Trublet. Mémoires sur La Motte et sur Fontenelle
2. « On se nourrit des ancieus et des habiles modernes; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en renfle ses ouvrages, et quand on est auteur et que l’on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblables à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, et qui battent leur nourrice.
• Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs de deux manières, par raison et par exemple : il tire sa raison de son goût particulier, et l'exemple de ses ouvrages. 11 avoue que les anciens , quelque inégaux et peu corrects qu’ils soient, ont de beaux traits; il les cite , et ils sont si beaux qu’ils font lire ses critiques. ■> Cela s’adresse à Perrault. Voici maintenant pour Boileau et pour Racine :
• Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes : mais ils sont suspects , et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sout faits sur legoût del'anliquité. On les récuse. [Des ouvrages de l'esprit.)
chef reconnu des anciens, à Boileau, accusé d’étre le copiste de Juvénal, cet éloge significatif : « Celui-ci passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d’autrui, et se fendre propre tout ce qu'il manie : il a dans ce qu’il emprunte des autres toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l'invention. Ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli , en seront les derniers débris. On y remarque une critique pure, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire que cequi est mauvais est mauvais. »
Chacun de ces mots porte, et lus au point de vue que j’indiquais plus haut, un tel passage prend une nouvelle vivacité et un nouvel éclat. La Bruyère proclamait le génie de Boileau j et l’innocence de sa critique devant les détracteurs de l’un et les victimes de l’autre! On sait comment l’organe du parti des modernes, le Mercure galant, accueillit le manifeste dirigé contre ses amis. On sait aussi avec quelle vigueur La Bruyère, dans la préface qu’il mit à son discours de réception, répondit à ces académiciens « qui, violant les lois de l’Académie française, lâchèrent contre lui des auteurs associés à une même gazette » et à ces gazetiers qui l’avaient calomnié « dans leur libelle diffamatoire. » Le souvenir de ces dissensions académiques s’est peu à peu effacé de l’histoire, même de l’histoire de l’Académie. Cependant ils ne sont pas indifférents pour l'histoire des lettres françaises. Je serais curieux, je l’avoue, de savoir qui était ce Théobalde, « qui bâilla vingt fois cl s’ennuya à la mort pendant la grande vilaine harangue de La Bruyère'. » Les moindres faits ont un intérêt toujours vif, quand ils concernent de si grands hommes. D’Olivet, pourtant, n'en a pas tenu compte. Il s'est contenté de rapporter que l’élite de l’Académie se rangea du côté de Boileau, ce qui est vrai ; et il eu a conclu que le parti des anciens était
t. Préface du discours de La Bruyère.
incomparablement le plus fort, ce qui est inexact La supériorité de la cause et même celle des talents ne suffisent pas toujours, dans une discussion, pour l’emporter aux yeux du public. Combien de fois les idées les moins justes et les hommes les moins grands sont précisément ceux que préfère la popularité! Je ne comprends pas que d’Olivet n'ait pas été averti de son erreur par le mot de Boileau qu’il cite, et que j’ai reproduit plus haut : « Savez-vous pourquoi les anciens ont si peu d'admirateurs ? c’est parce que ceux qui les ont traduits sont des ignorants ou des sots ’. » Tous les témoignages s’accordent à prouver l’ascendant du parti des modernes dans l’Académie, et je montrerai plus loin que son inlluence sur le public ne fut pas moins considérable.