‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 18 sur 166 · Pantagruel, liv. II, ch.ip. vm · texte numérisé non relu

Pantagruel, liv. II, ch.ip. vm

vit le Novum organum ', l’imprimerie était inventée depuis quatre-vingts ans; Galilée avait découvert le télescope et préparé parla le triomphe de Copernic *; Képler avait proclamé ses admirables lois Harvey enseignait à ses élèves la circulation du sang * ; le médecin de Charles-Quint, André Vesale, avait créé l’anatomie ‘. L’élan de la pensée humaine désormais émancipée, l’ardeur infinie des conquêtes, l’ambition d’accroître les facultés, la puissance et le bonheur de l’humanité sur la terre , voilà, le caractère de la philosophie de Bacon, qui propose à la science un but nouveau pour elle : la souveraineté de l’homme sur la nature *. Nul n’a mieux défini ce caractère , que M. Macaulav , dans son essai critique sur Bacon :

« Plus on étudie les ouvrages de Bacon , plus on s’aperçoit qu’il n’a suivi des voies différentes de celles des anciens que parce qu’il se proposait un but différent. C’était de relever la condition de l’humanité , d’assurer l’allégement des peines de la vie , de doter l'espèce humaine de nouvelles inventions et d’une nouvelle puissance; tel était l’objet de toutes ses spéculations dans l’ordre des sciences , de la philosophie naturelle , de la législation , de la politique et de la morale. Deux mots résument toute la doctrine de Bacon : utilité et progrès \ »

On citerait une foule de passages de Bacon à l’appui du jugement de M. Macaulay *, mais celui où l’idée de progrès se produit sous les traits les plus expressifs , est le fameux aphorisme du Novum organum , si souvent cité :

* Une autre cause , qui a fait obstacle aux progrès que les hommes auraient dû faire dans les sciences et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place, connue s’ils étaient enchan-

6. « Fiais scienliarum a Déminé adbuc bene positus est. > .Vot um organum, lib. I. aphor. 81 , et De augmenlis, lib. 1 : « Omnium gravissimus er- « ror in deriatione ab ultimo doctrinarum fine consistit. »

T. Macaulay ; Critical and hùlnrical Essayt , t. III, p. 92. —8. Voir notamment : .Yovuni organum, lib. I, et De augmentis, lib. U, cap. u.

tés, c’est le profond respect qu’ils ont d’abord pour l’antiquité L’opinion qu’ils s’en forment, faute d’y avoir suffi-

samment pensé, est tout à fait superficielle, et n’est guère conforme au sens naturel du mot auquel ils l’appliquent. C’est à la vieillesse du monde et à son âge mûr qu'il faut attacher ce nom d’antiquité. Or, la vieillesse du monde, c’est le temps où nous vivons, et non celui où vivaient les anciens, qui en était la jeunesse. A la vérité, le temps où ils ont vécu est le plus ancien par rapport h nous, mais, par rapport au monde, ce temps était le plus nouveau. Or, de môme que lorsqu’on a besoin de trouver dans quelqu’un une grande connaissance des choses humaines et une certaine maturité de jugement, on cherchera plutôt l’une et l'autre dans un vieillard que dans un jeune homme, connaissant assez l’avantage que donnent au premier su longue expérience, le grand nombre de choses qu’il a vues, oui dire ou pensées luî-mème; par la même raison, si notre siècle, connaissant mieux scs forces, avait le courage de les prouver et la volonté de les augmenter en les exerçant, on aurait lieu d’en attendre de plus grandes choses que de l'antiquité, où l’on cherche ses modèles; carie monde étant plus âgé, la masse deé expériences et des observations s’est accrue à l'infini » On se tromperait si, sur la foi de ce passage, on prenait Bacon pour un détracteur de l’antiquité. Dans son Traité mtr la sagesse des anciens , où il explique le sens allégorique de la mythologie , il laisse éclater partout son admiration pour le génie antique*. C'est un esprit indépendant, mais respectueux. Les cartésiens n’accepteront que la moitié de son héritage, l’indépendance, et refuseront le respect.

Page 1