfectibilité indéfinie l’emporteraient en France, leur victoire serait pour la foi catholique un bien plus grave péril que le commerce innocent de la jeunesse française avec Homère et Cicéron. Mais le parti religieux a mieux aimé suivre sa passion que son intérêt. Pour nuire à l’Université, il a prêté main-forte à ses propres ennemis, plus dangereux pour lui que toutes les Universités du monde. Toutes ces voix réunies en parfait accord , et tonnant en mesure contre les lettres classiques, ont pu se faire prendre aisément pour le concert de l’opinion publique. Il a été bien difficile de maintenir contre une majorité d’agresseurs, venus des quatre points de l’horizon, l’intégrité du vieil enseignement, aimé et défendu par une minorité d’élite, qui est la plus sage peut-être, mais qui n’est pas la plus forte. Grâce à Dieu, cependant, la meilleure part de l’édifice est encore debout. Il n’y a pas de ruines irréparables. Mais n’est-ce là, comme le prédisent quelques esprits chagrins, qu’un délai de grâce accordé aux lettres antiques! L’esprit moderne, de plus en plus envahisseur, épargnera-t-il longtemps l’éducation classique, ce dernier asile de l'esprit ancien dans notre société! J'ose l’espérer encore. Je voudrais qu’il n’y eût entre ces deux esprits ni rivalité, ni combat, ni victoire. Combien nous serions plus sages, si, les unissant en nous tous les deux, nous apprenions enfin à servir le progrès sans nous révolter contre la tradition, à être tiers du présent sans mépriser le passé, à confondre dans un même

amour la science et la littérature, ces deux moitiés également belles de l’esprit humain, à honorer d’un même culte tous les grands écrivains, quels que soient leur pays, leur langue et leur siècle! J’ose à peine exprimer un tel va*u. Il paraît naïf à force d’ètre raisonnable; peut-être qu’à force d’étre raisonnable, il finira par s’accomplir. En attendant, comme l’a dit Voltaire, « le grand procès des anciens et des modernes n’est pas encore vidé, il est sur le bureau depuis l’àge d’argent qui succéda à l’âge d’or. » Je ne sais de quel métal est fait l'âge où nous sommes. Je me persuade volontiers qu’il y est entré de l’or, parce que je crois au progrès, que j’aime mon temps et que j’admire mes contemporains. Ce qui est sûr, c'est que le procès des anciens et des modernes est encore sur le bureau, et pourra bien y rester longtemps. Les avocats des deux parties continuent à plaider, et les juges les plus sages (j’aurais dû peut-être y songer plus tôt), sont ceux qui, attendant un plus ample informé, s’abstiennent de prononcer l’arrêt.

Page 1