‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernesChapitre 88 sur 166 · Jlem arques sur le livre VI de t'Odyssic · texte numérisé non relu

Jlem arques sur le livre VI de t'Odyssic

Stuyrue. Mais de quelque façon que cela soit , il est certain qu'il a bien mérité cette punition, puisqu’on ne la peut mériter par un crime plus odieux qu’est celui de reprendre un écrivain qui n’est pas en état de rendre raison de ce qu’il a écrit. » D'Alembert accuse Boileau d’avoir, en citant saus réflexion cette phrase de Vitruve, demandé implicitement la tête de Perrault. Boileau était le plus vif des critiques, mais le meilleur des hommes, et ne souhaitait pas la mort du pécheur. Il cite Vitruve, mais il ne veut ni brûler ni crucifier Perrault. Il se contente de le frapper de sa férule. Seulement il le frappe quelquefois trop fort, en grondant, comme un maître d’école, et il fait, sans le savoir, les affaires de l’écolier, qu’on plaint involontairement d’ètre si rudement battu.

Mais ce que je regrette le plus, c’est que Boileau se soit borné à démontrer et à châtier l'injustice des critiques de Perrault, et n’ait pas daigné discuter ses idées. Ce n’est pas, assurément, qu’il n’ait vu la portée de quelques-unes. C’est une impertinence de prétendre, comme on l’a fait de nos jours, que Boileau n’était pas de taille à comprendre Perrault. Boileau n’était ni si étroit ni si attardé qu’on affecte de le croire aujourd’hui. Dans la querelle qui nous occupe, on est surpris de découvrir que le moins exclusif et le plus tolérant, en matière de goût, de Perrault et de Boileau, ce n’est pas Perrault , c’est Boileau. On a rattaché avec raison à l’insurrection de Perrault l’origine de la révolution romantique, et M. Pierre Leroux a montré le premier le lien des Parallèles avec la préface de Cromwell ‘. En effet, au point de vue philosophique, il existe une certaine conformité entre les idées de Perrault et celles de l’école romantique sur l’indépendance de l’esprit humain et sur l'émancipation du goût; mais, au point de vue littéraire, aucune ressemblance. Un des principaux dogmes de la jeune école, c’était qu’il faut appeler les choses par leur nom, et par conséquent ban-

1. Voir l'article intitulé : De la loi de continuité qui unit le dix-huitième au dix septième, Revue encyclopédique , 1832.

nir la périphrase, renoncer au culte des mots généraux, les seuls nobles, selon Bufîon, et revenir à l’usage des mots propres, des mots roturiers, les seuls précis, expressifs et pittoresques, selon la poétique nouvelle. C’est une des meilleures idées du romantisme, qui a rendu par là au style français le nerf et la couleur. Mais le goût du mot propre, qui le montre au plus haut degré, de Perrault, qu’Homère dégoûte parce qu’il parle des ânes, des porcs, des porchers et du boudin, ou de Boileau, qui soutient qu’un terme, pour être technique, ne cesse pas de convenir à la poésie, et que les porchers, avec leurs troupeaux, font très-bonne figure dans Homère? Évidemment ici Perrault est l’arriéré, et c’est Boileau qui est le romantique.

11 est donc puéril de prétendre que si Boileau, au lieu de discuter les idées des Parallèles, s’est contenté d’en récapituler les bévues, c’est faute d’en avoir pu comprendre le mérite. Boileau comprenait, admirait et aimait des philosophes d’une portée plus grande que Perrault, Üescartes et Pascal, par exemple. Pour entendre les idées de Perrault, il lui aurait suffi d’un effort, non d’esprit, mais de sang-froid et d’impartialité, et c’est celui qu’il avait le plus de peine à faire. La vérité, c’est que les fautes de Perrault effacèrent momentanément aux yeux de Boileau les mérites incontestables des Parallèles, qu’il reconnut plus tard de bonne grâce. 11 était duns le feu de la polémique ; il y portait sa passion pour le sens commun, l’àpreté d’Alceste, et, pour tout dire, l’humeur d’uu vieillard depuis longtemps malade, et le ton hauloiu d’un homme supérieur. Despréaux s’irrita de ce qu’un écrivain français, un académicien, décriait les anciens sans les connaître, et les calomniait par ses traductions, avant de les déshonorer par ses jugements. Au lieu de réfuter Perrault, il voulut montrer que Perrault nelaitpas digne d’une réfutation. Les Réflexions sur Longin ne se proposent qu’un but, c’est de convaincre Perrault d’ignorance, au préalable, et de faire mettre les anciens hors de cause. Voilà l’expli-

cation de l’ouvrage de Boileau. Voilà pourquoi, au lieu d’attaquer directement les Parallèles, comme il aurait fait sans doute s’il les avait moins dédaignés, Boileau ne les aborde que de biais, pour ainsi dire, en accostant Perrault à propos de Longin, avec un appareil de transitions quelquefois piquantes, mais artificielles, et en rattachant, après vingt ans', les Parallèles au Traité du sublime , par une liaison rétrospective qui manquait d'opportunité.

Malgré toutes ses faiblesses, l'ouvrage de Perrault ne méritait pas ce dédain. D’ailleurs les fautes qu’il avait commises en défendant sa cause ne changeaient en rien le fond de la cause elle-même, qui reste debout tout entière, même après les Réflexions sur Lonyin. Qu’importaient à la question de progrès de l’esprit humain les contre-sens de Perrault et scs fautes d'orthographe '! En se bornant à montrer le ridicule des critiques de Perrault, Boileau s’est donné la tâche la plus courte et la plus facile; il n’a considéré que la moindre moitié du livre de son adversaire, celle qui n’a plus d’intérêt pour nous, et il a négligé l’autre, c’est-à-dire la partie théorique, qui ayant seule gardé son importance aujourd’hui, n’aurait pas dù paraître en manquer aux yeux d’un grand esprit comme Boileau. Combien il est à regretter que Despréaux ne se soit pas expliqué sur ces questions élevées! il nous aurait laissé des pages bien sensées et bien fortes, s’il en faut juger par sa lettre à Perrault, après l’intervention du grand Arnauld, qui amena la réconciliation des deux adversaires. Boileau , en effet , apaisé par l’admirable lettre d'Arnauld, dont je vais parler, revint aisément à sa justice et à sa bonté naturelles; en écrivant à Perrault pour se réconcilier avec lui , il témoigna qu’il trouvait dans les Parallèles quelque chose de mieux qu’une matière à corrections grammaticales, et il honora son ancien adversaire de louanges que n’auraient pu faire attendre les lie flexions sur Longin. C’est cette réconciliation que je dois maintenant raconter.

1. La traduction de Longiu est de 1674; les Réflexions, de 1694.

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