Saint-Evremond , t. IV, p
de leurs contemporains, et proclamer leur gloire, sans y asservir lesmodernes. Le chevalier Temple rompit le silence qui avait suivi les paroles de Saint-Evremond : ii voulait en tirer des applications aux ecrivains de France, connaitre 1’opinion du spiriluel vieillard sur les homines celebres de son temps, et voir s’il dlait aussi impartial dans ses jugements sur les homines quedansses ideeslitteraires. « Yous avez du, luidit-il, estimer M. de Saint-Sorlin, car j’ai reconnu dans vos paroles quelques-unes de ses pensees? » — « Je n’admire pas beaucoup de nos poetes, r^pondit Saint-Evremond en souriant : les uns n’ont pas eu la force de quitter les anciens dieux; les autres n’ont pas eu l’adresse de bien employer ce que notre religion pouvait leur fournir. Attaches an joug de l’antiquite, et necessites a nos sentiments, ils donnent Fair de Mercure a nos anges, et celui des merveilles fahuleuses des anciens a nos miracles. Ce melange de F antique et du moderne leur a fort mal r6ussi, et l’on peut dire qu’ils n’ont su tirer aucun avantage de leurs fictions, ni faire un bon usage de nos verites 1 ! Je parle ici des poetes epiques, car dans les autres genres nous en avons de tres-grands. Je ne croirai point flatter Corneille en donnant l’avantage a beaucoup de ses tragedies sur celles de l’antiquitd 2. Racine est admirable 3. Pour la comedie, ce genre d’ouvrage aurait pu avoir dans Fantiquite un air plus noble et je ne sais quoi de plus galant; aujourd’hui la plupart de nos poetes savent aussi peu ce qui est des moeurs qu’on savait en ces temps-la ce qui est de la galanterie 4. Moliere a pris les anciens pour modele ; inimitable a ceux qu’il a imites s’ ils vivaient encore. II n’y a point d'auteur qui fasse plus d’honneur a notre siecle que Dcspreaux ; en faire un eloge plus etendu, ce serait entreprendre sur ses ouvrages, qui le font eux-m6mes. La Fontaine embellit les fables des anciens. Les anciens auraient gatd les conies de La Fontaine. Perrault a mieux trouvd les ddfauls des anciens
1. Saint-Evremond, t. IV, p. 299. — 2. Id. , t. Ill, p. 172, Svr les tragedies. - 3. Id. , t. VII, p. 149. — 4. Id. , t. Ill, p. 178.
qu’il n’a prouv6 l’avantage des modernes. A tout prendre, son livre me semble tres-bon, curieux, utile, capable de nous guerir de beaucoup d’erreurs. J’aurais souhaite que le Chevalier eiit fait moins de contes, que le President eut un peu plus etendu ses raisons, et l’Abb6 resserr6 les siennes1. Maintenant j’ai tout dit. Etes-vous contents, messieurs? » — Pas encore, » repondit Wotton, en moderne decide qui voulait pousser a bout l’impartialite persistante de Saint- Evremond , et qui savait le flatter en lui parlant de ses vers. Saint-Evremond, si bon 6crivain en prose, faisait avec esprit des vers peu po^tiques : c’est le devancier de La Motte daus ce genre de po6sie ing£nieuse et prosaique qui, au xviir siecle, paraissait a Fontenelle le dernier degre de la perfection, et a Voltaire le comble du ridicule. Comme presque tous les hommes, qui aiment mieux etre loues dans leurs pretentions que dans leurs vrais merites, Saint-Evremond etait particulierement sensible aux louanges qu’on lui faisait de ses vers ; aussi deguisa-t-il mal le plaisir qu’il eprouva quand Wotton lui dit : « On assure, monsieur de Saint-Evremond, que vous avez compose dernierement une fort belle piece sur la dispute des anciens et des modernes , et que vous y tenez la balance beaucoup moins egale entre les deux partis. C’est en vers que les pofites disent leur vraie pensee. Ne voulez-vous pas que nous sacbions la votre ? » Saint-Evremond ne resista pas, et il recita au milieu d’un grand silence une ode assez longue et assez faible dont voiei les deux meilleures strophes 9 :
Pourquoi reverer comme antique Ce que les Grecs dans leur Attique Aimaient comme des nouveautes?
Serons-nous done plus maltraites,
Pour avoir le bonheur de vivre,
Que ceux qui vivaient autrefois Et ne sont plus que dans ce livre Oil, morts presomptueux, ils nous donnent des lois?