‹ Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par m. Hippolyte RigaultChapitre 121 sur 180 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Swift : Le Conte du tonneau. — Histoire de Martinus Scriblerus. — L'Art de Tamper en poesie. — La Bataille des livres.

Le 27 janvier 1699, Swift ecrivait sur le journal qu’il envoyait a son amie Stella : « Ge matin, a une heure, sir William Temple est mort, et avec lui tout ce qui 6tait bon et aimable parmi les homines. » Et plus loin : « C’6tait l’esprit le plus sage, le plus juste, le plus poli, le plus Eloquent de son siecle et de sa nation, le plus sincere ami de son pays, Phomme qui a le mieux merite de l’Angleterre par les 6minents services qu’il lui a rendus. II n’a pas moins merits des lettres, car il etait generalement r6put6 le meilleur ecrivain de son temps1. »

Tels 6taient les regrets que Swift donnait a son ancien bienfaiteur. Dans les dernieres annees de la vie de sir Wil-

J . Walter Scott , Vie de Swift.

liam, alors qu’il etait attaque par Wotton et par Bentley, Swift s’6tait jetd entre eux et lui, pour couvrir son protecteur, et il avait esquisse la Bcitaille des limes; la mort de sir William suspendit son travail. Mais lorsque Swift eut execute ses dernieres volontes, et publie les oeuvres que Temple lui avait leguees en mourant, il crut de son honneur de defendre son protecteur mort eomme il l’aurait defendu vivant, et, reprenant l’ebauche commencee, il acheva en 1704 ce petit chef-d’oeuvre d’imagination satirique, qui est en meme temps le temoignage d’un cceur affectueux. Jamais on ne mit plus d’esprit dans la reconnaissance.

L’invention dans la satire , voila le trait caracteristique du talent de Swift, comme du genie de Voltaire. Comme Voltaire, Swift imagine, pour encadrer et animer la satire, des actions et des personnages d’une variete itjfinie. Quand la plaisanterie atteint jusqu’4 cette puissance, ce n’estplus un ornement accidentel de la parole, c’est un genre litteraire, qui ne releve que de lui-m6me, qui a toule l’independance de la fantaisie, et qui revet les idees les plus graves des formes du plus libre enjouement. Swift, s’emparant de ce genre si cher au gout de son temps \ porta dans la raillerie la force d’un esprit cr6ateur. Les ecrivains satiriques qui ont le plus d’esprit manquent souvent d’imagination. Mais dans les oeuvres satiriques de Swift circule une seve energique d’originalite ; ses plus Stranges compositions cachent, sous la legerete du style, un fond de serieux et une force de pensee que n’a pas toujours l’6pigramme badine de l’esprit frangais. Il est, avec Voltaire, le plus inventeur de tous les plaisants. Dans cette querelle litteraire des anciens et des modernes, qui ne fut pour Swift que la distraction d’un moment, si on la compare aux grandes discussions politiques qui consu-

1. Shaftesbury, dans son Essai sur 1’ usage de la raillerie, a dit : a Jamais le gotit de la plaisanterie n’a ete porle plus loin que de ce temps • il a passe des gens de plaisir aux gens d’affaires, et les plus habiles diploinates sont les plaisants les plus renomm^s. (I''e partie, p. 0.)

merent sa vie, e’est merveille de voir la fecondite des ressources qu’il deploie pour attaquer Bentley. Au moment oil l’on s’y attend le moins, dans les sujets les plus etrangers a la discussion, une digression, une parenthese, un mot reveille soudain en lui le souvenir de la querelle , il remet en scene a 1’improviste Wotton et Bentley. Dans le Conte clu tonneau , par exemple, cette satire contre l’Eglise romaine qui charmait lesEncyclopedistes, apres avoir raconte la naissance et l’education des trois t'reres, Pierre, Jean et Martin, Swift s’arrete, et, sous pretexte de reclamer pour son ouvrage la bienveillance de la critique, il trace de Bentley, sous le nom du vrai critique, un portrait plein de verve Burlesque, oil l’affectation calculee de 1’ Erudition est une epigramme contre le savant qu’il veut peindre :

« Void la definition la plus parfaite qu’on puisse donner du vrai critique : e’est un honnne qui decouvre et qui rassemble les faules des ecrivains.... Quelque sujet qu’il traite, le vrai critique est si penetre des defauts des autres auteurs, que la quintessence des mauvais ecrits se distille dans les siens, et que ses oeuvres completes ne paraissent qu’un extrait des fautes qu’il a colligees.... Si je demon tre clairement que les plus anciens auteurs de l’antiquite ont defini le vrai critique comme je le definis moi-meme, f objection qu’on pourrait tirer contre ma definition du silence des anciens auteurs tombera d’elle-meme. — Or, premierement, Pausanias est d’avis que la perfection de l’art d’ecrire est due entierement a l’institution des critiques; car il est manifeste qu’il a en vue les vrais critiques dans la description suivante : G’est une race d’hommes, dit-il, qui se plait a considerer les vetilles, les-superfluites et les excroissances des livres ; ce que les savants ay ant observe a la fin, ils ont resolu spontan^ment de retrancher de leurs ouvrages tous les rameaux pourris et desseches, et meme toutes les folles branches. Mais Pausanias a soin d’envelopper cette id6e des voiles de l’allegorie : Les Naupliens , dit-il , dans l’Argolide,

avaient appris des anes l’art de tailler les vignes, en remarquant que lorsque ceux-ci en avaient broutd quelques branches, elles prosperaient et portaient de meilleurs fruits. — Secondement, Herodote, pour figurer l’ignorance et la mdchancete des vrais critiques, raconte allegoriquement que, dans les regions occidentals de la Libye , on trouve des anes qui ont des cornes. — Enfin Ctesias rencherit sur son temoignage, en parlant de certains anes de l’lnde , qui different des autres anes connus, en ce qu’ils ont une poche de fiel si abondante, qu’il n’est pas possible de manger de leur chair, a cause de son excessive amertume1. »

Dans une seconde digression sur les modernes (car les digressions du Conte du tonneau s’emboitent les lines dans les autres, disait Swift, comme les peaux d’un oignon), l’auteur se moque a la fois des modernes qui ne voient pas les vraies beautds d’Homere, et des anciens qui decouvrent en lui des beautes imaginaires. G’est une critique tres-spirituelle de Wotton, a travers lequel Swift atteint Perrault, et des adversaires de Perrault, parmi lesquels Swift, sans le vouloir, frappe le chevalier Temple : « Je suis force de convenir que, malgre ma faiblesse, je me suis aventure a entreprendre cet ouvrage encyclopedique, qui n’avait jamais ete tente par personne, si ce n’est par un nomine Homere, un personnage de quelque valeur, et qui, pour un ancien, a fait preuve d’un certain talent. Neanmoins j’ai ddcouvert en lui de grosses erreurs qu’on ne peut pardonner a ses cendres, s’il en reste encore. II avait, nous assure-t-on, le dessein de faire de son ouvrage un corps complet des sciences humaines, divines, politiques et mdcaniques , et il est manifeste qu’il en a neglige quelques-unes et qu’il n’a fait qu’effleurer le reste. En premier lieu, tout savant cabaliste que ses disciples le represented, son analyse du grand oeuvre est tout ce qu’il y a de plus insuffisant et

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