I . Préface de Marie-Uagdeleine
D’autres écrivains développeront la théorie de Desinarets, la fortifieront par des raisons nouvelles, en déduiront mieux que lui les conséquences, et les revêtiront d’un style plus persuasif et plus brillant. Mais désormais la thèse est posée : Desmarcls commence l’interminable polémique contre le paganisme littéraire et la mythologie.
Je n’ai pas ici à discuter en détail la théorie de Desinarets. Mais n’y avait-il pas dans cette idée, qui s'est reproduite depuis tant de fois, assez d’importance et une portion de vérité assez grande pour que les contemporains y fissent plus d’attention? Je suis bien loin d’accepter la théorie de Dcsmarets tout entière, même quand M. de Chateaubriand la soutient de son autorité, l’enrichit d’arguments nouveaux, et la \iarc des séductions de son style. Elle soulève beaucoup d’objections qu’on n’a pas manqué de faire aux Martyrs. L’abbé Tcrrasson a dit avec justesse : « Quel intérêt Milton pense-t-il que je puisse prendre à de purs esprits qui ne sont pas de mon espèce et que je ne puis imiter qu’en spéculation1? » Cela est vrai : les défauts mêmes des dieux d’Homère, ; tant critiqués par Desinarets et par les autres modernes, contribuent, en les rapprochant de nous, à l’intérêt qu’ils nous inspirent. L’homme se reconnaît dans ces dieux. Mais les anges, leur perfection les place tellement au-dessus de nous, qu’ils excitent une vénération pieuse plutôt qu’ils ne nous intéressent. Leur attrait littéraire n’égale pas leur pureté divine et leur majesté. Sans action, il n’y a pas de poésie, et sans les passions, mobiles que le merveilleux païen prête aux dieux comme aux hommes, il n’y a pas d’action. Mais dans le merveilleux chrétien (deux mots dont l’association irrévérentc parait assimiler le christianisme à la mythologie), où sont les passions? La religion les combat sur la terre comme des ennemies de la perfection évangélique. La poésie les transpoitcra-t-elles au ciel? Mais elles ont perdu dans le
t. Terrasson, Philosophie de l'esprit, p. 170.
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ciel chrétien la place que l’épopée antique leur avait donnée dans le ciel de Jupiter. Dans l'Olympe, espèce de cour féodale où la suzeraineté de Jupiter n’enchaine pas l’indépendance de scs grands vassaux divins, il y a autant de passions que de personnes, et quelquefois autant de vices que de passions. Le ciel païen olTre, comme la terre, l’image de lu variété dans l’imperfection, c’est-à-dire l’image même de la vie. De là le conflit des esprits et des caractères, de là le drame, de là la /poésie. Mais, dans le christianisme, l’enfer est plus poétique que le ciel, parce que l’enfer est le seul asile ouvert aux passions; et voilà pourquoi Satan est le vrai héros du Paradis perdu. Le ciel chrétien, c’est l’unité dans la perfection. Les Anges, les Séraphins, les Chérubins, les Dominations, les Trônes, n’ont de diversité que dans leurs noms. Une seule pensée les anime, une seule volonté les dirige : la pensée de Dieu, la volonté de Dieu ; ou plutôt dans ce ciel hiérarchique où règne l’autorité absolue d’un pouvoir infini, et avec elle l’adoration ineffable et l’inaltérable paix , il n’y a qu’un seul personnage : c’est le Dieu éternel, immuable; c’est l’esprit pur dont l’immatérialité, sublime aux yeux du philosophe et du chrétien, échappe aux couleurs du poète et triomphe de son imagination.
Mais la littérature ne vit pas seulement d'imagination : elle vit aussi d’idées et de sentiments ; et si le paganisme était plus favorable à l’imagination que le christianisme, de nouvelles idées, de nouveaux sentiments surtout, étaient entrés dans le monde avec la civilisation chrétienne; l’esprit de l’homme s'était étendu, son cœur s'était approfondi.
* On ne saurait disconvenir, dit excellemment M. Guizot,
| que, sous le point de vue de la forme et de la beauté de l’art, les littératures modernes sont très-inférieures à la littérature ancienne. Mois sous le point de vue du fond des ^ sentiments, des idées, elles sont plus fortes et plus riches. On voit que l’àme humaine a été remuée sur un plus grand nombre de points, à une plus graude profondeur. L’imper-
feclion de la forme provient de cette cause même. Plus les matériaux sont riches, nombreux, plus il est diflicile de les ramener à une forme simple, pure. Ce qui fait la beauté d’une composition, de ce que, dans les œuvres de l'art, on nomme la forme, c’est la clarté, la simplicité, l’unit^ symbolique du travail. Avec la prodigieuse diversité des idées et des sentiments de la civilisation européenne, il a été bien plus difficile d'arriver à cette simplicité, à cette clarté1 2. »
Voilà ce que Desmarets aurait pu répondre, s'il avait pénétré plus avant dans la voie qu’il avait ouverte. S’adressant à ses contemporains les plus illustres, à Racine, par exemple, il lui aurait montré combien grande est la part que la religion chrétienne peut revendiquer dans son génie et dans ses œuvres, et quelle supériorité morale elle communique à ses tragédies sur les plus beaux ouvrages de l’antiquité. Mais nous aurions tort d’exiger que Desmarets ait tracé, en 1673, dans son Discours préliminaire au poème de Clovis, les brillants parallèles de M. de Chateaubriand dans le Génie du christianisme, entre les personnages de Racine et ceux d’Euripide, ou les analyses délicates de M. Saint-Marc-Girardin, dans son Cours de littérature dramatique. Sachons-lui plutôt bon gré de s’ètre emparé d’une idée nouvelle, que mauvais gré de ne l’avoir pas approfondie.
Aussi, malgré la justesse des objections qu'on peut opposer à Saint-Sorlin, ou plutôt à cause de leur justesse, sa théorie méritait du public un accueil moins dédaigneux. Les réponses que lui lit Boileau ne me semblent pas suffisantes. Son épigrainme contre le Clovis n’est qu’une épigramme. Je comprends qu’il lui en ait coûté beaucoup pour lire Clovis'. J’en ai lu la plus grande partie, et V hélas/ de Boileau est