‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 32 sur 166 · Délices de l’esprit, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Délices de l’esprit, 1. 1, p

quelles recherches l’esprit humain a faites pour aller jusque dans les entrailles de la terre trouver le fer, pour le rendre souple et maniable par le feu, pour lui donner la trempe, l’organiser et le rendre tranchant, et pour en faire des cognées, afin d’abattre le bois nécessaire pour bâtir, et des scies pour le fendre ; car tu sais que d’abord les maisons ont été faites de bois, et que depuis on a fouillé les carrières de pierre pour bâtir des maisons plus solides, et de marbre pour les rendre plus pompeuses ! Pense quel effort a fait l’esprit humain pour trouver la gentille et incomparable invention du compas, et celle de la règle, afin de faire les bâtiments avec ordre, mesure et symétrie. Considère sa hardiesse et sa magnificence d’avoir trouvé l’invention des colonnes, des frises et des corniches, et tous les divers ordres de l’architecture, et les dessins des temples augustes, des palais superbes, des portiques voûtés et des orgueilleux amphithéâtres; et d’avoir encore trouvé l’invention de tracer sur le papier les élévations des bâtiments, et d’en faire des modèles, pour corriger les défauts d'un ouvrage, avant môme qu’il fût en nature. »

Philédon répond : « Tu me fais considérer des merveilles de l’esprit que je n’avais considérées. » Philédon est un peu simple : les idées de Desmarets ne brillent pas précisément par la nouveauté , pas plus que par le style ; mais ce qui fait leur intérêt pour nous, c’est qu’elles ont pour objet ce développement de l'esprit humain depuis l’antiquité, qui sera le grand argument de Perrault, et dont Desmarets a été frappé avant lui.

Dans la préface de ce même ouvrage, intitulée : Avis aux beaux esprits du monde, je rencontre ce passage : « Il faut faire voir à ce siècle sensuel, délicat et poli, qui cherche la beauté des inventions, la richesse des descriptions, la tendresse des passions, et la délicatesse et justesse des expressions figurées, qu’il n’y a ni roman ni poème héroïque dont la beauté puisse être comparée à celle de la sainte Écriture, soit en diversité de narration, soit en richesse de matières, soit en magnifi-

ccnce de descriptions, soit en tendresses amoureuses, soit en abondance, en délicatesse et en justesse d’expressions figurées » Tant vaut l’homme, tant vaut l’idée. Qu’a fait Desmarets de cette idée féconde? Un livre curieux en certains passages, mais à cela près illisible. M. de Chateaubriand en a fait le Génie du christianisme. Singulière fortune des idées qui portent dans leur sein de tels ouvrages, et qui attendent des siècles entiers un grand écrivain pour les faire éclore!

Dcsmarets, on le voit, était amené naturellement par . sa conversion à l’admiration des saintes lettres, et par l’admiration des saintes lettres au dédain de l’antiquité profane. Mais j’aurais tort de vouloir l’absoudre entièrement du reproche de vanité que ses comtemporains lui adressaient. 11 y a peu d’hommes, même parmi les meilleurs, qui ne pensent qu’avec leur esprit, et qui se désintéressent tout à fait d’eux-mèmes dans leurs opinions. Dcsmarets avait fait ce qH’ont fait beaucoup d’honnêtes gens en ce monde : il s’était converti de son incrédulité, mais non de ses passions; il avait surtout gardé son orgueil intact, et devenu, comme il disait lui-même , amoureux de la sainteté, il parlait encore de son Clovis avec l’humilité que voici :

« Le poème de Clovis qui est mêlé du christianisme et du paganisme, à cause que ce grand roi fut retiré de l’un à l’autre, est le plus grand et le plus beau sujet qu’un poète français puisse jamais traiter.... C’est le véritable poème de la France, où l’on voit les admirables exploits de ce grand roi qui en fit la conquête, et qui lui donna le nom de France, et où la sainte religion triomphe du triomphant. Aussi la Grèce et l’Italie n’ont jamais eu un si noble et si haut sujet où la vraie religion ait combattu et vaincu la fausse, et l’on ne pourra jamais l’appeler en justice au nom d'Homère ou de Virgile.ou du Tasse, pour restitution ni d’emprunt ni de larcin.

« Quant à la diction, la perfection est de voguei entre les

deux écueils de l’obscurité et de la simplicité, sans briser sou vaisseau ni contre l’un ni contre l'autre. Le premier n’est pas' reconnu pour écueil par les savants grecs et latins, qui croient que la poésie n’a de force que dans les continuelles inversions du langage et dans les paroles mises hors de leur place naturelle, qui font de fréquentes ténèbres dans les poètes anciens, pour lesquelles ils ont tous besoin d’interprètes, qui sont souvent eux-mémes bien empêchés pour en trouver le sens.

« L’autre écueil est pris pour un port bien agréable et bien sûr pour les simples génies qui, n’ayant aucune force, veulent faire croire que la perfection consiste en une diction simple, sans aucune inversion ; cl plutôt en la seule politesse, qu’en la haute majesté, qui est mêlée de force et de netteté. Ils aiment mieux demeurer dans leurs règles étroites, et que rien ne les ravisse et ne les transporte, parce que rien n’excède la portée de leur faible imagination. C’est se contenter de peu de chose, et prétendre que d’autres s’en contentent; et c’est demeurer au rang des médiocres, qui ne méritent pas le nom de poètes, comme le dit Horace :

Mcdiocribus esse poetis

Non Di, non homines, non concessere columnæ »

On conçoit que professant une telle opinion de lui-même, Desmarets dut être blessé grièvement parles épigrannnes de Boileau * et par la froideur relative du public, qui, malgré le bon accueil qu’il lit à Clovis, ne pouvait élever son admiration

Page 1