MCm de L. Racine, p. 14S
Aussi les femmes se vengèrent de Boileau, même au sein de l’Académie. On trouve dans ses lettres le détail amusant de leurs intrigues académiques contre un candidat que Boileau voulait faire élire, M. de Mimeure. Il avait la promesse de beaucoup d’académiciens, mais en arrivant à l’assemblée,
« je les ai , dit-il , trouvé tout changés en faveur d’un M. de Saint-Aulaire, homme d’une grande réputation, assurait- . on, mais dont le nom pourtant, avant cette affaire, n’était pas venu jusqu’à moi1. » C’étaient des femmes en crédit, qui poussaient M. de Saint-Aulaire au fauteuil. Boileau se fâcha : une lettre de M. Le Verrier, son aini, au duc de Noailles.nous fait assister à cette scène : « M. Despréaux a représenté à l’Académie, avec beaucoup de chaleur, que tout était perdu, puisqu'il n’y avait plus que la brigue des femmes qui mit des académiciens à la place de ceux qui mouraient. Enfin, il a lu tout haut les vers de M. de Saint-Aulaire.... Ainsi,
M. Despréaux, à la vue de tout le monde, donna une houle noire à M. de Saint-Aulaire, et nomma lui seul M. de Mimeure. Voilà, monseigneur, des témoignages qu’il y a encore des Romains sur la terre, et à l’avenir, vous prendrez la peine de ne plus appeler M. Despréaux votre cher poète, mais votre cher Caton*. » Voilà comme les femmes se vengaient.
Perrault, je l’ai déjà remarqué, plus politique que Boileau, avait toujours eu soin, dans ses Parallèles, de ménager les femmes, et de témoigner les plus grands égards pour leur goût. Perrault était un homme du monde ; il sentait qu’un corps très-nomhreux, « qui est tout langue, » et qui sait user de ses dons, a beaucoup d’influence dans un siècle de politesse et de galanterie. Perrault, témoin de la rupture des femmes ^ avec Boileau, fit un coup de maître : pour achever de les rallier à sa cause, il se déclara leur champion, et, en réponse à la dixième satire, il publia leur apologie. L 'Apologie des
1. Lettre de Boileau au marquis de Mimeure. t. IV, p. 124, éd. Uerryat Saint-Pris.
2 Lettre citée dans l'éd. de Boileau par B. Saint-Prii, t. IV, p. 126.
femmes, qui paru! en 1694, est précédée d’une préface en prose, où leur avocat juge au nom de la morale et du goût la satire de leur adversaire. Scion Perrault, c’est l’un des plus faibles ouvrages du poète, et l’un des plus dangereux. Quoi déplus contraire aux bonnes mœurs, que de prétendre « qu’il n’y a que trois femmes de bien dans une ville où il y en a plus de deux cent mille? » Perrault a pris à la lettre l’hyperbole purement littéraire de Boileau ; il dénonce ses expressions les plus innocentes, ou du moins les plus vénielles, avec un accent de pudeur outragée qui tourne au ridicule : « Est-ce que des héros à voix luxurieuse , ries morales lubriques, des rendez-vous chez la Cornu, peuvent se présenter à l'esprit sans y faire des images dont la pudeur est offensée? » Arnauld répondra plus tard avec une raison invincible à cette déclamation de Perrault, qui repose tout entière sur un contre-sens, puisqu’au lieu de chercher dans la satire une satire, c’est-à-dire un genre qui a ses immunités , Perrault la combat comme une thèse de philosophie dogmatique, ce que la satire n’est pas.
Au point de vue littéraire, sa critique est curieuse. Il traite Boileau comme un novateur; il se moque de ces vers, « durs, secs, coupés par morceaux, pleins de transpositions et de mauvaises césures, et enjambant les uns sur les autres. » On ne parlait pas autrement, en 1825, au nom de Boileau, des enjambements romantiques. Quelques-unes des remarques de Perrault touchèrent le poüte, qui, dans les éditions suivantes de son ouvrage, corrigea les passages critiqués'. Mais la partie de l'opuscule de Perrault la plus digne de notre attention, c’est la défense des femmes, en vers alexandrins. Perrault ne vise pas aux beaux vers; il se propose principalement de flatter ses clientes, persuadé qu'on excusera la faiblesse des rimes, les mauvaises césures, et la platitude des tours, si la louange est douce et parfumée. Pour faire ou-
1. Les corrections sont indiquées dans l'édition de Boileau par Berryat Saint-Prix , t. I".
blier la pauvreté du vase, il compte sur la force de l’encens. 11 suppose qu’un père, nommé Timandre, avait un fils
Qui, mortel ennemi de tout le geDre humain,
D’une maligne dent déchirait le prochain,
Et sur le sexe même, emporté par sa bile,
Exerçait sans pitié l’âcreté de son style.
Timandre, qui souhaitait
Qu’une suite d’enfants
Pût transmettre son nom dans les siècles suivants,
entreprend de marier son fils, et, pour le décider au mariage, il vous lui fail un beau sermon, comme dit La Fontaine. Et d’abord, allant droit au point délicat :
Il est, j’en suis d'accord, des femmes infidèles,
Et dignes du mépris que ton cœur a pour elles.
Mais si de deux ou trois le crime est avéré,
Faut-il que tout le sexe en soit déshonoré ?
C’est la réplique aux trois femmes de bien qu’avait ironiquement exceptées la satire. Mais pourquoi Boileau necroil-il pas à la vertu des femmes ?
Chacun, en quelque endroit que le hasard le porte,
Ne rencontre et ne voit que des gens de sa sorte....
Faut-il donc s’étonner si des hommes perdus,
Jugeant du sexe entier par celles qu’ils ont vues,
Assurent qu’il n’est plus que des femmes perdues?...
Pauvre Boileau! c’était bien la peine de se déclarer « très-peu voluptueux, » mérite impopulaire en France, pour s’entendre accuser d’ètre un vert-galant ! Mais ce n’est pas tout : Perrault oppose au portrait delà coquette, tracé par Boileau, celui de la sœur de charité et de la femme bienfaisante, qui
Descend dans les caveaux, monte dans les greniers.
Oh des pauvres obscurs fourmillent à milliers.
Il peint la bonne mère qui soigne ses enfants, la bonne épouse qui donne une potion salutaire à l’époux alité , la bonne fille qui travaille le soir au coin du foyer, et il célèbre avec attendrissement les délices de l’amour conjugal, tandis que le célibataire, mourant sur son grabat,
Voit, l’œil à demi clos, son valet qui le vole.
Enfin les femmes ne font pas seulement le bonheur du genre humain : ce sont elles qui ont donné au monde la civilité et les talents. A la faveur de cette idée , Perrault introduit dans son Apologie le portrait de Boileau, qui n’est pas flatté :
Peux-tu ne pas savoir que la civilité Chez les femmes naquit avec l’honnêteté?
Que chez elles se prend la fine politesse,
Le bon air, le bon goût et la délicatesse?
Regarde un peu de prés celui qui, loup-garou,
Loin du sexe a vécu, renfermé dans son trou :
Tu le verras crasseux, maladroit et sauvage,
Farouche dans ses mœurs, rude dans son langage,
Ne pouvoir rien penser de fin, d'ingénieux,
Ne dire jamais rien que de dur ou de vieux.
S’il joint à ces talents l’amour de l’antiquaille,
S'il trouve qu’en nos jours on ne fait rien qui vaille.
Et qu'à tout bon moderne il donne un coup de dent,
De ces dons rassemblés se forme le pédant,
Le plus fastidieux comme le plus immonde De tous les animaux qui rampent dans le monde.
Boileau eut la bonté de se reconnaître dans ces vers, et nous verrons dans les Réflexions sur Longin par quel coup de dent , comme dit Perrault , il répondit au moderne. Les femmes, naturellement reconnaissantes, surent gré à Perrault d’avoir fait de si mauvais vers avec de si bonnes intentions, et l’Apologie obtint un succès plus grand que son mérite. Décidément Perrault avait conquis à sa cause le public féminin, el les anciens souffraient cruellementde l’impopularité
de Boileau. Les amis du satirique l’exhortaient depuis longtemps à frapper un grand coup. Il résistait, et croyait qu’il devait suffire à l’honneur des anciens d’avoir pour eux l’élite de l’Académie française, les membres les plus illustres de la magistrature et du clergé, l’Université, et quelques grands seigneurs, amis de la belle littérature1 2 3. Il arrive quelquefois, dans les jours d’émeute populaire, que l’autorité croit avoir facilement raison des mutins en faisant avancer quelques soldats; puis, quand l’émeute gagne du terrain et se tourne en révolution , on est réduit à lui livrer bataille. Boileau , qui en littérature représentait l’autorité, pensa d’abord qu’il mettrait l’émeute en déroute, en alignant cinq ou six épigrammes ; celles-ci n’ayant intimidé personne, il lança contre Perrault les strophes un peu lourdes sur la prise de IS'amur, pour dégager Pindnre, compromis et maltraité. Mais les escarmouches ne décidaient rien, et Perrault avançait toujours. Boileau recevait de ses partisans message sur message. De toutes parts on accusait le consul de sommeiller; on lui criait ; Expergiseere aliquando, et le prince de Conti le menaçait d’aller à l’Académie écrire sur son fauteuil : Tu dors, Brutus... « Boileau se réveilla enfin , dit Louis Racine, et il composa les Réflexions sur Longin ’. » Il était temps. Boileau a lui-mème écrit h Perrault : « Vous aviez si bien réussi , avec l’esprit que vous avez et que les autres n'ont point, à déconcerter vos faibles antagonistes, que si je ne me fusse mis de la partie, le champ de bataille vous demeurait’. »
1. Boileau, dans sa lettre à Perrault , cite parmi ses partisans : M de La moignon, le prince de Conti, M. d’Aguesseau et M. de Troisville.