On reconnait 1’allusion aux quatre mots latins de Boyle
HISTOIRE DE LA QUF.RELLE
moins le droit des premiers occupants; mais les modernes repliquerent avec feu que si Ton posait la question d’anciennet6, ils auraient gain de cause, puisque c’etaient eux qui 6taient les vrais anciens, comme l’avaient demontre Perrault , Fontenelle et Wotton , tandis que leurs adversaires n’etaient que de faux anciens, les jeunes gens de l’univers, qui devaient poliment ceder la place aux vieillards. II n’y avait pas entre les deux partis de conciliation possible, et la guerre menacait d’eclater. Bentley passa la revue des forces dont pouvaient disposer les modernes : ils comptaient environ mille hommes d’infanterie et de cavalerie legere, mal vetus et mal armes. Temple, un moderne illustre, mais un moderne elev6 dans le giron de l’antiquite, son favori et son champion, averlit les anciens du danger. Ceux-ci rassemblerent leurs troupes et se pr6parerent au combat. Pendant que les deux armees se rangeaient en bataille, void ce qui se passait dans l’angle le plus 61eve d’une des fenetres de la bibliotheque : une araignee 6norme y avait tendu sa toile, une vraie place forte, construite selon toutes les regies de Tart moderne, avec des meurtrieres et des poternes ou pendaient, comme au seuil de Tantre de Cacus, les membres sanglants des victimes egorg6es. Soudain une commotion terrible ebranla la toile dans toute son dtendue. L’araignee crut arrive le jour supreme de la dissolution de la nature. C’etait une abeille qui, prisonniere un instant dans la citadelle, en avait par une secousse vigoureuse bris6 les portes, dont elle entrainait les debris sur ses ailes, comme Samson, lorsqu’il chargea sur ses 6paules les portes des Philistins. Pendant que l’abeille, & quelquc distance , degageait ses ailes que les debris des fils genaient encore, Taraign6e, furieuse de la ruine de saforteresse, mais trop faible pour attaquer l’abeille, se vengeait en l’insultant : « Miserable moucheron, s’ecria-t-elle, bandit, bohemien sans feu ni lieu, qui promenes partout le bourdonnement de tes ailes vagabondes! Ta vie est un vol perpetuel,
une maraude sans fin a travers les jardins et les campagnes. Tu pilles indistinctementles cliardons etles violeltes, tandis que moi, personne domiciliee et rangee, je sais tout tirer de moi-meme. Cette citadelle, monument, helas! brise de mon genie scientifique, je l’avais batie de mes mains, et j’en avais puise les materiaux au fond de mes entrailles. — II est vrai, ' repondit l’abeille, je n’ai que les ailes et la voix; mais le del me les a donnees pour la plus noble fin. Je visite les fleurs des champs et des jardins, et je m’enrichis deleur miel, mais sans faire injure a leur eclat et a leur parfum. Je ne suis pas une savante comme vous, je n’excelle ni dans les mathematiques, ni dans 1’architecture ; mais malgre la perfection de vos plans et de votre art, vous avouerez, par l’dpreuve que j’en ai faite, que vos batiments manquent de solidite. Vous vous vantez de ne rien devoir a personne et de tout tirer de votre propre fonds. Cela signifie, s’il faut juger de la liqueur par le vase qui la renferme, que vous possedez dans votre sein un reservoir de poison. Qui vaut mieux, je le demande, ou de vous qui, toujours en embuscade dans votre repaire, ne tirez de vous-meme que du venin et des toiles perfides, ou de moi qui, voltigeant sur des plantes choisies, forme avec un art industrieux la cire et le miel? » A ces mots, l’abeille s’alla poser sur un buisson de roses, jetant un regard dedaigneux sur l’araignee qui, ramassee sur elle-meme, s’appretait a eclater comme un orateur qui va faire explosion. Or, ce dialogue avait ete entendu par celui des anciens qui savait le mieux interpreter le langage des animaux, l’illustre et malheureux ISsope, recemment depouille de ses fables par la civitite du bibliothdcaire royal. Esope, brusquement separd des anciens par le docteur Bentley, dtait parvenu a le rejoindre, grace a un heureux stratageme. Au rebours d’un de ses bdros qui s’habillait de la peau d’un lion, il se revdtit de la peau d’un ane, et Irompant ainsi la vigilance de Bentley, qui le prit pour un moderne, il arriva dans le camp des anciens, juste au moment ou la mouche et Taraignde
commengaient leur discussion. Elevant alors la voix el s’adressant aux deux armees : « Messieurs, dit-il, la dispute que nous venons d’entendre est exactement l’image de la notre. L’araignee et l’abeille repr6sentent a s’y m^prendre les modernes et nous. Qu’y a-t-il de plus semblable aux modernes que l’araign6e, avec ses pretentions et ses paradoxes? Elle se vante de tout tirer de son propre fonds, et de ne rien devoir a personne, comme vous vous vantez de vous suffire a vousmemes et de ne dater que de vous; elle afficbe la m6me confiance dans ses forces que vous dans les vdtres, le meme dedain des secours d’autrui, le m6me orgueil de ses connaissances dans les sciences, dans les arts m6caniques, dans l’architecture, etc. L’abeille, emblfeme de l’industrieuse aclivite, vous repond qu’il ne suffit pas d’elever des edifices avec methode et selon les regies de l’art ; mais que les mat6riaux en doivent etre solides, sinon les ouvrages les plus savamment congus ont la fragilite des toiles d’araignee. Ge qui importe, ce n’est pas tant l’habilete de l’arcbitecte que la bont6 des pierres qu’il emploie. Les modernes sont peut-etre de meilleurs architectes ; mais les anciens n’avaient-ils pas de meilleurs materiaux? Pareils a l’araign^e qui tire de ses entrailles un venin corrosif, dont elle renouvelle la source par la mort des insectes ail6s, les modernes ont en eux-memes un reservoir de malice et de satire qu’ils repandent sur les insectes inoffensifs de la litterature. Les anciens, comme 1’abeille, n’ont pour eux que leurs ailes et leur voix, c’est-a-dire leur inspiration et leur langage. Comme elle, avec une ardeur infatigable, et par un travail industrieux, ils ont explore la nature et fagonn6 dans leurs ruches les deux choses les plus precieuses pour rhumanit^ le miel et la cire, la douceur des moeurs et les lumieres de l’esprit. »
Le discours d’Esope souleva un immense tumulte, et la guerre fut declaree. Les modernes elurent leurs generaux : tous pr6tendaient d’abord au commandement en chef, depuis le Tasse et Milton jusqu’a Dryden. Apres de longs dSbats,
DES ANCIENS ET DES MODERNES. 34o
Despr6aux et Cowley sont choisis pour commander la cavalerie legere. Descartes, Gassendi, Hobbes se mettent a la t6te des archers; un corps nombreux de mercenaires combat sous Guichardin, Davila, Mariana et Polydore-Virgile. Le reste de l’arm6e forme une multitude confuse et mal discipline, sous les ordres de Bellarmin, de Duns Scot et de Saint-Thomas d’Aquin. Du cot6 des anciens, Pindare commande les chevau- 16gers, Euclidele g6nie, Platon et Aristote les archers, Hippocrate les fourrageurs, Herodote et Tite Live l’infanterie. Les troupes alliees marchent sous les drapeaux de Wotton et de Temple. — On devine ais6ment les ressorts comiques dont Swift va se servir. C’est d’abord Limitation plaisante des formes de l’6popee antique, appliquees aux scenes d’un combat fantastique, comme dans le Lutrin, dont Swift s’est evidemment souvenu; c’est l’impr6vu des 6pithetes hom6riques, s’adaptant a des personnages frangais ou anglais; c’est la rencontre des dieux de mythologie avec les heros modernes. Au moment oil les deux armees vont en venir aux mains, Swift ne manque pas d’ouvrir le ciel et de montrer l’Olympe entier range autour de Jupiter pour assister au combat. De m6me que Yirgile, apres Homere, place finee sous la tutelle de Y6nus, Swift donne a Wotton pour mere et pour protectrice la d6esse Critique, « un monstre aux griffes de chat, aux dents pro6minentes, et dont les yeux sont tourniss en dedans, comme si elle passait sa vie a se contempler. » Un autre m6rite de Swift, c’est l’art avec lequel il tire d’une all6gorie tout le parti qu’elle peut offrir a une imagination f6conde; nul ne sait la pousser plus loin que lui, et saisir dans l’id6e g6n6rale de l’alhigorie plus de rapports de details, plus d’analogies expressives entre les id6es. Nul ne sait mieux exprimer symboliquement, par les traits physiques dont il compose les portraits de ses personnages, les quality ou les d6fauts de leur caract&re et de leur esprit. Quelqucfois les rapports sont assez subtils pour exiger du lecteur un effort d’esprit et m6me pour lui 6chapper. Il faut ref!6chir un in-
stant, par exemple, pour deviner que si l’auteur donne ci Descartes, a Platon et a Aristote le commandement des archers, c’est que leurs fleches qui percent la nue sont l’embleme des hautes speculations philosophiques qui s’elevent jusqu’a l’etude de Dieu. La reflexion la plus attentive ne parvient pas k expliquer pourquoi Swift donne un grade a Boileau dans la cavalerie legere des modernes. Mais les meprises de ce genre sont rares dans la Bataille des livres. Le choix de l’emploi que Swift prete a ses lieros, des adversaires qu’il leur oppose, et meme des armes qu’il leur donne, est presque toujours une epigramme ou une louange spirituelle. II se plait ct mettre aux prises soit un poete ancien avec son traducteur, soit un ancien et un moderne qui se sont exerces dans le meme genre ou sur les memes sujets, soit un grand ecrivain de l’antiquite et ses detracteurs. Aristote transperce Bacon et pourfend Descartes; Homere, d’un seul coup, fait sauter la cervelle a Fontenelle et a Perrault. Swift, qui menage ses amis, dvite de se moquer de Boyle, Bailie de W. Temple ; mais il ne voudrait pas avoir Pair de le croire l’auteur de l’edition de Phalaris et de la Reponse a Bentley. D’un mot il dchappe au double inconvenient de paraitre dupe et de blesser un ami ; il represente le jeune Boyle arrivant au combat, couvert d’une armure magnifique : « Les pieces de cette armure, dit-il avec delicatesse en se souvenant d’Homere, lui avaient ete donnees par les dieux. »
L’episode oil Boyle, arme par les dieux, decide la victoire par son combat contre Wotton et Bentley, est le morceau le plus ddveloppe de la satire. Swift appelle a son aide toutes les ressources de l’epopee ; il fait intervenir les divinites, il prete aux combattants des discours dignes des heros antiques ; il intercale dans son recit des incidents qui en accroissent l’interet; il prodigue les souvenirs de Yirgile et d’Homere, et il d6roule avec une solennite charmante ces longues similitudes que Perrault appelle les comparaisons a queues. Il repr6sente Bentley sous une armure formee de pieces incoh£-
rentes, et dont le cliquetis, quand il marche, est pared & celui que produit une fendle de fer-blanc en tombant du haut d’un toit. Sa main droite est armee d’un fleau ; son front, d’un casque de fer avec une visiere de bronze, que la respiration du guerrier a couverte de vert-de-gris. Suivi de son bienaim6 Wotton, il cherche s’il n’apercoit pas quelque ennemi blesse ou desarme, pour l’attaquer intrepidement sans peril. Comme deux cbacals timides, mais pousses par la faim, se glissent pendant la nuit dans la bergerie d’un riche laboureur, Wotton et Bentley se coulaient a pas silencieux a la faveur des rayons de la lune. Ils apergoivent de loin deux armures 6tendues sous un chene, et a c6te d’elles deux guerriers ensevelis dans un profond sommeil ; ils tirent au sort le nom de celui qui tentera l’aventure, et le sort designe Bentley; celui-ci, s’approchant avec precaution, reconnait deux des lieros de l’armee des anciens, Esope et Phalaris. Il voudrait les immoler tous deux, et deja il s’apprete a decharger sur l’6paule de Phalaris son tleau pesant; mais la deesse de l’Cpouvante enveloppe le lieros dans ses froides ailes, et le preserve de la mort. Esope et Phalaris, toujours assoupis, font un mouvement, comme un liomme qui r6ve; ils r6vent, en effet, tous deux : Phalaris, qu’ in suite par un mauvais pamphl6taire, il le fait r6tir dans son taureau d’airain ; Csope, qu’un ane sauvage bondit sur sa poitrine et souille son visage. Bentley, eftraye de l’agitation des dormeurs, s’enfuit en leur volant leurs armures„ Ccpendant Wotton s’est dirig6 vers unefontaine chere aux dieux, et que, dans le langage des mortels, on appelle fontaine de l’H61icon. Sur le bord se tenaient deux h6ros : l’un, le g6n6ral des troupes alli6es, W. Temple, 6cliauffe par le combat, s’abreuvait a la source divine ; l’autre, plus jcune, Boyle, brfilait de tourner contre Pennemi scs armes donnees par les dieux. Wotton jure d’an6antir les deux adversaires les plus terribles des modernes. Il invoque la Critique, sa mere, et lance une javeline qui frappe lebaudrier deW. Temple, et retombe impuissante
HISTOIRE DE LA QllERELLE
sur le gazon. Boyle se prdcipite comme un jeune lionceau, qui, lancd dans les plaines Libyennes ou les deserts de l’Arabie par le lion son pere, pour exercer ses forces et ravir une proie, souhaite de rencontrer un ligre descendu de la montagne ou un sanglier furieux ; si quelque ane sauvage se presente a lui et vient affronter sa col6re, le g6n6reux animal le chatie de son audace, pour soutenir l’honneur de la foret. D6ja Wotton fuyait 6pouvantd, quand Bentley parait tout a coup avec les armures des h6ros, voltes pendant leur sommeil. Boyle, reconnaissant le casque de Phalaris qu’il avait recemment fourbi de ses mains, cesse de poursuivre Wotton et se jette sur Bentley qui fuit a son tour. « Gomme une pauvre femme dans sa petite maison, ob elle gagne p6niblement sa vie par l’effort de sa quenouille, si par malheur ses oies se sont disperses sur les pr6s communaux, elle court ga et la dans la plaine, chassant devant sa baguette les vagabondes qui voltigent et poussent des cris pergants : ainsi s’ 6lance Boyle, ainsi volentles deux fugitifs; mais alafinjugeant leur fuite inutile, ils s’arrStent brusquement, et se forment tous deux en phalange. Le premier, Bentley, lance avec force un javelot dont il espere traverser le flanc de son ennemi : mais Pallas, invisible et pr6sente, saisit le trait au passage, en detache la pointe de fer et la remplace par une feuille legere de plomb : le trait vient expirer sur le bouclier de l’ennemi et retombe emousse sur le gazon. Gependant Boyle, epiant l’occasion, brandit une javeline aigue d’une longueur formidable, et au moment ou les deux amis se tenaient serr6s cote a c6te, il la lance avec une force prodigieuse. Bentley voit sa fin approcher, il couvre son flanc de ses deux bras, pour preserver son corps, mais la javeline traverse les bras et les c6tes, et sans s’arreler, sans rien perdre de sa force, elle va percer le vaillant Wotton, qui venait soutenir son ami mourant, et qui partage son tr£pas. Comme lorsqu’un adroit cuisinier veut former une broche de coqs de bruyere, il perce d’une pointe de fer leurs flancs delicats, auxquels il a lie
6troitement leurs cuisses et leurs ailes : tel apparait, transperce par la lance de Boyle, le couple des deux amis. Ils furent unis dans la vie, ils tombent unis dans la mort, si unis que Charon abuse prit leurs deux cadavres pour un seul, et ne leur fit payer qu’une obole le passage du Styx. Adieu, couple bien-aime ; on voit peu de vos pareils sur la terre ; vous serez immortels, si moil esprit et mon eloquence vous peuvent
donner l’immortalit6 et maintenant. . .
Desunt cetera.
Finis.
Ainsi s’acheve, par une imitation joyeuse d’un des Episodes les plus pathetiques de Yirgile, cette 6pop6e tragi-comique, ou il y a tant de raison, quoique le denoument, contraire k la verite, soit une fiction volontaire de la partialite de Swift en faveur de ses amis. En effet, ce fut Bentley qu’apres un long malentendu l’opinion publique proclama vainqueur, et les veritables vaincus furent Boyle et Temple, je ne dis pas les anciens qui, on l’a vu, n’etaient pas reellement interesses dans la querelle, puisque personne ne les avaitattaqu6s, et que des le commencement du debat, la discussion s’etait portee tout entiere sur un point accessoire du debat. La question a done ete encore moins bien pos6e en Angleterre qu’en France, en ce sens que personne ne l’a directement abordee, exceptd Wotton. Au lieu d’etre un d6bat pliilosophique entre l’esprit ancien et l’esprit moderne, elle a perdu de vue son point de depart ; elle s’est chang6e en une controverse d’erudition, en une lutte de partis litt6raires, oil l’esprit de coterie a pris une grande part, et ou la mbprise la plus strange a r6gn6, puisque ceux qui passaient pour les defenseurs des anciens 6taient ceux qui les connaissaient le moins, et que ceux qui les avaient le mieux 6ludi6s 6taient r6put6s leurs ennemis.
En r6sum6, grace k la faveur dont l’antiquit6 jouissait alors en Angleterre, les anciens y ont 6t£ beaucoup moins maltrai-
t6s. Les Anglais, malgre la liberty de leur genie, n’ont pas eu de Fontenelle et de Perrault; dans la faveur que Wotton montre aux modernes, faveur pleine de moderation et qui s’accorde avec un respect sincere pour les anciens , je retrouve l’impartialite de Saint-Evremond. D’autre part, malgre la deviation du debat, dont j’ai du suivre les detours, il est evident que la question a fait un pas. Wotton l’a eclaircie, en distinguant le premier avec la plus grande nettete les genres ou F esprit humain peut atteindre immediatement a la perfection, et ceux dont le ddveloppement reclame le secours du temps; il l’a eievee en y introduisant avec plus de force que Desmarest et Perrault le point de vue religieux, et en unissant a la cause du progres celle du christianisme. Bentley, en apprenant aux lettres de l’Angleterre a distinguer les vrais anciens des faux, et a les soumettre au controle d’une critique vigilante, a rendu l’antiquite d’autant plus venerable qu’elle devenait mieux connue. Il a donne une lecon salutaire a cette famille d’esprits, que Fontenelle et Perrault represented en France, et que Temple represente en Angleterre, esprits ingenieux et legers qui fondaient sur une connaissance trop superficielle des anciens, les uns leur dedain, les autres leur admiration arbitraire, plus dangereuse encore pour l’antiquite que le mepris. Swift sema dans la discussion un grand nombre d’idees justes et spirituelles sur l’obligation pour la vraie critique de savoir admirer les beaut^s ; sur la nature de la po6sie , m6eonnue par Fontenelle ; sur l’imitation confondue avec la servilite par les copistes des anciens; sur l’interpretation des textes antiques, oil l’erudition hasardeuse de Bentley avait introduit des nouveautes temeraires. Enfln, s’expliquant en passant sur le fond du debat entre les anciens et les modernes , dans Fepisode charmant de l’abeille et de l’araignde. Swift a venge du dedain de Perrault les premiers inventeurs , en revendiquant pour les anciens l’honneur inappreciable d’avoir les premiers dclaird et civilisS le monde. Il a rendu justice aux modernes, en les proclamant « des
architectes plus habiles, » et aux anciens, en vantant « la superiority de leurs materiaux, » c’est-a-dire en rappelant par une spirituelle allegorie que les anciens parlaient une langue plus jeune que les ndtres, et qu’ils peignaient les premiers, des plus fraiches couleurs d’une imagination dans sa fleur, ce que leurs successeurs ont retracd avec plus d’art, dans des langues moins flexibles, avec un genie plus savant, mais moins simple, moins gracieux, moins eclatant de jeunesse, de force et de beaute.
Tel est le role de Swift, de Wotton et de Bentley. Si done la question des anciens et des modernes, en se depaysant et en voyageant en Angleterre , n’a pas fait un progres proportions a son deplacement; si son excursion un peu vagabonde ressemble plutot a l’une de ces promenades a l’etranger, dont profite surtout la curiosite de l’esprit, qu’a un de ces voyages utiles qui conduisent une affaire & bonne fin, ce n’est cependant pas lcL du temps perdu. Au milieu de ses digressions , la discussion a recueilli , chemin faisant , sous un ciel nouveau , quelques nouvelles idees ; et , quoique en arrivant a la fin de cette premiere periode de la querelle, nous ne puissions pas encore en prevoir le terme , la certitude d’avoir fait quelques pas doit nous donner quelque patience, et nous rendre plus indulgents pour les nouveaux hearts qui suivront le renouvellement prochain du debat.